You are currently viewing Emma­nuel Macron, l’équilibriste

Emma­nuel Macron, l’équilibriste

Le pré­sident de la Répu­blique a donc fini par adres­ser ses vœux aux Fran­çais le soir du 31 décembre. Il avait lais­sé pla­ner le doute sur ses inten­tions, mais il s’est tout de même plié à cette tra­di­tion répu­bli­caine, de son bureau de l’É­ly­sée. Des vœux, tou­te­fois, dont la lon­gueur inha­bi­tuelle a pu indis­po­ser les Fran­çais, qui, s’in­ter­rom­pant dans les der­niers pré­pa­ra­tifs du réveillon pour l’é­cou­ter, ont pu res­sen­tir comme une impo­li­tesse cette volon­té indis­crète de s’im­po­ser. Une inno­va­tion, tout de même – il en fal­lait bien une : des vœux de deux minutes adres­sés aux jeunes sur les réseaux sociaux – Macron les pense-t-il inca­pables de suivre ses ver­beux déve­lop­pe­ments ? Des pre­miers vœux en tout cas moins sui­vis que ceux de Sar­ko­zy en 2007 ou de Hol­lande en 2012 : signe que sa récente embel­lie son­da­gière ne tra­duit aucune attente réelle, seule­ment un atten­tisme, devant l’ef­fet des pro­jets dont les Fran­çais n’ont pas encore pu mesu­rer l’im­pact sur leur pou­voir d’a­chat. Le Conseil consti­tu­tion­nel a ain­si vali­dé la baisse pro­gres­sive de la taxe d’ha­bi­ta­tion pour 80 % d’entre eux, dans l’at­tente de sa dis­pa­ri­tion – pour tous ? –, bien que cette mesure, qui va à l’en­contre du prin­cipe consti­tu­tion­nel de l’é­ga­li­té des­Fran­çais devant l’im­pôt, soit un piège pour les com­munes… Mais mani­fes­te­ment les « sages » de la rue de Mont­pen­sier conti­nuent de voter Macron en favo­ri­sant ses entreprises. 

Tel Pro­tée dans la mythologie 

Mais, à tra­vers ces vœux dépour­vus de toute annonce, il a sur­tout cher­ché à modi­fier son image de pré­sident arro­gant, décon­nec­té des Fran­çais. Aus­si ne pou­vions-nous nous empê­cher de son­ger à ce que Pierre-André Taguieff disait de lui dans un entre­tien au Figa­ro le 17 sep­tembre der­nier : « Macron s’a­dapte à chaque public en lui offrant ce qu’il attend, dans un contexte don­né. C’est pour­quoi il enfonce si sou­vent des portes ouvertes, et donne, « sans rien céder » (l’une de ses for­mules figées), dans les cli­chés ou les lieux com­muns. » Le public, ce soir-là, c’é­tait « celles et ceux » qui le regar­daient, appar­te­nant, « cha­cune et cha­cun », à toutes les couches de la socié­té fran­çaise : tel Pro­tée qui, dans la mytho­lo­gie grecque, avait le don de se méta­mor­pho­ser sur l’ins­tant, ou, comme le sou­li­gnait encore Taguieff de manière moins poé­tique, tel un camé­léon, épou­sant « les valeurs de ses inter­lo­cu­teurs », il est appa­ru, exer­cice oblige, en même temps comme un super­pa­triote, croyant de manière presque hys­té­rique dans le des­tin de la « nation fran­çaise », dont il nous a res­ser­vi l” « esprit de conquête », comme à Ver­sailles en juillet der­nier, un pré­sident à la fibre sociale par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pée et un huma­niste, pour lequel il n’y avait plus ceux qui réus­sissent et ceux qui ne sont rien, mais qui, subi­te­ment, se pose la ques­tion du sens même de la réus­site. Le tout pour intro­duire des bana­li­tés sur la valeur-tra­vail, la for­ma­tion-tout-au-long-de-la-vie, la cohé­sion de la nation et l’é­cole, qui doit en être le « creu­set » – mot ordi­nai­re­ment employé en fran­çais pour tra­duire l’a­mé­ri­cain mel­ting-pot –, et, bien sûr, les sans-abris – quel pré­sident de la Répu­blique ne pense pas à eux un 31 décembre au soir depuis plus de vingt ans ? Sans oublier « la fra­ter­ni­té », sur laquelle il veut « miser » – comme au casi­no ? –, puisque, réécri­vant l’his­toire – son élec­tion n’a cor­res­pon­du à aucun enthou­siasme popu­laire –, il conti­nue­ra de « faire ce pour quoi vous m’a­vez élu », le tout, évi­dem­ment… « sans rien céder », « mal­gré les voix dis­cor­dantes ». Et de conclure, comme le jeune pré­sident Ken­ne­dy l’a­vait fait lors de son dis­cours d’in­ves­ti­ture : « deman­dez-vous chaque matin ce que vous pou­vez faire pour votre pays »… On est ten­té de lui retour­ner la question… 

