Chronique du conspirationnisme

Chronique du conspirationnisme

Une enquête sur le complotisme a été réalisée par l’Ifop pour la Fondation Jean Jaurès et le site Conspiracy Watch. Plus de mille deux cents personnes ont été appelées à répondre à diverses questions via un formulaire en ligne. Les conclusions de ce sondage semblent effarantes  : près d’un Français sur dix serait prêt à croire que la Terre est plate  ! La méthodologie suivie inspire toutefois bien des réserves. Par ailleurs, une suspicion plane quant aux arrières-pensées politiques qui auraient pu orienter ce travail.

La propagation des fake news et des théories conspirationnistes qui les inspirent parfois semble susciter une inquiétude grandissante. Dans ce contexte, une «  enquête sur le complotisme  » pour la Fondation Jean Jaurès. Comme le rapporte Rudy Reichstadt, animateur du site Conspiracy Watch, «  beaucoup s’alarment [..] de la menace que pourrait faire peser […] pour la démocratie la banalisation d’une culture dite de la “post-vérité” dans laquelle la prise en compte des réalités factuelles dans la détermination de l’intérêt général deviendrait secondaire  ». Cependant, la démagogie n’est-elle pas aussi vieille que la démocratie, sinon plus encore  ? Quoi qu’il en soit, le conspirationnisme relèverait d’un «  phénomène social majeur  »  ; dans «  sa forme la plus intense  », il concernerait «  pas moins d’un Français sur quatre  ».

Des résultats effarants

Certains résultats du sondage apparaissent effarants. Par exemple, 32  % des personnes interrogées croient que «  le virus du Sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre à travers le monde  »  ; 20  % des sondés s’imaginent que «  certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes  »  ; 16  % d’entre eux prétendent que «  les Américains ne sont jamais allés sur la Lune  » et que «  la Nasa a fabriqué de fausses preuves et de fausses images de l’atterrissage de la mission Apollo sur la Lune  »  ; enfin, 9  % jugent qu’«  il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école  ».

La formulation de ce ce dernier énoncé s’avère étonnement subtile  : pourquoi demander aux sondés s’ils jugent «  possible  » que la Terre soit plate, et non s’ils considèrent qu’elle l’est effectivement  ? D’autres ambiguïtés sont porteuses de biais potentiels. Interrogés sur l’immigration, les sondés étaient appelés à s’exprimer sur l’affirmation suivante  : «  C’est un projet politique de remplacement d’une civilisation par une autre organisé délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques et auquel il convient de mettre fin en renvoyant ces populations d’où elles viennent.  » 48  % des sondés ont répondu qu’ils étaient «  d’accord  ». Mais d’accord avec quoi  ? Avec la thèse selon laquelle l’immigration procéderait d’un phénomène bien orchestré, ou bien avec la conviction qu’il faudrait y mettre fin  ? Bien évidemment, dès lors qu’on s’imagine que les flux migratoires sont canalisés à dessein, il apparaît d’autant plus réaliste de vouloir les inverser. Mais peut-être cela aura-t-il contribué à noircir le tableau brossé par ce sondage. D’autant que le traditionnel «  ne se prononce pas  » n’était pas proposé aux sondés, priés de trancher à chaque fois. «  Comme il s’agissait de la première grande étude sur le sujet, des aspects sont sans doute perfectibles  », a concédé Jérôme Fourquet, au nom de l’Ifop. C’est le moins que l’on puisse dire.

