Paradise Papers  : l’inconséquence d’un État spoliateur

Paradise Papers  : l’inconséquence d’un État spoliateur

Les Paradise Papers mettent en lumière des pratiques à la moralité douteuse. Mais les évadés fiscaux ne sont pas les seuls mis en cause.

On savait les Anglais gens pragmatiques, un jour habiles à sinuer de l’échine, le lendemain impérieux et exigeants, toujours donnant des leçons de morale au monde et en fait ne servant que leurs égoïsmes. La couronne d’Angleterre a ainsi toujours soutenu les pires apartheids et justifié les conquêtes les plus rapaces, sans jamais oublier de se servir au passage. Elizabeth II en donne aujourd’hui la plaisante démonstration avec ses dix millions et quelques de livres du duché de Lancastre planquées dans des paradis fiscaux anglophones, Bermudes et îles Caïmans  : piquant quand on sait la vertu dont la Couronne se targuait, expliquant payer volontairement l’impôt sur ses revenus…

Réfugiés derrière la légalité

Dans la droite lignée de son traditionnel mépris des pauvres, la reine se retrouve ainsi au capital de BrightHouse, firme qui exploite les pauvres en leur vendant à crédit et à un taux usurier des biens d’équipements (téléviseurs, etc.). Comment la reine s’est-elle défendue  ? Comme n’importe quel roturier milliardaire. Comme Bernard Arnault  : c’est légal. «  « Tous nos investissements font l’objet d’un audit complet et sont légitimes » , a affirmé une porte-parole du duché de Lancaster  », rapporte notre confrère Ouest-France. Et Bernard Arnault a expliqué dans une déclaration envoyée à l’AFP que «  tous les actifs évoqués  » dans un article du Monde avaient été «  constitués de manière parfaitement légale  » et étaient «  naturellement connus des autorités fiscales  ».

Les États complices

Et c’est vrai, c’est légal. Il faut juste payer une armée d’avocats et de conseillers fiscaux pour ainsi « optimiser » sa fiscalité, et on voit que les grandes fortunes se comportent comme les grandes entreprises  : elles veulent échapper au sort commun. Les grandes entreprises négocient directement avec les États, comme l’Irlande, le Luxembourg (avec ce bon vieux Juncker), la France (qui a accordé des avantages fiscaux aux Qataris). Les grandes fortunes exploitent tous les moyens légaux pour éviter de payer l’impôt. C’est là que le bât blesse. Que Le Monde et d’autres médias, par ailleurs possédés par le grand capital ou par l’État, se prennent momentanément pour de valeureux redresseurs de torts, et rejouent #BalanceTonPorc-Riche sur l’air de la vertueuse indignation est juste risible. Car les Paradise Papers ne posent en fait que deux véritables questions  : pourquoi est-ce légal  ? Et pourquoi payer l’impôt  ?

Pourquoi payer l’impôt  ?

Les gouvernements sont bien empêchés de répondre à la première question  : ce sont eux qui négocient les exceptions et ce sont eux, via les parlements et les administrations, qui font voter les lois et imaginent les ingénieux passages dérobés pour éviter de payer l’impôt ou, plus grave, plus surprenant, plus inconséquent, décident de ne rien faire pour colmater les brèches avérées de longue date. Incompétence ou complicité  ? Dans tous les cas, culpabilité morale au moins équivalente à celle de ceux qui profitent de ces « failles ». Mais surtout, pourquoi payer  ? Sophie Cluzel, secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées  ; dans Le Figaro du 12 novembre, expliquait  : «  Les pouvoirs publics investissent déjà 40 milliards d’euros par an pour le handicap mais les financements sont éparpillés entre des administrations qui ne se parlent pas.  » Comment réellement reprocher aux Français – même riches, et d’ailleurs enrichis par l’État dans le cas de Bernard Arnault – de ne pas vouloir subventionner une administration inconséquente et un État qui cherche à subsister plus qu’à assurer le bien commun  ? Au nom de quels principes républicains obliger au devoir fiscal envers un État qui ne s’oblige à aucun devoir d’économie, de bon sens, de rationalité mais considère que la prodigalité est une règle impérieuse  ? L’État est un spoliateur inconséquent.

Hervé Trochart