Des suc­cès en trompe-l’œil

Des suc­cès en trompe-l’œil

Les bonnes nou­velles éco­no­miques s’ac­cu­mulent pour le nou­veau gou­ver­ne­ment, mais elles relèvent sur­tout – pour l’ins­tant du moins – d’une com­mu­ni­ca­tion bien maîtrisée.

Chô­mage, taxa­tion des GAFA, tra­vail déta­ché… Les vic­toires éco­no­miques, qu’elles soient par­tielles ou ponc­tuelles, semblent déjà ponc­tuer les pre­miers pas du nou­veau pré­sident dans la voie toute tra­cée de la pros­pé­ri­té pro­mise par Bruxelles et la BCE à qui se plie­ra à leurs injonc­tions. Vic­toires saluées par une majo­ri­té de médias qui manquent plus que jamais de recul et d’a­na­lyse lors­qu’il s’a­git de com­men­ter les faits d’armes du pré­sident jupi­té­rien. Il ne fau­drait pas oublier que Jupi­ter, si elle est la plus grosse pla­nète du sys­tème solaire, est avant tout une pla­nète gazeuse. Tout ce qu’on trouve à sa sur­face, c’est, en quelque sorte, du vent.

Un vent d’optimisme

Celui qui souffle actuel­le­ment sur l’é­co­no­mie est un vent d’op­ti­misme, ali­men­té par les der­niers chiffres de l’emploi : soixante-cinq mile chô­meurs de moins au mois de sep­tembre. Pour être encou­ra­geants, ces chiffres n’en sont pas moins à cir­cons­tan­cier. Depuis le début du quin­quen­nat, le chô­mage est res­té stable (quatre mille deman­deurs d’emploi en plus au total), sans qu’on ait vrai­ment l’im­pres­sion d’a­voir enten­du par­ler des hausses des mois de mai, juillet et août. Comme il s’y était enga­gé, le ministre du Tra­vail ne com­men­te­ra ces chiffres que chaque tri­mestre, en ana­ly­sant pas moins de qua­rante indi­ca­teurs qui lui per­met­tront, au choix, de mieux illus­trer les méca­nismes qui auront entraî­né la baisse du chô­mage ou de trou­ver des expli­ca­tions à sa hausse ponc­tuelle ou per­sis­tante. Autre nou­veau­té, ce ne sont plus les chiffres de Pôle emploi qui seront rete­nus mais ceux de l’In­see, puisque ce sont les seuls qui répondent à la défi­ni­tion du chô­mage au sens du BIT (Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail). Quelle dif­fé­rence ? Pôle emploi publie les chiffres men­suels des deman­deurs d’emplois ins­crits quand l’In­see réa­lise des son­dages tri­mes­triels auprès d’é­chan­tillons de cent­mille per­sonnes envi­ron. À terme, l’im­pact sera nul, puisque ce n’est qu’une ques­tion de ther­mo­mètre. Cepen­dant, depuis le début de la décen­nie, les courbes ont eu ten­dance à s’é­car­ter signi­fi­ca­ti­ve­ment (voir gra­phique) ; effet d’op­tique assuré.

Una­ni­misme médiatique

Le deuxième suc­cès que s’at­tri­bue le Gou­ver­ne­ment concerne la taxa­tion des géants de l’é­co­no­mie numé­rique (Google, Apple, etc.) Nous avons déjà mon­tré dans nos colonnes (voir le n° 2962 du 2123 sep­tembre 2017) à quel point les ges­ti­cu­la­tions euro­péennes de Macron avaient une pro­ba­bi­li­té infime d’a­bou­tir, alors qu’une action légis­la­tive natio­nale per­met­trait de poser les bases solides d’une « fis­ca­li­té réelle pour un monde vir­tuel ». Là encore, l’u­na­ni­mi­té média­tique aidant, seule la per­for­mance macro­nienne est res­tée dans les esprits.

Le tra­vail déta­ché perdure

Plus récem­ment, c’est sur la ques­tion du tra­vail déta­ché que notre pré­sident s’est illus­tré. C’est d’ailleurs un sujet que nous avons éga­le­ment trai­té à plu­sieurs reprises tant il est révé­la­teur de la doc­trine euro­péenne et dévas­ta­teur pour l’emploi et le tis­su éco­no­mique fran­çais. Annon­cé depuis plu­sieurs semaines, l’as­saut a été don­né le 23 octobre et aura duré pas moins de douze heures. Il en res­sort notam­ment que le reve­nu mini­mum ain­si que les primes pré­vues par les conven­tions col­lec­tives du pays d’ac­cueil s’ap­pli­que­ront, mais les coti­sa­tions sociales res­te­ront celles du pays d’o­ri­gine. Le pré­ten­du tour de force de Macron consiste à avoir obte­nu la réduc­tion de la durée maxi­male de déta­che­ment de de vingt-quatre à douze mois – avec pro­lon­ga­tion pos­sible de six mois. Or, la durée moyenne d’un déta­che­ment est de trois mois envi­ron (moins de neuf mois pour les pays les plus pour­voyeurs de tra­vailleurs déta­chés comme la Litua­nie ou l’Es­to­nie). De plus, la durée du déta­che­ment s’en­tend a prio­ri de celle de la mis­sion confiée par une entre­prise ; elle peut donc faci­le­ment être contour­née par alter­nance des struc­tures employeuses ou des tra­vailleurs… Pour arri­ver à ce résul­tat, une conces­sion a été faite sur le sec­teur du trans­port, exclu du texte. Macron a donc cédé là où il aurait dû frap­per, et il a frap­pé là où c’é­tait le moins utile. Cerise sur le gâteau, il a été pré­vu dans le texte que celui-ci n’en­tre­rait pas en vigueur avant 2022.

Méthode Coué ?

« Si étant malade, nous nous ima­gi­nons que la gué­ri­son va se pro­duire, celle-ci se pro­dui­ra si elle est pos­sible. Si elle ne l’est pas, nous obtien­drons le maxi­mum d’a­mé­lio­ra­tions qu’il est pos­sible d’ob­te­nir » C’est ain­si qu’É­mile Coué syn­thé­ti­sait la méthode qui porte son nom, dont nous avions déjà eu un aper­çu sous Hol­lande – « ça va mieux ». Ain­si pour­rait-on appré­hen­der la méthode Macron, dont l’ob­ses­sion de « res­tau­rer la confiance » est l’illus­tra­tion (la con-fiance étant certes un élé­ment déter­mi­nant de la san­té éco­no­mique d’un pays). Si Macron n’a pas encore gagné la bataille de l’emploi, il est bien par­ti pour gagner celle de la com­mu­ni­ca­tion. Et de la com­mu­ni­ca­tion à la mani­pu­la­tion de la confiance, de la méthode Coué à la « dou­ble­pen­sée », il n’y a qu’un pas. 

Pierre Mar­chand