Mais, der­rière cette entre­prise de com­mu­ni­ca­tion, il y a sur­tout le fond d’un dis­cours qui ne fait que reprendre les thèmes habi­tuels. Et le pre­mier d’entre eux : l’Eu­rope. Macron est allé jus­qu’à s’a­dres­ser, par-delà les Fran­çais, à ses « chers conci­toyens euro­péens » (sic) : « 2018 est une année toute par­ti­cu­lière et j’au­rai besoin cette année de vous », a‑t-il décla­ré, avant d’ex­pli­quer que des « consul­ta­tions citoyennes » (resic) seraient orga­ni­sées en Europe « pour que les pro­jets poli­tiques s’a­daptent aux aspi­ra­tions des citoyens » et, sur­tout, d’in­sis­ter d’une manière par­ti­cu­liè­re­ment pesante, au risque de frois­ser les autres États membres de l’U­nion euro­péenne, sur un couple fran­co-alle­mand auquel il semble réduire la dyna­mique euro­péenne, si tant est qu’une telle dyna­mique existe encore… On com­prend pour­quoi, le pré­sident vou­lant retrou­ver « l’am­bi­tion euro­péenne » et « des­si­ner un grand pro­jet » pour l’Eu­rope, il désigne de nou­veau, comme chaque fois qu’il prend la parole, ceux à qui il ne veut « rien céder » : « J’ai besoin qu’en­semble, nous ne cédions rien, ni aux natio­na­listes, ni aux scep­tiques. » Ce qui rela­ti­vise le ton outran­ciè­re­ment patrio­tique de son pro­pos géné­ral, et cor­res­pond mieux à la nou­velle charte de la Répu­blique en Marche adop­tée à l’au­tomne, où les mots « nation » et « France » ne figurent pas, au béné­fice d’une « Europe » à laquelle se réduit le pro­jet de nos marcheurs…

Les mots ont-il encore un sens ?

De même, repre­nant le mot d’un autre mort – Rocard –, s’il pré­vient que « nous ne pou­vons pas accueillir tout le monde », c’est pour, en même temps, don­ner une étrange défi­ni­tion du droit d’a­sile : la France serait la « patrie » des réfu­giés, alors qu’elle ne devrait être que leur… refuge, par défi­ni­tion tem­po­raire, si les mots ont encore un sens, d’au­tant qu’il veut pro­mou­voir une « gram­maire de la paix ». « C’est un devoir moral, poli­tique » et, bien sûr… « je ne céde­rai rien ». On sait que Col­lomb, le ministre de l’In­té­rieur, a, lui, com­men­cé de céder devant les exi­gences des asso­cia­tions immi­gra­tion­nistes en matière de contrôle des clandestins…

Ces vœux ont été une illus­tra­tion par­ti­cu­liè­re­ment frap­pante du « en même temps » macro­nien, lequel res­semble de plus en plus à un numé­ro d’é­qui­li­briste. Car Macron est en même temps patriote et euro­péiste, en même temps immi­gra­tion­niste et favo­rable à une poli­tique d’a­sile appa­rem­ment res­tric­tive, en même temps adepte d’un dis­cours social et, dans les faits, défa­vo­rable aux classes popu­laires et aux classes moyennes, qui s’en aper­ce­vront dès l’an­née pro­chaine, en même temps dési­reux de libé­rer les éner­gies et inven­teur d’un pré­lè­ve­ment à la source de l’im­pôt sur le reve­nu qui, à la fois, sera une usine à gaz pour les TPE et PME et atten­te­ra à la vie pri­vée des sala­riés – ce qui ne sera pas sans peser sur les rela­tions à l’in­té­rieur des entre­prises, sans que les patrons, qui ne veulent pas de cette réforme, y soient pour quelque chose…

Une socié­té douce et honnête

Les Fran­çais seront, n’en dou­tons pas, moins nom­breux d’i­ci quelques mois, voire quelques semaines, à accor­der leur sou­tien à l’exé­cu­tif et à la majo­ri­té. Que de temps per­du, d’oc­ca­sions man­quées et de reculs met­tant à mal notre place dans le monde ! C’est pour­quoi, à l’aube d’une nou­velle année qui sera riche, n’en dou­tons pas, en décep­tions pour ceux de nos com­pa­triotes qui croient encore dans la capa­ci­té du régime à pré­ser­ver l’es­sen­tiel et à se réfor­mer, il nous faut redou­bler d’éner­gie. Nous la trou­vons dans la pré­sence même de la famille de France, tou­jours fidèle à elle-même, au long de cette his­toire qui la lie indé­fec­ti­ble­ment aux Fran­çais dans ce que Louis XIV appe­lait une « socié­té douce et hon­nête ». Alors que la famille de France, qui incarne notre espé­rance, tra­verse un deuil cruel avec le décès du prince Fran­çois, l’Ac­tion fran­çaise adresse à Mgr le comte de Paris, duc de France, et au dau­phin Jean, ses vœux les plus sin­cères, qui se confondent avec ceux qu’elle forme pour la France.

Fran­çois Marcilhac