De la Cata­logne à la Corse : vers l’é­cla­te­ment des nations ?

De la Cata­logne à la Corse : vers l’é­cla­te­ment des nations ?

L’heure serait-elle à l’é­cla­te­ment des États-nations ? Voire de toute struc­ture poli­tique un peu impor­tante ? Le moins qu’on puisse dire est que nos médias ne font pas dans le détail, en amal­ga­mant des situa­tions qui, pour­tant, n’ont pas grand-chose à voir entre elles. Com­pa­rai­son n’est pas rai­son, et faire des paral­lèles entre la Cata­logne, l’É­cosse, la Corse, la Nou­velle-Calé­do­nie voire le Brexit peut se révé­ler extrê­me­ment ris­qué, même si cela excite la curio­si­té de l’au­di­teur. Non, la Cata­logne n’est pas à l’Es­pagne ce que la Corse est à la France ou l’É­cosse au Royaume-Uni.

Com­pa­rai­son n’est pas rai­son

Le Brexit, lui, ne tra­duit pas une volon­té de rompre avec une uni­té poli­tique fon­dée sur l’his­toire, l’Eu­rope ne s’é­tant jamais réa­li­sée, ni même sérieu­se­ment pen­sée comme telle depuis 1957. Quant à la Nou­velle-Calé­do­nie, l’ir­ré­den­tisme d’une par­tie des Canaques a été, sur fond de sous-déve­lop­pe­ment éco­no­mique sur­tout de la pro­vince Nord que dirigent les sépa­ra­tistes du FLNKS, savam­ment entre­te­nu, dans un pre­mier temps du moins, par ses puis­sants voi­sins anglo-saxons, dési­reux de voir la France chas­sée d’une par­tie du monde consi­dé­rée comme leur zone exclu­sive d’in­fluence, et encou­ra­gés en cela par… le pou­voir poli­tique fran­çais lui-même (Mit­ter­rand, au pre­mier chef) au nom de l’i­déo­lo­gie anti­co­lo­nia­liste et d’une France fai­sant pro­fil bas sur le plan géo­po­li­tique. Nous aurons l’oc­ca­sion d’y reve­nir. Dans le pré­cé­dent numé­ro, Roch Cau­vi­gny a mon­tré com­ment la situa­tion com­men­çait d’é­vo­luer. Fort heu­reu­se­ment, aujourd’­hui, Valls, pré­sident de la mis­sion par­le­men­taire d’in­for­ma­tion sur l’a­ve­nir ins­ti­tu­tion­nel de l’ar­chi­pel, se voit plus en Cle­men­ceau qu’en Mit­ter­rand. Mais le Pre­mier ministre, qui est venu, le week-end der­nier, lan­cer l’an­née réfé­ren­daire, sera-t-il à la hau­teur ? Faire pro­fil bas serait la pire façon de cher­cher le consen­sus.

Et que peut signi­fier ce loin­tain ter­ri­toire pour Macron, qui veut enfer­mer la France dans les limites étroites d’une Europe sous hégé­mo­nie alle­mande à laquelle il veut aban­don­ner notre poli­tique exté­rieure, comme en Afrique – une Alle­magne qui, soit dit en pas­sant, ne cesse de l’hu­mi­lier, comme l’a mon­tré l’af­faire du gly­pho­sate, pro­ro­gé par l’Eu­rope sur ordre de Mer­kel contre l’a­vis de Paris ? Espé­rons seule­ment – mais ne rêvons pas trop – que nos com­pa­triotes de l’o­céan Paci­fique sentent le désir du pays légal de voir l’ar­chi­pel res­ter fran­çais, ce qu’il est plei­ne­ment de par l’his­toire, seul guide en la matière : les sépa­ra­tistes rêvent d’un État eth­nique, voire racial, alors que, comme le rap­pe­lait Bain­ville, « la France, c’est mieux qu’une race, c’est une nation ». En ce sens, la Nou­velle-Calé­do­nie est une France en minia­ture, puis­qu’elle s’est prê­tée, depuis notre arri­vée, comme la métro­pole, « à tous les échanges de cou­rants, ceux du sang, ceux des idées ». D’au­tant que l’ar­chi­pel n’est pas viable éco­no­mi­que­ment et que les inves­tis­seurs trouvent désor­mais urgent d’at­tendre… le résul­tat du réfé­ren­dum qui aura lieu à la fin de 2018.

