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La vulgarité fatale de la démocratie

Et si la démocratie de masse avait consacré le règne du vulgaire ? La thèse n’est pas nouvelle et, récemment, il semblerait qu’Emmanuel Macron l’ait incarnée pleinement. À moins qu’il n’ait fait que reprendre le flambeau d’une pratique de la déliquescence politique inaugurée par Giscard, ressuscitée par Chirac et assumée par Sarkozy. Tour d’horizon d’un symptôme parmi d’autres de la crise intellectuelle et morale qui affecte notre époque post-moderne.

Emmanuel Macron s’est révélé tel qu’en lui-même. « Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux de regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas, parce qu’il y en a qui ont les qualifications pour le faire. Et c’est pas loin de chez eux. » Ainsi s’exprimait le président de la République, en marge des manifestations organisés par les ouvriers de GM&S à La Souterraine, devant Alain Rousset, président de la Nouvelle-Aquitaine. L’on savait Macron assez méprisant à l’égard des ouvrières illettrées de Gad, de ceux qui n’ont pas assez travaillé pour se payer « un costar », de ceux « qui ne sont rien ». C’est bien simple, il exècre les petits, les sans-grades, les sans-dents.

Le travail sinon rien

Comme le note David Desgouilles dans Le Figaro (11 octobre 2017) : « On a parfois glosé à juste titre sur le vide de certains discours de campagne du président. Mais à Lyon, en deux phrases, il avait en réalité tout dit de son projet. Il avait dit qu’il n’y avait pas de culture française. Et il avait dit “ne plus vouloir entendre dans notre pays qu’il est plus intéressant de faire autre chose que travailler”. Ces deux assertions mises en cohérence, tout Macron était là. La culture, l’histoire, la géographie, l’enracinement, c’est secondaire. Ce qui compte, c’est l’individu, qui travaille, et qui con-somme. » Tout Macron est là. Dans un entretien accordé à Boulevard Voltaire (9 octobre), Alain de Benoist considère que le chef de l’État est « un homme difficile à cerner », pour, néanmoins, aussitôt reconnaître : « Il a un ego hypertrophié et un tempérament autoritaire, un mental d’adolescent cynique qui rêverait d’un bonapartisme moderniste et libéral. Mais il n’est pas Napoléon, et l’on ignore comment il se comporterait en situation d’urgence. Pour l’instant, il communique plus qu’il ne règne. […] Il ne supporte pas qu’on lui résiste, il n’aime pas les corps intermédiaires, il est insensible aux aspirations populaires, il n’a rien à dire à la France qui va mal. » Portrait on ne peut plus craché qui démontre surtout que la fonction présidentielle n’en finit pas, en dépit des apparences, de s’effondrer. Giscard voulait singer le peuple en s’invitant discrétionnairement à sa table, Chirac étalait sa bonhomie en flattant le cul des vaches et en causant comme un charretier, Sarkozy prétendait s’exprimer comme l’homme de la rue en se comportant comme une petite frappe énervée, Hollande caricaturait la normalité qu’il souhaitait imprimer à sa fonction et Macron abhorre tellement le peuple qu’il peine, parfois, à se contenir. Tous ces gens-là ont en commun d’avoir été élus par le suffrage universel, car telle est la règle en démocratie. Aucun n’a su trouver costume présidentiel à sa taille. Tous, pour compenser, ont donc choisi de “faire peuple”, pensant se faire plus aisément comprendre de lui. Aucun, cependant, n’a eu l’intelligence de s’apercevoir que ce “peuple” ne désirait pas que leurs chefs leur ressemblassent en tout point, ambitionnant plutôt d’être guidé par l’exemplarité distanciée (sans être hautaine) et la hauteur d’un jugement sûr. C’est que tous confondent le peuple et la populace, cette foule tyrannique gouvernée par ses instincts, capricieuse, hédoniste, consumériste, amnésique, inculte… Cette foule communique (et communie) avidement sur les réseaux sociaux où elle se répand sans limite, sans complexe, sans pudeur. Du peuple à la populace, on bascule dans le “pipaule”, cette fosse d’aisance des parvenus où s’ébrouent le crétinisme et la vulgarité arborant fièrement l’oriflamme glorieux de leur vacuité.

