Men­songes du libé­ra­lisme

Men­songes du libé­ra­lisme

Depuis la décon­ve­nue subie à l’é­lec­tion pré­si­den­tielle, une petite musique se fait entendre dans nos « milieux » : la faute serait à trop d’an­ti­li­bé­ra­lisme ! Et voi­ci les natio­na­listes sociaux som­més de révi­ser leur copie. Pour­tant, n’en déplaise aux ménes­trels, il n’y a rien à retran­cher de notre cre­do. Le Cercle Hen­ri Lagrange entend le rap­pe­ler, en reve­nant sur deux notions essen­tielles : l’en­tre­pre­neur et l’E­tat.

De l’en­tre­pre­neu­riat anti­li­bé­ral

Dans la vision du monde d’A­ris­tote, dont Karl Marx disait qu’il était le grand pen­seur à avoir ana­ly­sé le pre­mier la valeur, l’é­co­no­mique est subor­don­né à l’é­thique elle-même sou­mise au pri­mat de la nature. Dans l’Éthique à Nico­maque, Aris­tote éta­blit une dis­tinc­tion fon­da­men­tale entre l’é­co­no­mique et la chré­ma­tis­tique, qu’il désigne comme l’ac­qui­si­tion arti­fi­cielle à l’op­po­sé de l’ac­qui­si­tion natu­relle des biens néces­saires à la vie, tant de la cité que de la famille. Comme il le dit dans La Poli­tique, le com­merce à des fins d’en­ri­chis­se­ment est condam­nable car c’est une pro­fes­sion « qui roule toute entière sur l’argent, qui ne rêve qu’à lui, qui n’a d’autre élé­ment ni d’autre fin, qui n’a point de terme où puisse s’ar­rê­ter la cupi­di­té ». L’argent en vient ain­si à se déta­cher du monde réel, de la nature, et peut même mener à la mort, comme l’illustre le mythe de Midas. En défi­ni­tive, Aris­tote nous avait pré­ve­nus : l’argent peut détruire la socié­té en la pour­ris­sant de l’in­té­rieur.

Réa­li­ser le bien de la socié­té

Plus proche de nous, Karl Pola­nyi par­le­ra de « désen­cas­tre­ment » de la vie éco­no­mique d’a­vec la socié­té, pro­vo­quant l’a­vè­ne­ment de l’u­to­pie libé­rale qu’est le mar­ché auto­ré­gu­la­teur et de l’homo œco­no­mi­cus. Dans son ouvrage majeur, La Grande Trans­for­ma­tion, il ren­dra d’ailleurs un hom­mage appuyé à Aris­tote : « La fameuse dis­tinc­tion entre l’ad­mi­nis­tra­tion domes­tique pro­pre­ment dite et l’ac­qui­si­tion de l’argent ou chré­ma­tis­tique est pro­ba­ble­ment l’in­di­ca­tion la plus pro­phé­tique qui ait jamais été don­née dans le domaine des sciences sociales. » Consé­quence de la pen­sée aris­to­té­li­cienne, la fina­li­té propre de l’es­pèce s’in­carne dans le bien de la socié­té, qui ne se réduit pas à la somme des biens des indi­vi­dus, pas plus qu’à la somme des indi­vi­dus qui la com­posent. Chaque indi­vi­du étant un être spi­ri­tuel, il a donc voca­tion à réa­li­ser par lui-même le bien de la socié­té dans son ensemble.

Alors pour­quoi entre­prendre ? Parce que dans le contexte actuel de la socié­té libé­rale, il s’a­git d’a­bord de bri­ser les chaînes de l’as­ser­vis­se­ment sti­pen­dié qu’est le sala­riat, afin de retrou­ver sa liber­té au sens de saint Tho­mas, c’est-à-dire rede­ve­nir un être qui est prin­cipe de ses actes. C’est la seule moti­va­tion valable pour s’ins­crire dans la Tra­di­tion en tant qu’en­tre­pre­neur. On se méfie­ra donc des mirages de la richesse facile ou défis­ca­li­sée que sont la levée de fonds, la start-up ou encore l’au­to-entre­pre­na­riat. Ce ne sont que des sub­ter­fuges mis en place par le Capi­tal, direc­te­ment ou via son « par­te­naire pri­vi­lé­gié » qu’est l’É­tat, pour conti­nuer à cap­ter la plus-value de votre tra­vail et de votre inven­ti­vi­té. Une fois libre, com­ment agir ? La voca­tion d’un entre­pre­neur n’est pas la maxi­mi­sa­tion du pro­fit, mais l’ins­tal­la­tion d’un conti­nuum de son foyer. En cela, un chef d’en­tre­prise n’est pas dis­tinct d’un chef de famille : pro­tec­tion et jus­tice seront donc ses deux phares. Entre­prendre, péren­ni­ser, trans­mettre prennent donc une vie et demandent volon­té et cou­rage. Comme le disait Gui­do de Gior­gio, « il faut avoir le cou­rage de voir pour avoir la force d’a­gir ». Alors, cama­rades entre­pre­neurs, ouvrez les yeux et avan­ti !

