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Stu­pé­fiant !

On savait Emma­nuel Macron dis­ciple du phi­lo­sophe Paul Ricœur. On igno­rait qu’il était, en même temps, adepte de l’é­cole péri­pa­té­ti­cienne. Aris­tote déam­bu­lait en dis­ser­tant avec ses dis­ciples dans les allées du Lycée ; notre pré­sident déam­bule dans les cou­loirs de l’É­ly­sée, entou­ré de camé­ras, pour répondre aux ques­tions com­plai­santes d’un jour­na­liste de la télé­vi­sion d’É­tat, le tout enre­gis­tré le mar­di pour être dif­fu­sé le dimanche sui­vant. On n’est jamais trop pru­dent ! En marche… vers feu l’ORTF ? Il ne s’a­git que d’une anec­dote, mais elle en dit long sur cet art de la com­mu­ni­ca­tion qui, inau­gu­ré sous Gis­card, a rem­pla­cé la parole réga­lienne. Certes, il n’y a rien à rete­nir de ce vrai-faux entre­tien déam­bu­la­toire. Sinon qu’il fau­dra encore attendre deux ans pour espé­rer voir la courbe du chô­mage s’in­ver­ser – Hol­lande, sors de ce corps ! Qu’il est temps de rat­tra­per notre retard en matière d’éner­gies renou­ve­lables et qu’on peut comp­ter sur lui pour voir par­tout sur­gir de terre des éoliennes défi­gu­rant le pay­sage. Qu’ayant fait le don de sa per­sonne à la France, il fait « le maxi­mum pour [nous] pro­té­ger, pour évi­ter que les conflits n’ad­viennent, pour pré­pa­rer [notre] ave­nir com­mun, pour pré­pa­rer le meilleur futur ». Ou encore, « que d’i­ci mi, fin-février, on aura gagné la guerre en Syrie » – Bachar el-Assad et Vla­di­mir Pou­tine ont été sou­la­gés de l’apprendre. 

Le culte du Moi

Pour­quoi cet entre­tien main­te­nant ? Alors que jamais la France n’a été aus­si inéga­li­taire, comme l’a mon­tré une pas­sion­nante enquête récem­ment publiée dans Le Monde, l’exé­cu­tif est en hausse dans les son­dages, dans une période calme, c’est vrai, de dis­cus­sion bud­gé­taire, dont les déci­sions, bien­tôt défi­ni­ti­ve­ment votées, n’ont évi­dem­ment pas encore pu faire sen­tir leurs effets, sur­tout sur les classes moyennes. Macron joue sur le front inter­na­tio­nal, plus consen­suel car plus éloi­gné des Fran­çais, tan­dis que le Gou­ver­ne­ment fait dans la com” : envers la « France péri­phé­rique », en se dépla­çant à Cahors, éco­no­mique et iden­ti­taire, en annon­çant dur­cir la lutte contre les faux réfu­giés. Peut-être Macron a‑t-il jugé néces­saire, à la veille de nou­velles réformes, de foca­li­ser les camé­ras sur sa per­sonne, dans un exer­cice sidé­rant de culte du Moi. Appren­tis­sage, for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et assu­rance chô­mage, asile et immi­gra­tion, réforme des ins­ti­tu­tions, sans oublier les dos­siers néo-calé­do­nien et corse, la déci­sion sur Notre-Dame-des-Landes ou la rup­ture déma­go­gique avec un consen­sus vieux de qua­rante-cinq ans sur le 90 km/h sur route : Macron veut conti­nuer d’al­ler vite en 2018 et a besoin pour cela de satu­rer l’es­pace pour appa­raître comme le deus ex machi­na des maux de la France. Ce que confirme encore cet anni­ver­saire fêté à Cham­bord, le châ­teau construit par Fran­çois Ier, le « prince archi­tecte », après la vic­toire de Mari­gnan. Ne ces­sant de sin­ger la fonc­tion royale, dans l’es­poir que les Fran­çais soient dupes, et déjà maître des hor­loges, Macron se pense aus­si en nou­vel archi­tecte de la France. Voire en sau­veur de la pla­nète au moment où nous sommes, paraît-il, en train de perdre la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, comme Super­man l’a seri­né lors du raout éco­lo­gique et finan­cier inter­na­tio­nal (« One Pla­net Sum­mit » dans le texte) qu’il avait réuni à Paris la semaine dernière. 

