L’opium au service du progrès

L’opium au service du progrès

Les «  guerres de l’opium  » opposèrent à la Chine l’Angleterre et ses alliés. Soucieuse d’assurer sa prospérité économique, Albion organisa la contrebande de l’opium, dont elle inonda l’empire du Milieu. Lequel ne l’a pas oublié.

On ne le répètera jamais assez, l’histoire n’est pas mono-causale. On a retenu le nom de «  guerres de l’opium  » (1839-1842 puis 1856-1860) pour désigner les deux conflits qui opposèrent les Britanniques et leurs alliés à l’empire du Milieu. Quels en étaient alors les enjeux  ? La première raison de ces guerres était financière. À la veille des conflits et depuis plusieurs décennies, la balance commerciale entre l’Angleterre et la Chine est déficitaire au profit de cette dernière. Les Anglais, friands de thé, de porcelaine et de soieries chinoises, importent massivement.

Déficit commercial

Or, la Chine, autarcique, repliée dans la conviction de sa supériorité et sa méfiance à l’égard de l’Occident en général et des Anglais en particulier (on ne peut guère lui donner tort sur ce point), refuse tout achat ou transaction de marchandises à marchandises. Elle exige d’ailleurs d’être payée en monnaie ou en métaux précieux. Il en résulte durant des décennies une fuite importante de capitaux anglais (dès la fin du XVIIe siècle) vers l’empire du Milieu. Une situation inacceptable pour une puissance dominante et prédatrice telle qu’Albion. Les ambassades anglaises échoueront toutes dans leurs tentatives de signer des traités commerciaux plus avantageux. Par ailleurs, les Anglais, producteurs d’opium, peinent à écouler leurs stocks, d’autant plus après la conquête du Bengale, en 1760, qui en produit de manière presque industrielle. Dans le même temps, le marché occidental de l’opium est saturé par la production turque, notamment sur l’axe méditerranéen. Il faut donc trouver des débouchés. Or l’opium, consommé de manière importante en Chine, est interdit de production et de consommation par l’État impérial depuis 1720. L’East India Company en organise la contrebande, assez peu rentable. La situation est d’autant plus insupportable pour la couronne anglaise que la première partie du XIXe siècle voit le Royaume-Uni accéder au premier rang des puissances industrielles  ; il adopte alors, afin de faciliter l’écoulement de sa production, la doctrine du libre-échange. C’est la conséquence logique d’une productivité élevée et d’une production massive ayant besoin de s’écouler sans peine sur les marchés étrangers. La Chine, avec déjà quatre cents millions d’âmes, soit près de la moitié de la population mondiale de l’époque, est plus que tentante. Il est inacceptable qu’un tel marché se refuse à accueillir les principes du «  doux commerce  » libéral.

Un prétexte à la guerre

À partir de 1816 et après l’échec de sa dernière ambassade, Londres n’attend qu’un prétexte pour ouvrir au forceps les marchés chinois aux bienfaits du libre-échange et des progrès s’ensuivant. L’opium en est le (très rentable) fer de lance. Les Anglais organisent la contrebande à échelle industrielle. Entre 1816 et 1835, 300 tonnes d’opium sont écoulées par an en Chine  ; en 1835, ce sont 1 800 tonnes (soit 30 200 caisses) qui entrent sur le territoire impérial. Enfin, en 1838, on compte 40 200 caisses (environ 2 200 tonnes) dans le port de Canton [1]. Ce faisant, dès 1832, soit sept ans avant le premier conflit, la balance commerciale commence enfin à pencher en faveur de Londres avec un million de livres revenant sur son territoire. Un chiffre encore insuffisant étant donné les prétentions du commerce anglais et qui ne tarde pas à être mis à mal par l’exaspération de l’empereur de Chine, irrité par la contrebande de drogue qui fait des ravages dans toutes les couches de sa population.