La dictature du superflu

Dans La République, Platon distinguait les désirs nécessaires et les désirs superflus. Il faisait découler de la profusion de ces derniers les caractères fondamentaux de l’homo democraticus. « Désir qui, réprimé dès l’enfance par l’éducation, peut disparaître chez la plupart des hommes, désir nuisible au corps, non moins nuisible à l’âme sous le rapport de la sagesse et de la tempérance, ne l’appellerons-nous pas avec raison superflu ? » Emporté par ses élans devenus irrépressibles, l’homme démocratique arrimé à sa seule morale kantienne [1] est alors pris d’assaut par de curieuses maximes, lesquelles, nous dit Platon « introduisent, brillantes, suivies d’un chœur nombreux et couronnées, l’insolence, l’anarchie, la licence, l’effronterie, qu’elles louent et décorent de beaux noms, appelant l’insolence noble éducation, l’anarchie liberté, la débauche magnificence, l’effronterie courage ». Et de poursuivre : « N’est-ce pas ainsi […] qu’un jeune homme habitué à ne satisfaire que les désirs nécessaires en vient à émanciper les désirs superflus et pernicieux, et à leur donner libre carrière ? » Ce faisant, observe encore le disciple de Socrate, lorsque l’homo democraticus « s’occupe de politique, et, bondissant à la tribune, il dit et il fait ce qui lui passe par l’esprit ». Ainsi vont les médiocres qu’une froide mais irrationnelle arithmétique a désignés comme “élus”, se chargeant de dire le bien, le vrai, le juste. Mais surtout, le ressort profond de la vulgarité démocratique réside-t-il dans l’égalité « entre les plaisirs, livrant le commandement de son âme à celui qui se présente, comme offert par le sort, jusqu’à ce qu’il en soit rassasié, et ensuite à un autre ». La culture de masse qui a arasé toute distinction entre le divertissement et le culturel, mettant sur un pied d’égalité La Fontaine et Black M, a fait considérablement régresser nos sociétés. Emmanuel Macron, comme ses devanciers, ne s’adresse plus à des hommes responsables, mais à des adultes infantilisés, adeptes du maternat d’État et des réseaux sociaux, terrain d’expression de leur narcissisme puéril.

Déchet renouvelable

Le capitalisme a fait de l’homme un produit de consommation comme les autres. Que des questions “de société” aussi absurdes et surréalistes que celles du “mariage” des invertis, de la procréation médicalement assistée ou de la gestation pour autrui, sans parler de la “théorie du genre”, du suicide “assisté”, de l’avortement au-delà des délais légaux, du transhumanisme ou de la possibilité de se faire implanter une puce électronique qui remplacerait la carte Vitale et la carte bancaire, aient pu s’imposer facilement en quelque trente ans dans la société occidentale, cela en dit long sur l’état de réification auquel l’être humain a été finalement ravalé. En tant que consommateur, il est de facto en voie de consumation au sein du méga-crématoire de la machinerie capitaliste qui le recycle sans cesse (il faut continuer à consommer, encore et encore), tel un déchet renouvelable (à l’enseigne du crédit à la consommation et de la publicité qui entretiennent artificiellement un désir d’objet non moins artificiel). Jean Baudrillard avait définitivement montré en quoi « le sujet dans son exigence même d’être sujet, ne fait que se produire comme objet de la demande économique » (Le Système des objets, 1968). L’homme est aliéné à l’objet au point de confondre son désir avec le caractère indispensable qu’il lui impute. S’il n’échappe pas à son humanité, une part de celle-ci lui échappe pour se volatiliser dans l’objet de son désir.

L’impératif de consommation

Ce désir est spectacularisé par la société d’abondance qui le met en scène et indexe notre conscience et notre volonté à sa réalisation, à sa satisfaction comme une part de nous-mêmes. Le marché nous réduit au désir et le désir nous rabat sur l’objet convoité. L’impératif de consommation devient catégorique, non pour répondre à un besoin impérieux mais parce que le marché l’ordonne directement ou de manière subliminale. Baudrillard toujours (La Société de consommation, 1970) : « La consommation […] est hédoniste et régressive. Son procès […] c’est un procès d’absorption de signes, et d’absorption par les signes. Elle se caractérise donc, comme le dit Marcuse, par la fin de la transcendance. […] L’homme de la consommation n’est jamais en face de ses propres besoins, pas plus que du propre produit de son travail […] : il est immanent aux signes qu’il ordonne.  » Indexé à ses propres signes, homo consumans ne peut faire autrement que de leur “obéir”, jusqu’à “oublier” toute convenance sociale, toute bienséance, toute règle de maintien. Homo consumans se lâche, se relâche, désinhibé, encouragé par ces mêmes signes sociaux qui sont devenus les normes “cool” en démocratie de marché – ou en démo-capitalisme.

Aristide Leucate