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Enfu­mage

Emma­nuel Macron serait-il en passe de réus­sir son pari et de « modi­fier les choses » en pro­fon­deur ? Pour­tant, les son­dages, qui valent ce qu’ils valent, c’est vrai, ne semblent pas le confir­mer. Et il a beau mul­ti­plier ce qu’il croit être de beaux coups média­tiques, notam­ment à l’in­ter­na­tio­nal, ou don­ner dans une pré­ten­due solen­ni­té à l’a­mé­ri­caine en signant, lun­di 30 octobre, de son bureau pré­si­den­tiel, devant les camé­ras, entou­ré de Cas­ta­ner, le porte-parole du Gou­ver­ne­ment, et de Col­lomb, le ministre de l’In­té­rieur, la loi « ren­for­çant la sécu­ri­té inté­rieure et la lutte contre le ter­ro­risme » – il avait fait de même avec la loi de mora­li­sa­tion de la vie poli­tique –, toutes ces pitre­ries média­tiques ne le font pas pro­gres­ser dans l’es­time des Fran­çais qui n’ont pas mis long­temps à per­cer l’ar­ro­gant mépris du per­son­nage à leur endroit. Les médias et le pays légal dans son ensemble ne sont pour­tant pas en reste pour faire son éloge. L’en­fu­mage a même dépas­sé tout ce qu’on pou­vait ima­gi­ner s’a­gis­sant de la direc­tive euro­péenne sur les tra­vailleurs déta­chés, dont Macron avait fait du « dur­cis­se­ment » son che­val de bataille durant l’é­té, allant jus­qu’à insul­ter les Polo­nais. Euro­péiste fana­tique, il veut faire de sa poli­tique euro­péenne le grand mar­queur de son quin­quen­nat. En l’oc­cur­rence, mon­trer que l’Eu­rope sau­rait aus­si pro­té­ger. C’est en gar­dant en tête cet axe qu’il faut juger sa pré­ten­due vic­toire sur le sujet. Or, s’il est vrai que, désor­mais, le tra­vailleur déta­ché devra rece­voir une rému­né­ra­tion égale à celle de ses col­lègues locaux, selon les termes de l’ac­cord trou­vé à Luxem­bourg le 23 octobre der­nier, il ne faut pas oublier que les coti­sa­tions sociales et retraites – du salaire dif­fé­ré – seront tou­jours celles du pays d’o­ri­gine ou encore que Macron a dû jeter du lest concer­nant la durée des déta­che­ments (non pas six mois, mais douze, voire dix-huit). On dira que ce der­nier point est sym­bo­lique, puisque en France – deuxième pays d’ac­cueil der­rière l’Al­le­magne –, la durée moyenne d’un déta­che­ment est de trente-cinq jours ? Macron, d’un côté, ne fait donc que dans le sym­bo­lique et, de l’autre, n’a rien cher­ché à obte­nir concer­nant les grosses entre­prises du BTP, qui conti­nue­ront tou­jours à avoir inté­rêt à embau­cher des sala­riés qui socia­le­ment ne leur coû­te­ront rien et dont ils pour­ront indé­fi­ni­ment répé­ter les déta­che­ments. Quant aux trans­por­teurs rou­tiers, pour­tant un gros mor­ceau, ils échappent au « dur­cis­se­ment » de la direc­tive, alors que le trans­port rou­tier fran­çais a été divi­sé par trois en quinze ans en rai­son de la concur­rence déloyale des pays de l’Est et des pays ibé­riques – qui auraient rejoint les pre­miers si Macron s’é­tait entê­té. Enfin, ces mesures entre­ront en vigueur, après l’ac­cord du Par­le­ment euro­péen, au plus tôt en… 2022 ! Et la créa­tion d’une « auto­ri­té euro­péenne du tra­vail » per­met­tant de contrô­ler leur appli­ca­tion est ren­voyée aux calendes grecques au pro­fit d’une coopé­ra­tion admi­nis­tra­tive entre États… qui n’a jamais fonc­tion­né jusque-là. On com­prend immé­dia­te­ment le carac­tère per­ni­cieux de cet accord : inva­li­der dans l’œuf toute nou­velle cri­tique de la direc­tive en pré­tex­tant que son dur­cis­se­ment a réglé tous les pro­blèmes. Ce qui est évi­dem­ment faux, comme on vient de le voir. Mais le but de Macron – comme de sa fausse oppo­si­tion, de droite et de gauche, qui ne peut donc le cri­ti­quer sur ce point – est d’é­di­fier une Europe sociale à bas coût, sur le modèle alle­mand dans un pre­mier temps – il l’a expli­ci­te­ment annon­cé à la Sor­bonne – avant d’im­po­ser une pré­ca­ri­té encore plus grande. Alors qu’une vraie poli­tique de pro­tec­tion de l’é­co­no­mie et des tra­vailleurs fran­çais aurait été de contes­ter le prin­cipe même de cette direc­tive ou d’im­po­ser, par exemple, sur les chan­tiers, la clause Molière. Mais Macron ne pense pas fran­çais. Macron thinks Euro­pean