En 1839, l’empereur décide de faire cesser le trafic. Ses représentants, excédés par l’arrogance des Anglais peu enclins à respecter la nouvelle réglementation, décident d’exécuter une démonstration de souveraineté digne de la Boston Tea Party. Pour ce faire, ils précipitent vingt mille caisses d’opium à la mer. Ils offrent du même coup à Londres un casus belli en or (ou en opium). Il s’en suit, à partir de 1840, un conflit remporté très aisément par Londres, les Chinois ne pouvant s’opposer à la très large supériorité technologique de la Royal Navy. C’est le 29 août 1842 qu’est signé le traité de Nankin qui prévoit la cession de Hong Kong (alors petit avant-poste) aux Britanniques, l’ouverture de quatre autres ports francs, la fixité des taxes sur le commerce et l’abolition de la caste des marchands. L’opium est de nouveau toléré au commerce à défaut d’être légalisé. En outre, les cotonnades (ressource économique critique du XIXe siècle) du Lancashire et la quincaillerie de Birmingham font une entrée fracassante sur le territoire chinois. On le voit, l’opium n’était que le marqueur d’une volonté politico-économique bien plus vaste. La France et les États-Unis, qui avaient soutenu le conflit, obtiennent des droits de commerce similaires.

L’Angleterre insatiable

La paix semble acquise. Mais l’Angleterre est insatiable, de même que sa fascination pour l’immense marché chinois qu’elle veut voir s’ouvrir totalement. Accompagnée de la France (qui envoie un corps expéditionnaire), elle déclare une nouvelle fois la guerre à la Chine en saisissant le prétexte de l’arraisonnement d’un de ses navires contrebandiers. La guerre est déclarée en 1856. Après les premiers combats, en mer et au sol, la Chine, craignant une invasion, signe en 1857 le traité de Tianjin. Ce traité prévoit l’ouverture de onze ports supplémentaires au commerce et la libre-circulation et le commerce sur le fleuve Yangzi Jiang. Ce dernier est l’artère de l’économie chinoise avec ses six mille trois cents kilomètres de long (c’est le fleuve le plus long d’Asie). Il traverse jusqu’au Tibet le marché intérieur chinois. Par ailleurs, ce traité impose des implantations diplomatiques permanentes à Pékin et la circulation des missionnaires (entres autres les Français des Missions étrangères de Paris). En outre, les belligérants signent des traités séparés (comme la Russie qui annexe un million de kilomètres carrés de territoires au Nord…). C’est à cette époque qu’apparaissent les premières concessions territoriales internationales en Chine  : des territoires provisoirement annexés autour des implantations diplomatiques. Le conflit reprend en 1859 au motif que les Chinois refusent de laisser pénétrer les missions diplomatiques. En 1860, le traité de Tianjin est définitivement ratifié et l’opium légalisé. Il va connaître une croissance importante. En 1886, ce sont cent quatre-vingt mille caisses qui sont débarquées. Les plus grandes compagnies britanniques des XXe et XXIe siècles, commerçants, assuraeurs, armateurs ou banquiers (dont HSBC) , se sont constituées grâce à l’immense afflux de capital provoqué par l’ouverture du marché chinois aux produits anglais, l’opium au premier rang. En 1907, sous la pression de lobbies anti-drogue, on admettra que ce commerce n’est plus moralement défendable… le parlement anglais ayant surtout constaté que l’opium n’était plus rentable.

En définitive, selon le sinologue britannique Fairbanks, on peut bien parler d’un crime. Un crime qui va entraîner la Chine dans une longue dépression en voyant sombrer un quart de sa population dans la consommation régulière voire la dépendance à l’opium. Cet épisode nourrit encore les velléités de puissance et de prédation de la Chine contemporaine. Au nom d’une idéologie libre-échangiste motivée par les intérêts financiers et politique du Royaume-Uni, Londres, cyniquement [2], organisa le plus grand trafic international de drogue de l’histoire, et par ce biais, contribua à la naissance du monstre chinois dont les prétentions sont aujourd’hui mondiales.

Roch Cauvigny