Quoi de com­mun, donc, entre la Cata­logne, la Corse, l’É­cosse, sinon que, face à l’ins­ta­bi­li­té tou­jours plus grande d’es­paces géo­po­li­tiques et éco­no­miques mon­dia­li­sés, qui se cherchent un nou­vel équi­libre – Carl Schmitt par­lait de nomos –, les forces cen­tri­fuges demeurent mino­ri­taires ? Ce qui se véri­fie­ra peut-être aus­si, espé­rons-le du moins, pour la Nou­velle-Calé­do­nie. Certes, les Corses ont voté « natio­na­liste », ce dimanche 3 décembre, au pre­mier tour des élec­tions ter­ri­to­riales visant à nom­mer leurs repré­sen­tants à la toute nou­velle col­lec­ti­vi­té unique qui, regrou­pant les com­pé­tences de la région et des deux dépar­te­ments actuels, entre­ra en fonc­tion le 1er jan­vier 2018 : la liste « natio­na­liste » Pé a Cor­si­ca (Pour la Corse), que l’in­dé­pen­dan­tiste Jean-Guy Tala­mo­ni a conduite avec l’au­to­no­miste Gilles Simeo­ni (un contrat de man­da­ture les lie), est arri­vée lar­ge­ment en tête avec plus de 45 % des voix. Les « natio­na­listes » avaient déjà rem­por­té Bas­tia en 2014 et la région en 2015 et envoyé trois dépu­tés à l’As­sem­blée natio­nale aux légis­la­tives de juin der­nier. Le second tour n’au­ra pas encore eu lieu à l’heure où paraî­tront ces lignes, mais, même si les « natio­na­listes » ont pro­fi­té de la large abs­ten­tion du pre­mier tour (quelque 52 %), déce­vante compte tenu de l’en­jeu, les résul­tats défi­ni­tifs, même avec un léger sur­saut des élec­teurs – ou grâce à celui-ci –, devraient confir­mer leur vic­toire : les « natio­na­listes » diri­ge­ront la nou­velle col­lec­ti­vi­té unique.

L’in­dé­pen­dance dans dix ans ?

C’est pour­quoi Tala­mo­ni a eu soin de rap­pe­ler au soir du pre­mier tour qu’il ne sou­hai­tait aucun pro­ces­sus d’in­dé­pen­dance avant dix ans, confor­mé­ment au contrat de man­da­ture : il sait, et recon­naît d’ailleurs, que le cou­rant indé­pen­dan­tiste est très mino­ri­taire (les auto­no­mistes, au pre­mier tour des régio­nales de 2015, pour lequel ils n’a­vaient pas fait alliance avec les indé­pen­dan­tistes, avaient obte­nu 2,5 fois plus de voix qu’eux). Aus­si ne doit-il pas effrayer les élec­teurs pour le second tour, les Corses n’ayant voté aus­si mas­si­ve­ment pour les listes « natio­na­listes » que parce que les auto­no­mistes y paraissent neu­tra­li­ser les reven­di­ca­tions indé­pen­dan­tistes, qui sup­posent du reste, pour être cré­dibles, que la Corse puisse acqué­rir une cer­taine auto­no­mie éco­no­mique et finan­cière. Or le déve­lop­pe­ment éco­no­mique de l’île de Beau­té, dont les anciens pos­ses­seurs génois ne s’é­taient guère sou­ciés, doit tout à ses rela­tions avec le « conti­nent », un conti­nent que les élites corses ont tou­jours consi­dé­ré comme le com­plé­ment natu­rel de l’île. Ce n’est pas demain que la Corse repré­sen­te­ra 20 % du PIB de la France (comme la Cata­logne pour l’Es­pagne). L’im­por­tance de l’emploi public le montre : l’île, qui est pauvre, pour vivre et se déve­lop­per, a besoin de la soli­da­ri­té natio­nale.

Il n’en reste pas moins que Tala­mo­ni a rai­son lors­qu’il pré­vient, à pro­pos du résul­tat : « Il fau­dra que Paris le prenne en compte ! » Et de rap­pe­ler déjà à Macron ses exi­gences : la recon­nais­sance offi­cielle de la langue corse, un sta­tut de résident pour réser­ver l’im­mo­bi­lier aux Corses, l’am­nis­tie des pri­son­niers « poli­tiques », dont l’as­sas­sin Yvan Colon­na. Les indé­pen­dan­tistes comptent, à terme, sur d’é­ven­tuelles fautes poli­tiques de Paris pour décré­di­bi­li­ser la voie auto­no­miste et radi­ca­li­ser – le modèle cata­lan ser­vant alors à leurs yeux – leurs objec­tifs. Pour­tant, comme le remarque Gilles Simeo­ni : « le modèle cata­lan n’est pas appli­cable ». Ni l’au­to­no­mie actuelle de la Cata­logne, ni la puis­sance éco­no­mique de cette géné­ra­li­té, ni le jus­qu’au-bou­tisme d’un pays légal cata­lan qui se savait mino­ri­taire et qui a vou­lu for­cer le des­tin ne sont appli­cables à la Corse. D’ailleurs, il n’y a pas de modèle cata­lan… pour la Cata­logne elle-même. Com­ment serait-il valable pour la Corse ?

Quand la Répu­blique n’a plus les moyens d’im­po­ser un jaco­bi­nisme assé­chant, mâti­né d’in­té­rêts bas­se­ment par­ti­sans, qui pro­voque un légi­time rejet, elle brade… De la cause à l’ef­fet. Toute son his­toire tient dans ce mou­ve­ment de balan­cier, qui jure avec la patience de nos rois et leur res­pect de la diver­si­té des peuples com­po­sant la France. Les « natio­na­listes » corses jouent sur l’in­ca­pa­ci­té de la Répu­blique à avoir une juste concep­tion de l’u­ni­té natio­nale pour pro­mou­voir leur vision fan­tas­mée de l’his­toire,. Ils savent qu’elle est inca­pable de don­ner à la Corse un sta­tut qui ne mette pas en cause son appar­te­nance à la col­lec­ti­vi­té natio­nale tout en pré­ser­vant l’i­den­ti­té de l’île. Une iden­ti­té où joue à plein, éga­le­ment, la ques­tion de l’im­mi­gra­tion, la concep­tion du vivre-ensemble n’é­tant pas la même à Bas­tia et à Paris.

Fran­çois Mar­cil­hac