Pour en finir avec le tirage au sort

Les nou­velles mesures annon­cées ce 30 octobre par le Gou­ver­ne­ment pour mettre fin au scan­dale – notam­ment l’u­buesque tirage au sort – de l’ins­crip­tion des néo-bache­liers dans le pre­mier cycle uni­ver­si­taire par­ti­cipent du même enfu­mage. Elles ont beau consti­tuer pour le Pre­mier ministre « une réforme pro­fonde du pre­mier cycle uni­ver­si­taire » assor­tie d”« un contrat péda­go­gique », elles tra­hissent le piège dans lequel se trouve pris tout gou­ver­ne­ment qui n’en­tre­pren­dra pas une refonte totale du sys­tème. D’ailleurs, Édouard Phi­lippe d’a­jou­ter piteu­se­ment, comme pour plaire à tout le monde – et on sait que dans ce cas, on ne plaît à per­sonne : « Je n’ai pas et je n’ai jamais eu peur du mot sélec­tion, mais ce n’est pas ce que nous pro­po­sons. L’ob­jec­tif n’est pas que l’u­ni­ver­si­té dise non. Dans la plu­part des cas, elle dira oui, et dans cer­tains cas elle dira oui si. » Et les orga­ni­sa­tions étu­diantes et lycéennes d’ap­pe­ler à une mobi­li­sa­tion le 16 novembre contre une sélec­tion qui ne dirait pas son nom, le « oui si », voire un « non » raris­sime pour des potaches qui n’au­raient déci­dé­ment pas le pro­fil des études envi­sa­gées leur parais­sant encore trop sélec­tif. Mais com­ment leur don­ner tort ? Et oublier que l’en­trée à l’u­ni­ver­si­té est déjà sou­mise à une sélec­tion, qui a pour nom, pré­ci­sé­ment, le bac­ca­lau­réat, qui est non pas, comme on le croit ordi­nai­re­ment, un exa­men de fin de cycle mais le pre­mier grade uni­ver­si­taire ? Aus­si le pou­voir se trouve-t-il coin­cé par plu­sieurs décen­nies de déma­go­gie ayant abou­ti à pri­ver le bac, désor­mais don­né à tous, de sa rai­son d’être. Pour­tant, dès les années 1970, le socio­logue Ray­mond Bou­don, dans L’I­né­ga­li­té des chances, avait mon­tré le carac­tère per­vers, pour les élèves les plus défa­vo­ri­sés, de la mas­si­fi­ca­tion des diplômes, qui les prive de toute valeur. Aus­si les mesures pré­vues – outre le « oui si » des uni­ver­si­tés, un dis­po­si­tif spé­ci­fique pour les filières en ten­sion, l’a­vis des pro­fes­seurs de ter­mi­nale, la néces­si­té d’un pré­re­quis pour les étu­diants ayant reçu un avis sous condi­tion ou encore des stages de pré­ren­trée ou des cours ren­for­cés (don­nés par qui, où, avec quel argent ? ) – seront-elles inef­fi­caces et coû­teuses tout en ne fai­sant qu’ag­gra­ver la situa­tion, puisque Fré­dé­rique Vidal, ministre de l’En­sei­gne­ment supé­rieur, a annon­cé que 500 mil­lions d’eu­ros seraient inves­tis dans le but de créer de nou­velles places dans les filières les plus deman­dées par les étu­diants, sans même que soit étu­dié le besoin social et éco­no­mique auquel répondent ces filières. Comme si c’é­tait à la socié­té – l’u­ni­ver­si­té étant gra­tuite en France – de finan­cer des études dans des filières dont le seul débou­ché est le chômage. 

Une impasse républicaine

Oui, le pou­voir est coin­cé : soit il res­taure le bac dans sa plé­ni­tude de pre­mier grade uni­ver­si­taire, ce qui impli­que­rait de le rendre à nou­veau sélec­tif et de ne plus le don­ner à 80 % d’une classe d’âge, soit il en fait un simple diplôme de fin de cycle, et auto­rise les uni­ver­si­tés à orga­ni­ser leur propre sélec­tion. Avec la fac pour tous, nous sommes aujourd’­hui dans le pire des scé­na­rios, celui qui refuse tout sélec­tion, la fac ser­vant seule­ment à sou­la­ger Pôle emploi. Mais quelle serait l’ac­cep­ta­bi­li­té sociale d’une de ces deux réformes auprès des familles, alors même qu’a­voir le bac, et donc entrer à l’u­ni­ver­si­té, est deve­nu un droit ? Et que faire des jeunes qui seraient refou­lés ? On voit bien qu’il faut reprendre le pro­blème de l’o­rien­ta­tion dès le col­lège… et celui de l’ap­pren­tis­sage des fon­da­men­taux, par­fois igno­rés des étu­diants de pre­mière année, dès l’é­cole pri­maire. Tout en pré­voyant des filières pro­fes­sion­nelles valo­ri­santes… Mais com­ment la Répu­blique, qui repose sur le mythe inca­pa­ci­tant de l’é­ga­li­té, pour­rait-elle entre­prendre une telle refonte ?

Fran­çois Marcilhac