L’AFD attise le dan­ger alle­mand

L’AFD attise le dan­ger alle­mand

Un par­ti euros­cep­tique fait son entrée au Bun­des­tag. Les sou­ve­rai­nistes pour­raient être ten­tés de s’en réjouir. Mais la pru­dence s’im­pose face au réveil du natio­na­lisme alle­mand.

L’en­trée de l’Al­ter­na­tive für Deut­schland (AFD) au Bun­des­tag (quatre-vingt-dix dépu­tés, 13 % des voix) est fra­cas­sante. Ce par­ti résulte de la fusion de petites enti­tés poli­tiques indé­pen­dantes qui, jusque dans les années 2000, n’a­vaient aucune repré­sen­ta­tion ni aucune fonc­tion. L’ex­trême droite alle­mande avait tout d’une mosaïque impos­sible. Com­ment expli­quer son suc­cès ? Il ne tient pas seule­ment à la crise grecque et aux déboires de la zone euro.

Com­mu­nau­té ou socié­té

L’Al­le­magne contem­po­raine s’est bâtie sur le sen­ti­ment d’une com­mu­nau­té de des­tin : la Gemein­schaft. Elle reven­dique aus­si une âme propre, consciente et intel­li­gible, que l’on nomme Geist. Après la Deuxième Guerre mon­diale, la dam­na­tion mémo­rielle du Geist a tra­duit une volon­té de muta­tion de la Gemein­schaft en Gesell­schaft – ou socié­té. L’É­tat alle­mand a ten­té de faire dis­pa­raître le sen­ti­ment d’ap­par­te­nance du peuple à la com­mu­nau­té de des­tin pour y sub­sti­tuer la com­mu­nau­té sociale : c’est l’É­tat social, incar­né dans la poli­tique par les plans Hartz et qui domine le pays depuis les années 1980. La puis­sance éco­no­mique de l’Al­le­magne est fon­dée sur l’as­ser­vis­se­ment de sa popu­la­tion et sur l’é­cra­sante domi­na­tion des éco­no­mies voi­sines. Toute la popu­la­tion s’ap­pau­vrit, subit la pré­ca­ri­té ; les prix aug­mentent, mais pas les salaires. Quant à l’ac­cueil des immi­grés, impo­sé par Mut­ti Mer­kel pour pal­lier le manque de main-d’œuvre non qua­li­fiée, il a pro­vo­qué l’ire des plus fra­giles. Tout cela a per­mis à tous les grou­pus­cules d’op­po­si­tion radi­cale de prendre racine et de s’é­veiller sous l’é­ti­quette de l’AFD. Alors que l’É­tat pen­sait maî­tri­ser sa popu­la­tion, une grande par­tie s’est extir­pée de la léthar­gie pour s’af­fir­mer de nou­veau. C’est à une per­cée du natio­na­lisme alle­mand que l’on vient d’as­sis­ter.

L’in­té­rêt de la France

L’AFD est un par­ti dit popu­liste, qui vivra et mour­ra (au pire) comme tous les par­tis popu­listes euro­péens. Elle n’est certes pas encore au pou­voir, et ses quatre-vingt-dix dépu­tés ne pour­ront presque rien contre la majo­ri­té par­le­men­taire, que même le SPD sou­tien­dra, trop heu­reux de pou­voir blo­quer l’ex­trême droite, au risque de sabor­der son propre navire. Quant à la France, loin d’a­voir gagné un allié euros­cep­tique, elle fait face à un nou­vel adver­saire. Lequel sera redou­table. Car l’AFD veut conqué­rir le pou­voir pour redres­ser l’Al­le­magne, de façon durable et rai­son­nable. Cela sous-entend de relan­cer une dyna­mique de puis­sance – en écra­sant si besoin les éco­no­mies voi­sines. Si la pro­gres­sion de l’AFD conti­nue, le peuple alle­mand retrou­ve­ra sa force et sa vigueur au ser­vice de son des­tin. Ce qui ne signi­fie rien de béné­fique pour la France sur le long terme. Il y aura « juste » de l’autre côté du Rhin une nation nou­velle, non pas bel­li­queuse mais atten­tive, non pas expan­sion­niste mais domi­na­trice, qui aura vrai­sem­bla­ble­ment encore moins de consi­dé­ra­tion et de tact envers ses voi­sins. Voi­là le vrai dan­ger. Cepen­dant, il est pos­sible que la pré­sence (même ren­for­cée) de l’AFD au par­le­ment alle­mand, voire ensuite au gou­ver­ne­ment, ne soit pas une nui­sance directe pour la France : son émer­gence pour­rait aus­si avoir des réper­cus­sions sur l’en­semble des sys­tèmes poli­tiques euro­péens, déclen­chant des muta­tions plus ou moins impor­tantes dans la gou­ver­nance du Vieux-Conti­nent.

Un double encou­ra­ge­ment

Cette vic­toire doit être un double encou­ra­ge­ment pour nos idées et la pour­suite de nos objec­tifs : nous devons redou­bler d’ef­forts afin de par­ti­ci­per nous aus­si plus acti­ve­ment au réveil des nations, mais aus­si nous tenir prêts à nous affir­mer avec force et à nous défendre si jamais ce par­ti venait à prendre le pou­voir outre-Rhin. Nos pays n’ont pas la même âme ; nos modes opé­ra­toires dif­fèrent. Ce suc­cès de l’AFD, futur faux-frère, ne jus­ti­fie aucune extase, non plus que la recon­duc­tion d’An­ge­la Mer­kel au poste de chan­ce­lier. Édouard Dala­dier avait rai­son quand, face à la foule heu­reuse et débor­dante de bon­heur à son retour de Ber­lin, venant de signer les accords de Munich, il s’ex­cla­ma : « Oh les cons ! »

Alec-Xandre Sobies­ki