Raoul Trin­chais

Bas­tiat ou la grande dés­illu­sion

Quand on découvre les textes de Fré­dé­ric Bas­tiat, en par­ti­cu­lier « L’É­tat » qu’il écri­vit en 1848, on peut être décon­te­nan­cé. Se pour­rait-il qu’on soit du bord de ce smi­thien impé­ni­tent, thu­ri­fé­raire du libre-échange, figure majeure du par­ti des « éco­no­mistes » ? La cri­tique qu’il fait de l’im­pôt – qua­li­fié de « spo­lia­tion légale » – et de l’É­tat-pro­vi­dence, « phi­lan­thrope [donc] for­cé de res­ter fis­cal », est a prio­ri sédui­sante. C’est que nous sommes les contem­po­rains d’un État qui ponc­tionne les fruits du tra­vail fran­çais pour les rever­ser en par­tie au lum­pen­pro­lé­ta­riat allo­gène et aux agio­teurs pri­vés, tous créan­ciers indus de la nation. Seule­ment voi­là, tel n’est pas le motif de l’an­ti-éta­tisme de Bas­tiat – et la séduc­tion cesse sitôt qu’on y regarde de plus près.

L’É­tat, une grande fic­tion ?

Selon lui, l’É­tat de son temps, a for­tio­ri celui du nôtre, « c’est la grande fic­tion à tra­vers laquelle tout le monde s’ef­force de vivre aux dépens de tout le monde ». Une défi­ni­tion dans laquelle, si ce n’est l’é­lé­gance for­melle, tout achoppe. De Prou­dhon à Valois, en pas­sant par Marx, Sorel ou Berth, nom­breux sont ceux qui nous ont convain­cus de voir dans l’É­tat moderne, issu de la Révo­lu­tion fran­çaise, non pas une fic­tion, mais une super­struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle réelle mise au ser­vice de la classe capi­ta­liste. Que l’im­pôt soit confis­ca­toire, soit, c’est sa nature après tout. Mais s’il est en outre indu (car il y a des confis­ca­tions dues), c’est pré­ci­sé­ment qu’il ne pro­fite pas à « tout le monde ». Les prin­ci­paux béné­fi­ciaires de l’im­pôt ne sont pas ceux qui y contri­buent le plus, les tra­vailleurs natio­naux, sala­riés et « petits patrons » ; ce sont les bour­si­co­teurs dont les flux ne sont pas taxés, les action­naires dont les divi­dendes sont à peine ponc­tion­nés, les prê­teurs à l’É­tat qui se gavent sur le Tré­sor public, c’est enfin l’im­mense « armée de réserve » venue d’ailleurs, « déta­chée » ou clan­des­tine. L’É­tat moderne, en somme, c’est la grande ins­ti­tu­tion à tra­vers laquelle les capi­ta­listes s’ef­forcent de vivre aux dépens de la nation. Mais cela, Bas­tiat ne sau­rait le voir. En pre­mier lieu, aucune cri­tique du capi­ta­lisme ne res­sort de ses textes ; à rebours, inca­pable de dépar­tir entre mul­ti­tude labo­rieuse et mino­ri­té pro­fi­teuse, il met dans le même sac l’im­pôt sur le reve­nu et l’im­pôt sur les pro­fits. En second lieu, repre­nant à son compte les fadaises d’un Locke, il conçoit l’homme comme étant un indi­vi­du, un atome esseu­lé ne cofon­dant la socié­té que pour mieux garan­tir la pro­tec­tion de son inté­rêt égo­tique ; inutile de dire qu’a­lors, l’i­dée même de nation est dis­qua­li­fiée.

Axio­ma­tique indi­vi­dua­liste

Logi­que­ment, cette axio­ma­tique indi­vi­dua­liste se retrouve à la base de l’i­dée que Bas­tiat se fait de l’É­tat idéal. « L’É­tat », écrit-il, « ne devrait être autre chose que la force com­mune ins­ti­tuée pour garan­tir à cha­cun le sien et faire régner la jus­tice ». Excep­té la limi­ta­tion des attri­buts de l’É­tat qu’un maur­ras­sien, c’est-à-dire un natio­nal-fédé­ra­liste, ne peut qu’ap­prou­ver, il n’y a rien à conser­ver. En fait de « jus­tice », celle pro­mue par Bas­tiat est pure­ment com­mu­ta­tive, nul­le­ment dis­tri­bu­tive. Elle consiste en un vaste sys­tème de pro­tec­tion des droits sub­jec­tifs, dont les modes d’ac­qui­si­tion ne sont du reste jamais inter­ro­gés. Or, s’il est des pro­prié­tés saines parce qu’ac­quises par le tra­vail, il en est d’autres, mal­saines, acquises sans indus­trie ou aux dépens de celle d’au­trui et dont il serait « juste », pour le coup, qu’elles fassent l’ob­jet d’une confis­ca­tion fis­cale. Sur­tout, en fai­sant de la pro­tec­tion de ces droits indi­vi­duels la fina­li­té de l’É­tat, Bas­tiat rompt avec toute la tra­di­tion juri­dique euro­péenne, héri­tée de Rome, qui pla­çait cette fina­li­té non pas dans le droit pri­vé, mais dans le droit public, dans la défense de la res publi­ca. Quand on a fini de lire un auteur libé­ral, relire Maur­ras a tou­jours quelque chose d’oxy­gé­nant : « l’É­tat », écri­vait le maître, « quel qu’il soit, est le fonc­tion­naire de la socié­té ».

Louis Narot