Le Louvre ensa­blé aux Émi­rats

Le Louvre ensa­blé aux Émi­rats

Le Louvre Abou Dha­bi, nou­velle « fran­chise » du musée pari­sien, sera inau­gu­ré le 11 novembre. La France doit-elle crier vic­toire ? Tout le monde n’est pas convain­cu de la per­ti­nence de ce par­te­na­riat.

C’est une petite île pai­sible, engon­cée dans la mer par delà un désert de sable : à Saa­diyat s’é­pa­nouit un dôme cyclo­péen de cent quatre-vingts mètres de dia­mètre qui plonge dans les eaux pro­fondes des Émi­rats arabes unis. Cette sil­houette, c’est celle du Louvre Abou Dha­bi, fran­chise du palais pari­sien plu­ri­cen­te­naire qui n’en finit pas de lou­per le coche de ses répliques avec l’hon­nê­te­té appa­rente qui sied aux argen­tiers dis­crets. À l’i­mage du Louvre Lens, dont les excel­lentes expo­si­tions ne par­viennent pas à faire oublier une absence de public patente, que l’on n’es­père pas due à la rugo­si­té d’une archi­tec­ture dénuée de vir­tuo­si­té (agence Sanaa), le Louvre Abou Dha­bi s’ap­prête à dévoi­ler les mul­tiples para­doxes qui l’ac­com­pa­gne­ront au gré de son exis­tence.

Quand l’É­tat s’en mêle

Comme son alter ego du Nord de la France, le « Louvre des sables » a reçu la férule éta­tique qui convient à l’é­rec­tion de pro­jets aus­si monu­men­taux que leur per­sis­tance sera vaine dans le temps. « Quand l’É­tat s’en mêle, il fait bien les choses », disait en son temps Gau­guin ; « de toutes parts, des pro­fes­seurs bre­ve­tés, don­nant l’as­su­rant du par­fait et d’une immense médio­cri­té ». Il n’en fal­lait pas moins que l’im­mense struc­ture de Jean Nou­vel pour « éblouir » Fran­çoise Nys­sen, ministre de la Culture, et rameu­ter le pré­sident de la Répu­blique, dont Nou­ra Al Kaa­bi, ministre de la Culture émi­ra­ti, a pro­mis sur Twit­ter qu’il inau­gu­re­rai les lieux, le 11 novembre pro­chain. Le Louvre Abou Dha­bi, c’est le San­ta Maria del Fiore de Jean Nou­vel. À l’ins­tar de Bru­nel­les­chi, l’ar­chi­tecte fran­çais a fait du para­pluie abri­tant les cin­quante-cinq bâti­ments sous-jacents une double cou­ver­ture, où la cou­pole inté­rieure répond au dôme externe, tout cou­vert de sa résille géo­mé­trique tra­ver­sée par la lumière. La légè­re­té de la struc­ture d’a­lu­mi­nium, aux accents géo­mé­triques non sans évo­quer l’art safa­vide, s’ap­pe­san­tit lamen­ta­ble­ment sur des bâti­ments qua­dran­gu­laires lourds, où manque cette volu­bi­li­té qui fait flot­ter la cou­pole du génie flo­ren­tin au-des­sus de l’Ar­no…

Mon­dia­li­sa­tion des musées

« C’est comme une cathé­drale », explique Jean Nou­vel à la presse amé­ri­caine. Et de pour­suivre : « Je n’ai pas construit [le Louvre Abou Dha­bi] pour qu’il devienne obso­lète d’i­ci peu. On construit pour un peuple, pour une civi­li­sa­tion, pour l’hu­ma­ni­té. » Hors de ques­tion pour lui de décon­tex­tua­li­ser une oeuvre qui n’au­rait sa place ni à Paris, ni à New York. Un para­doxe ultime, que sou­lignent les gale­ries inté­rieures du musée ; comme l’in­sen­sée Gale­rie du Temps de Lens, celles du Louvre des sables abor­de­ront, sui­vant un ordre chro­no­lo­gique, des thèmes « uni­ver­sels » (mater­ni­té, funé­railles…), de l’an­ti­qui­té à la « glo­ba­li­sa­tion ». Au pré­texte d’une équi­té dépla­cée, c’est à une noyade sciem­ment orches­trée des civi­li­sa­tions les unes dans les autres que les concep­teurs feront assis­ter les visi­teurs. Pour les États du Golfe, la fran­chise octroyée par le Louvre com­porte des inté­rêts éloi­gnés des consi­dé­ra­tions pré­su­mées huma­nistes d’un Occi­dent qui s’hon­nit à en oublier son pas­sé. C’est, comme le sou­ligne avec jus­tesse Alexandre Kaze­rou­ni dans Le Miroir des cheiks – Musée et poli­tique dans les prin­ci­pau­tés du Golfe (PUF, 2017), l’é­mer­gence d’un musée cris­tal­li­sant la lutte interne qui oppose Abou Dha­bi au soft power de Dubaï. C’est aus­si, de l’a­veu du chro­ni­queur émi­ra­ti Sul­tan Al Qas­se­mi, l’i­nau­gu­ra­tion d’une nou­velle accep­tion glo­bale du musée : « l’hé­mi­sphère sep­ten­trio­nale ne domi­ne­ra plus désor­mais la manière dont l’hé­ri­tage des hommes doit être per­çu, recher­ché, dif­fu­sé », explique-t-il (Gulf News, 28 octobre).

Enga­ge­ment pour trente ans

Il aura fal­lu dix ans et un agré­ment d’un mil­liard pour qu’A­bou Dha­bi s’a­chète le nom (pour trente ans) du plus beau musée du monde, engen­drant un écla­te­ment des col­lec­tions. Peut-être la sphère d’in­fluence hos­tile à l’Oc­ci­dent ren­dra-t-elle leurs dépo­si­taires réti­cents à les res­ti­tuer à l’heure vou­lue. En tout cas, il aura fal­lu un archi­tecte satis­fait de défendre, à tra­vers le Louvre des sables, « un pro­jet dis­po­sant d’une voie tra­cée et de ses racines » (The Irish Times, 19 octobre,) alors qu’il ne jure que par le sceau de l’é­tran­ger en ses fron­tières. Le 11 novembre, c’est le dra­peau de la défaite que la France devra bran­dir.

Aude de Fro­mont