Obsolescence programmée

Qu’en est-il, par ailleurs, du choix des thèses soumises à l’approbation des sondés  ? Rien ne permet de l’éclairer, que ce soit dans la publication de l’Ifop ou le commentaire mis en ligne par la Fondation Jean Jaurès. «  La plupart des grandes théories du complot en circulation de nos jours ont été proposées à l’échantillon  », se bornent à prétendre les commanditaires de l’enquête. Dans ces conditions, il était d’autant plus facile pour eux d’aboutir à la conclusion selon laquelle «  le conspirationnisme est corrélé avec le vote populiste  ». Ce constat n’aurait-il pas été plus nuancé si les sondés avaient été interrogés sur les déboires de François Fillon ou DSK, promis chacun à un destin présidentiel  ? Le cas échéant, sans doute les sympathisants de droite et même les sociaux-démocrates se seraient-ils montrés plus enclins à cautionner des thèses complotistes… Quant aux électeurs d’Europe-Écologie-Les Verts, ne peut-on pas imaginer qu’ils soient tout particulièrement séduits par la thèse de l’obsolescence programmée  ?

Dans sont acception la plus courante aujourd’hui, celle-ci relève typiquement du conspirationnisme. Peu de confrères l’ont relevé dernièrement, à l’exception notable de Corentin Durand dans Numerama (11 janvier 2018). Commentant le discours de l’association HOP, qui vient de déposer une plainte contre Apple, il dénonce «  un mélange peu digeste de vraies informations et de vrais délires  »  ; rappelant le vieillissement fatal des batteries équipant nos smartphones, il écrit par ailleurs  : «  Tout cela n’est que chimie. À moins que ce ne soit conspiration  ?  » C’est bien de cela qu’il s’agit, car une politique durable d’obsolescence programmée suppose une entente à très vaste échelle, mise en œuvre par des acteurs suffisamment puissants pour annihiler toute velléité de concurrence… C’est un fantasme dont les consommateurs s’accommodent d’autant mieux qu’il masque leur propre inconséquence. Et dont les politiques font parfois leur miel  !

Macron complotiste

Sans doute ce conspirationnisme-là s’avère-t-il trop consensuel pour intéresser la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch. Comme l’explique Jérôme Fourquet, «  le but de l’enquête était de disposer d’un état des lieux le plus exhaustif possible mais aussi de voir si l’adhésion à certaines thèses était corrélée […] avec l’approbation d’opinions sur des sujets très différents, relevant tous d’une grille de lecture alternative réfutant l’explication officielle et communément admise  ». On se délecte de la popularité des théories les plus fantasques comme on rit de la malheureuse Nabilla faisant commerce d’une culture prise en défaut sur les plateaux de télévision  : les idiots, ce sont les autres  ! Incidemment, on ignore la banalité d’une phénomène particulièrement diffus, dont les populistes n’ont pas l’apanage. En novembre 2013, par exemple, SOS Racisme avait dénoncé la «  stratégie globale de l’extrême droite  » dans laquelle se serait inscrit le journal Minute, après avoir consacré une première page particulièrement controversée à Christiane Taubira.

Cédant à la même tentation, le président de la République a lui-même versé dans le conspirationnisme ordinaire tandis qu’il présentait ses vœux à la presse le 4 janvier dernier. Dénonçant la propagation des fake news, il a affirmé qu’il y avait là «  une stratégie financée visant à entretenir le doute, à forger des vérités alternatives, à laisser penser que ce que disent les politiques et les médias est toujours plus ou moins mensonger  ». Ce que contestent, d’une certaine façon… les Décodeurs du Monde. «  Bien sûr, beaucoup de fausses informations sont publiées pour des raisons politiques ou idéologiques  », avaient-ils souligné le 20 décembre  ; «  mais il y a également, dans énormément de cas, des motivations financières, avec tout un écosystème de sites et de pages Facebook qui ont poussé à l’extrême la logique des revenus publicitaires calculés aux clics  ». Sans parler des méprises commises en marge de tout calcul  ! Selon Emmanuel Macron, «  entre le complotisme et le populisme, le combat est […] commun, il est de saper toute confiance dans le jeu démocratique, d’y faire apercevoir un jeu de dupe, une valse de faux-semblants […] au profit d’une propagande déterminée  ». Profondément légitime à nos yeux, la dénonciation du conspirationnisme se prête inévitablement à des instrumentalisations politiques.

Grégoire Dubost