Bruno Le Maire, apôtre de la taille critique

Bruno Le Maire, apôtre de la taille critique

Le ministre de l’Économie et des Finances allègue la notion de taille critique, qui dissimule mal les errements politiques en matière industrielle.

Lors d’une audition devant l’Assemblée nationale le 4 octobre dernier, Bruno Le Maire a justifié les récentes opérations capitalistiques industrielles (Alstom, STX) par la nécessité pour les entreprises d’atteindre une taille critique pour rivaliser avec les géants chinois et américains  : «  vu la concurrence non seulement américaine mais désormais chinoise, le regroupement des forces européennes est indispensable  »  ; «  pour moi, la taille critique, désormais, sur ces grands sujets industriels, elle est européenne beaucoup plus que nationale  ». Qui est la poule et qui est l’œuf pour Bruno Le Maire  ? La taille critique de l’industrie est-elle européenne ou l’idée de l’Europe exige-t-elle que notre industrie soit partagée, au même titre que nos armées ou nos budgets  ?

Désindustrialisation

Pendant que le ministre disserte sur la taille critique et les nécessaires rapprochements, les PMI françaises continuent de fermer leurs portes. En dix ans, la production manufacturière a reculé de 10  % et plus de cinq cent mille emplois industriels ont été détruits. Au surplus, bien souvent, ces entreprises ne trouvent plus la main-d’œuvre nécessaire à leur bon fonctionnement (qu’il s’agisse de tourneurs-fraiseurs ou de cadres supérieurs qui préfèrent la finance parisienne à la fonderie champenoise). D’ailleurs, la notion de taille critique a un corollaire  : les économies d’échelle. La taille de l’entreprise et de ses commandes a une influence directe sur sa marge de négociation avec ses fournisseurs  ; autrement dit, en langage moins “business”, plus elle est grande, plus elle pourra pressurer ses sous-traitants – les PMI. Le deuxième poste visé par les économies d’échelle est celui de l’emploi. Et rares sont les fusions qui se traduisent par des créations nettes. En définitive, la taille critique est un bon prétexte à la démission politique. Non pas que l’État puisse et doive tout faire en matière industrielle. En cela, Bruno Le Maire n’a pas complètement tort  : «  L’État n’a ni les moyens financiers, ni la compétence économique, ni l’expertise technologique.  » Pour ce qui est des moyens financiers, c’est vrai en théorie. Mais en pratique, quand on est capable de mettre 8,5 milliards dans la baisse de la taxe d’habitation ou 3 milliards dans la réforme de l’ISF, la capacité d’investissement dans l’industrie n’est pas tant une question de moyens que de priorité. Et pour ce qui est de la compétence, ce n’est pas nous qui dirons le contraire. Mais là encore, si c’est une chose de le reconnaître, c’en est une autre d’avoir fourni et installé les Kron, Lauvergeon et autres anciens ministres qui ont mené Alstom et Areva (pour ne citer qu’eux) là où ces entreprises en sont aujourd’hui – très bas ou très à l’étranger. Entre népotisme et nihilisme, il doit bien y avoir un moyen de trouver des serviteurs de l’État compétents.

Une filière délaissée  ?

Mais si l’État ne peut pas tout, il peut tout de même un peu. Dans certains pays (en Allemagne, par exemple, évidemment), il ne s’en prive pas. Bruxelles (rendons-lui justice pour une fois) est disposé à accepter un plan de financement de la filière microélectronique pour relayer le précédent qui se termine cette année. Les États doivent passer par le cadre des IPCEI («  projets importants d’intérêt européen commun  ») qui permet de se libérer des contraintes de libre concurrence, à condition que trois États membres, au minimum, investissent dans des domaines «  qui apportent une contribution notable à la croissance économique, à l’emploi et à la compétitivité de l’Europe  ». Berlin a mis un milliard sur la table, que viendront compléter les investissements des entreprises allemandes, pour un total dépassant les 5 milliards. En France, malgré les alertes lancées par le porte-parole de la filière et patron de Soitec, et nonobstant les discours ministériels et plans d’investissements (dont on a déjà évoqué le flou concernant la composante industrielle), l’État a encore brillé par son absence. Pourtant, son action permettrait à cette filière, une des rares à conserver un avantage concurrentiel significatif sur les États-Unis ou l’Asie, de conserver son avance et d’être en pointe sur l’avenir que lui façonnent les projets d’objets et de voitures connectés.

On connaît la chanson

L’échelon européen n’est-il donc bon que lorsqu’il s’agit de réaliser des transferts de souveraineté, mais pas pour soutenir des projets industriels concrets et d’avenir  ? «  Nous ne parlons pas de la zone dollar, nous parlons des États-Unis qui [sont] un grand pays. Et demain, je veux que nous parlions, non plus de la zone euro, mais de l’Europe comme d’un grand pays avec une économie performante, avec de la croissance, de l’emploi, de l’éducation, des investissements et de l’innovation  », dit encore le ministre, comme si ce changement d’échelon pouvait tout résoudre. Dans le discours des années quatre-vingt-dix, la taille critique de la monnaie était européenne. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat laisse à désirer.

Thomas Sevrey