Macron, le pré­sident des nomades
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Macron, le pré­sident des nomades

La vie poli­tique de chaque pays est natu­rel­le­ment ryth­mée par la dis­cus­sion et l’a­dop­tion par le Par­le­ment du bud­get de la nation puisque c’est lui qui décide des grands enga­ge­ments annuels et plu­ri­an­nuels de l’É­tat. Ou, devrions-nous dire plu­tôt, « était natu­rel­le­ment ryth­mée », puisque, depuis l’a­dop­tion sous Sar­ko­zy, en 2011, du trai­té bud­gé­taire euro­péen, ce n’est plus ni le Gou­ver­ne­ment fran­çais qui pré­sente, ni le Par­le­ment fran­çais qui dis­cute libre­ment, avant de l’a­dop­ter, le bud­get de la France, mais Bruxelles (et donc Ber­lin) qui l’a­va­lise avant même sa pré­sen­ta­tion devant le Par­le­ment fran­çais, Ber­cy l’ayant concoc­té sous le regard inqui­si­teur de la Com­mis­sion euro­péenne. Aus­si Jean-Claude Jun­cker, son pré­sident, peut-il don­ner un satis­fe­cit enthou­siaste au pro­jet pré­sen­té cette semaine à l’As­sem­blée par le Gou­ver­ne­ment comme un maître d’é­cole donne un bon point à un bon élève. Le plus grave est que nos gou­ver­nants, Macron en tête, loin de res­sen­tir une telle appro­ba­tion comme une humi­lia­tion pour notre pays, l’ont ser­vi­le­ment recher­chée. Avec Macron, cette ser­vi­li­té est même fré­né­tique : son alié­na­tion men­tale euro­péiste, qui le fait mili­ter – seul en Europe ! – pour le rem­pla­ce­ment de la sou­ve­rai­ne­té natio­nale par une hypo­thé­tique sou­ve­rai­ne­té euro­péenne, lui fait voir en effet « dans le dépas­se­ment de la nation un devoir d’é­poque et une mis­sion presque sacrée » (Mathieu Bock-Côté, Figa­ro Vox, 12 octobre). Telle est bien la véri­té de son pro­gres­sisme qu’il assi­mile à un sens de l’histoire.

L’Eu­rope comme terre promise

L’o­pi­nion publique n’en avait pas moins besoin d’être ras­su­rée. Car on a beau se pro­cla­mer le pro­phète, ou plu­tôt, le « pion­nier » – l’i­ma­gi­naire de Macron est amé­ri­cain – de l’Eu­rope comme nou­velle terre pro­mise, ces grands enfants que sont les peuples ont besoin de « péda­go­gie », laquelle ajoute, au men­songe de la déma­go­gie, l’in­fan­ti­li­sa­tion des citoyens. C’est pour­quoi celui qui refuse une « pré­si­dence bavarde » et veut pré­ser­ver une « parole pré­si­den­tielle [qui] garde de la solen­ni­té », s’é­tant aper­çu qu’il per­dait en popu­la­ri­té, a pen­sé qu’il était temps de des­cendre de son Olympe et de pas­ser, comme un vul­gaire pré­sident nor­mal, au JT de 20 heures sur TF1, le dimanche 15 octobre, pour expli­quer, dans la mesure du pos­sible, tant aux « illet­trés » qu’à « ceux qui ne sont rien » et qui, de ce fait, « foutent le bor­del », le sens de la solen­ni­té de sa parole comme celui de sa politique.

Les Fran­çais n’au­ront tou­te­fois rien appris, sinon qu’il est « un enfant de la pro­vince », qu’il fait ce qu’il dit, qu’il pense à « la France qui souffre », qu’il veut « en même temps qu’on libère et qu’on pro­tège » – mais pas qu’on insère ? – et, qu’en­fin, il « ne croi[t] pas au ruis­sel­le­ment mais à la cor­dée » (sic), ce qui est peut-être pré­fé­rable, en effet, au moment où l’on dévisse (dans les son­dages). N’a­vait-il pas décla­ré dans un entre­tien à l’heb­do­ma­daire alle­mand Der Spie­gel, publié deux jours aupa­ra­vant, qu” « en for­çant le trait, on pour­rait dire que la France est un pays de monar­chistes régi­cides, ou encore que les Fran­çais élisent un roi mais qu’ils veulent à tout moment pou­voir le ren­ver­ser » ? L’ar­ro­gance macro­nienne dis­si­mule une fêlure intime, comme une sourde angoisse, car ce n’est pas la pre­mière fois qu’il aborde le sujet. Serait-ce celle de voir sa tête finir au bout d’une pique ?

