Un essai entre théologie et lieux communs

Quel rôle les catholiques sont-ils appelés à jouer dans la cité  ? Telle est la question posée par Jean-Luc Marion dans un essai publié au printemps dernier.

Un livre du philosophe catholique Jean-Luc Marion est toujours à prendre au sérieux. Surtout lorsque cet intellectuel, réputé difficile, publie un ouvrage court, exigeant certes, mais à l’intention sinon du grand public, du moins d’un public cultivé sans être spécialiste. Signe des temps, assurément, les ouvrages, certes inégaux, se succèdent depuis la fin 2015 et l’excellent, bien que problématique, Situation de la France de Pierre Manent, sur le rôle des catholiques aujourd’hui dans la cité.

Différentes strates de lecture

Tel est également le sujet de celui de Jean-Luc Marion, qui se lit à différentes strates, puisque, de la situation des catholiques en France aujourd’hui, il s’oriente vers une réflexion théologique sur la nature même de l’engagement civique des catholiques  : quel rapport le peuple de la communion universelle au corps du Christ peut-il avoir avec la communauté de naissance et le bien commun temporel  ? Certes, nous n’échappons pas à la (désormais) trop célèbre lettre À Diognète, épître anonyme de la fin du IIe siècle très en vogue aujourd’hui, sur le rapport nécessairement paradoxal des chrétiens au monde, auquel ils n’appartiennent pas fondamentalement. Le blogueur Le Morhedec l’avait déjà exploitée dans son brûlot du début de l’année. L’analyse de Marion est évidemment d’une grande tenue. «  Les chrétiens font exception, qu’on le veuille ou non.  » Pourquoi  ? Parce que, comme le dit le martyr Justin, les chrétiens (christianoi) sont les citoyens les plus utiles (chrestatoi) en raison même de leur désintéressement. Et ils le seront «  parce qu’ils identifieront le danger  » et montreront ce qui sauve du nihilisme contemporain, alors qu’ «  il est plus tard que nous le pensons  ».

Le christianisme et l’islam

Jean-Luc Marion est d’une grande lucidité  : «  Quand le pouvoir politique apparaît comme une imposture impuissante et qu’il ne peut que faire la leçon au peuple en lui faisant payer le prix, toujours plus grand, de sa faillite, alors il ne s’agit plus d’une crise, mais d’une décadence.  » En ce sens, il aggrave le diagnostic de Pierre Manent. Il va jusqu’à se demander, mais Manent le fait aussi, en quel sens on peut qualifier semblablement de religion le christianisme et l’islam. Ce terme ne serait-il pas un piège dissimulant la spécificité (et donc le rôle dans nos sociétés) du christianisme tout autant que celle de l’islam  ? Faut-il pour autant préférer, au terme de laïcité – appartenant à l’univers religieux puisque le laïque distingue, au sein même de la communauté chrétienne, le non-consacré du consacré –, celui de séparation  ? Les chrétiens formeraient-ils le peuple de la séparation du politique et du religieux  ? Nous ne le pensons pas.

Le champ de la distinction

Entre la confusion musulmane et une séparation stricte, il y a le champ de la distinction que le sacre des rois de France exprimait, incarnant le paradoxe fondamental de la relation du chrétien à la cité, la «  modification chrétienne du pouvoir  » (Pierre Boutang). Mais, malheureusement, le philosophe partage avec le blogueur – fondés sur une même répugnance de l’impureté du politique et du temporel  ? – les mêmes lieux communs et contre-sens sur les relations historiques du politique et du religieux depuis Constantin, une «  France fille aînée de l’Église  » que Jean-Paul II méprisait assurément moins, ou sur le «  politique d’abord  » et le prétendu «  athéisme théorique  » de l’Action française… En la matière, on attendait mieux de Jean-Luc Marion.

Axel Tisserand

Paru dans l'Action Française 2000 n° 2964 du 19 Octobre 2017.