Car la France ou les affaires inter­na­tio­nales ne sont jamais, pour lui, que l’oc­ca­sion de par­ler de lui-même. Le pro­pos le plus révé­la­teur de son entre­tien sur France 2, d’un point de vue cli­nique s’en­tend, a été : « [Les Fran­çais] ont déci­dé en mai der­nier d’é­lire un pré­sident de trente-neuf ans qui sor­tait de nulle part. La France a stu­pé­fait [sic] l’Eu­rope et le monde par son choix. » Macron serait donc, de son propre aveu, une per­son­na­li­té stu­pé­fiante. Quant à « sor­tir de nulle part », à moins que l’Ins­pec­tion des finances, la banque Rot­schild, le secré­ta­riat géné­ral de la Pré­si­dence de la Répu­blique ou le minis­tère de l’É­co­no­mie ne soient « nulle part », Macron, peut, en effet appa­raître comme un homme neuf ! Au sens non pas romain de l’homo novus, bien qu’il le soit en un cer­tain sens, mais plus pro­saïque de celui qui n’au­rait aucune res­pon­sa­bi­li­té dans les poli­tiques conduites avant son arri­vée. Ce qui est évi­dem­ment un men­songe. Deux exemples par­mi tant d’autres : outre le bra­dage de notre indus­trie – secré­taire géné­ral puis ministre de l’É­co­no­mie, il a livré la branche éner­gie d’Al­stom aux Amé­ri­cains, avant de livrer, deve­nu pré­sident de la Répu­blique, sa branche trans­ports aux Alle­mands –, il était au secré­ta­riat géné­ral de la Pré­si­dence, char­gé, qui plus est, des ques­tions fis­cales, quand a été concoc­té ce « scan­dale d’É­tat » (dixit son suc­ces­seur Bru­no Le Maire à Ber­cy) qu’est la taxe sur les divi­dendes des grandes entre­prises, mise en oeuvre sous Hol­lande et décla­rée incons­ti­tu­tion­nelle ; fac­ture pour l’É­tat : 10 mil­liards d’eu­ros. Une enquête interne l’a évi­dem­ment blanchi.

La recette autrichienne 

Alors, stu­pé­fiant, Macron ? En tout cas moins modeste qu’un jeune chan­ce­lier autri­chien, le plus jeune diri­geant du monde, pour le coup – il a trente et un ans – qui, sans pen­ser avoir stu­pé­fié le monde, lui, réus­sit en quelques semaines ce que Mer­kel, avec toute son expé­rience, ne réus­sit plus en Alle­magne : for­mer une coa­li­tion. Il est vrai que c’est avec les popu­listes du FPÖ, qui ont obte­nu pour la pre­mière fois trois minis­tères réga­liens – Inté­rieur, Défense et Affaires étran­gères –, alors que l’Au­triche pré­si­de­ra le Conseil de l’U­nion euro­péenne au second semestre 2018. Paris, avec sa morgue habi­tuelle – Macron avait déjà don­né des leçons à la Pologne –, compte sur le res­pect des sacro-saintes « valeurs euro­péennes » par l’Au­triche. Loi­seau, la ministre de l’Eu­rope, y sera même « très atten­tive ».

Occa­sion de nous inter­ro­ger sur les grandes manœuvres qui agitent la « droite » fran­çaise au len­de­main de la vic­toire de Wau­quiez, que Macron a par­ti­cu­liè­re­ment ciblé, lors de son soli­loque déam­bu­la­toire, car il sait que la vraie menace pour­rait venir du retour d’une droite de convic­tion, dont Wau­quiez semble, à tort ou à rai­son, l’in­car­na­tion. Seul un ave­nir, qu’on peut sup­po­ser proche, car Wau­quiez aura bien­tôt à prendre des déci­sions tran­chantes en matière de posi­tion­ne­ment idéo­lo­gique, nous dira si le cos­tume n’est pas trop grand pour cet ancien bébé Bar­rot, que sa large vic­toire à la tête de son par­ti avec un taux de par­ti­ci­pa­tion hono­rable devrait inci­ter à jouer la carte d’une droite qui n’a plus peur de son ombre et ne cherche plus, inlas­sa­ble­ment, son droit moral à l’exis­tence dans le juge­ment léo­nin d’une gauche dont l’empire idéo­lo­gique com­mence, seule­ment, à s’ef­fri­ter après avoir failli sur les plans où elle était la plus atten­due, éco­no­mique et social. Mais ren­ver­ser plu­sieurs décen­nies de honte de soi ne sera pas aisé. Si nous assis­tons, comme le montre le suc­cès d’un récent dic­tion­naire, à un retour du conser­va­tisme, le carac­tère ambi­gu d’un tel phé­no­mène n’est pas sans inter­ro­ger. La vic­toire de Macron au prin­temps der­nier en est le signe : s’il s’est fait élire au nom d’un pro­gres­sisme assu­ré­ment rin­gard, c’est qu’il a su ins­tru­men­ta­li­ser le besoin de déga­gisme en assi­mi­lant le per­son­nel poli­tique sor­tant, dont il fait pour­tant par­tie, à un pas­sé poli­ti­cien lui-même iden­ti­fié au conser­va­tisme, au pro­fit d’une socié­té civile qui n’est qu’un slo­gan. Lorsque la bulle Macron écla­te­ra, seule une droite inflexible sur la ques­tion migra­toire, tour­née vers la ques­tion sociale, intran­si­geante sur le res­pect de l’i­den­ti­té natio­nale et de notre sou­ve­rai­ne­té et ouver­te­ment décom­plexée en termes d’al­liances pour­ra sus­ci­ter quelque espoir. Ce fut en tout cas la recette autrichienne.

Fran­çois Marcilhac