La patrie du portefeuille

On aurait tort en tout cas de voir en Macron le « pré­sident des riches ». Lais­sons cela à une gauche sans ima­gi­na­tion ou qui, plu­tôt, ne sait com­ment cri­ti­quer autre­ment une poli­tique (impo­pu­laire) qu’elle est heu­reuse de le voir pra­ti­quer à sa place, puis­qu’elle repose sur la même concep­tion d’une socié­té liquide, enne­mie de la notion d’en­ra­ci­ne­ment, dia­bo­li­sé comme iden­ti­taire, raciste, natio­na­liste, etc. Le men­songe pré­si­den­tiel sur la réforme de l’ISF en est un signe patent. Désor­mais, seule la pro­prié­té immo­bi­lière, en sus de quelques gad­gets, entre­ra dans son cal­cul. Nous ne nous pro­non­ce­rons pas ici sur l’ef­fi­ca­ci­té, contro­ver­sée, de cet impôt. Ce qui est signi­fi­ca­tif, c’est le choix effec­tué par Macron : exo­né­rer le capi­tal finan­cier, c’est-à-dire le liquide, aux dépens de l’im­mo­bi­lier, répu­té impro­duc­tif, car enra­ci­né. Et comme s’il s’é­tait aper­çu du carac­tère scan­da­leux d’un tel choix, il a assor­ti la mesure d’un men­songe effron­té : « si les gens ne réin­ves­tissent pas, ils seront taxés », ce qui est faux. À l’heure où nous écri­vons, aucune mesure allant dans le sens d’un quel­conque patrio­tisme éco­no­mique n’est pré­vue dans le pro­jet de bud­get. De plus, le serait-elle, que l’Eu­rope nous inter­di­rait de la des­ti­ner aux seuls inves­tis­se­ments fran­çais. Macron n’est pas le pré­sident des riches, il est le pré­sident des nomades. Ce qui n’est pas la même chose. Il est le pré­sident de ceux pour qui le por­te­feuille tient lieu de patrie et qui habitent non pas une pro­vince, une nation – on peut être « riche » et patriote –, mais les rési­dences stan­dar­di­sées du vil­lage mon­dial – ou des para­dis fis­caux. Mais com­ment la gauche, même insou­mise, pour­rait-elle le tacler sur ce point, alors que, tout aus­si mon­dia­liste, elle par­tage les pré­sup­po­sés, notam­ment immi­gra­tion­nistes ou socié­taux, de son pro­gres­sisme déra­ci­né ? Car la volon­té de Macron, réaf­fir­mée sur TF1, de léga­li­ser la PMA « pour toutes » va dans le même sens d’une socié­té enne­mie de tous les enra­ci­ne­ments et donc de toutes les iden­ti­tés. Aus­si ne doit-on pas s’é­ton­ner de cet autre men­songe pré­si­den­tiel : « Toutes celles et ceux qui, étran­gers et en situa­tion irré­gu­lière, com­mettent des actes délic­tueux quels qu’ils soient, seront expul­sés. » Là encore, l’Eu­rope, cette fois la Cour euro­péenne des droits de l’homme, inter­di­rait une telle sys­té­ma­ti­ci­té, qui sup­pose, de plus, l’ac­cord des pays d’o­ri­gine. Or Macron n’a pas non plus évo­qué un dur­cis­se­ment de notre poli­tique étran­gère en ce sens, lequel sup­po­se­rait que nous nous réaf­fir­mions sur le plan inter­na­tio­nal autre­ment qu’en fai­sant élire une Fran­çaise à la tête de l’U­nes­co au moment où les États-Unis quittent l’or­ga­ni­sa­tion, ou, sur­tout, qu’en rece­vant à Paris les JO de 2024… après le désis­te­ment de toutes les autres villes candidates.

L’exemple de l’Autriche

Ce même dimanche où Jupi­ter s’ex­pri­mait sur TF1, la vic­toire du Par­ti popu­laire autri­chien (ÖVP) aux légis­la­tives, mené par Sebas­tian Kurz, lui a don­né un sacré coup de vieux ! Voi­là que la jeu­nesse est du côté des conser­va­teurs – à trente et un ans, Kurz sera le plus jeune diri­geant euro­péen – et non du côté des nomades, dont le pré­sident se trouve quelque peu rin­gar­di­sé. Car Kurz a gagné grâce à une cam­pagne menée très à droite, anti-migrants, sans tou­te­fois lami­ner les popu­listes du FPÖ, qui ont obte­nu plus de 26 %, et avec les­quels il pour­rait gou­ver­ner, sans que, cette fois, le Big Bro­ther bruxel­lois s’en mêle comme en 2000. Comme quoi, les conser­va­teurs autri­chiens n’ont pas les pudeurs de jeune fille des Répu­bli­cains fran­çais. De plus, le pro­jet de Macron visant à refon­der l’Eu­rope a été tota­le­ment igno­ré de la cam­pagne élec­to­rale autri­chienne : il est en effet « assez logique qu’au cours d’une cam­pagne élec­to­rale natio­nale, aucun par­ti ne [veuille] dis­cu­ter de la réduc­tion des com­pé­tences natio­nales pour les pas­ser à l’U­nion euro­péenne » (Peter Filz­maier, poli­to­logue, Le Monde, 15 octobre). Non que les conser­va­teurs autri­chiens soient euros­cep­tiques ou s’ap­prêtent sous peu à rejoindre le groupe de Vise­grad. Mais, forts d’une vraie iden­ti­té, ils placent l’Eu­rope à sa juste place. Qui n’est pas la pre­mière. Les Autri­chiens n’au­ront pas la chance, c’est vrai, d’a­voir un « pion­nier » à la « pen­sée com­plexe » pour chan­ce­lier. Ils auront juste un patriote.

Fran­çois Marcilhac