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Les femmes muti­lées par la Révolution

Les repré­sen­ta­tions du corps en disent long sur les socié­tés. Notam­ment sur la place qu’elles accordent aux femmes. Qu’en était-il sous la Révo­lu­tion française ?

Cette année, pour la pre­mière fois, un manuel sco­laire offre un sché­ma de l’ap­pa­reil repro­duc­teur fémi­nin scien­ti­fi­que­ment cor­rect. En ques­tion : la repré­sen­ta­tion du cli­to­ris. Cris de joie chez les fémi­nistes, le patriar­cat est en train de tom­ber ! Néan­moins, cette révé­la­tion ana­to­mique n’est pas nou­velle : les pre­mières repré­sen­ta­tions cor­rectes datent du XVIe siècle. Mais alors, où était pas­sé le cli­to­ris ? Les cou­rants d’his­toire influen­cés par le mar­xisme nous ont condi­tion­nés à croire que l’His­toire est une grande marche vers le pro­grès, convic­tion ren­for­cée par la péda­go­gie à base des fameuses frises chro­no­lo­giques. C’est évi­dem­ment faux : l’His­toire est sinu­soï­dale. Le rap­port au corps, et notam­ment celui des femmes, ne déroge pas à la règle. Car c’est là que se pose le pro­blème qui nous inté­resse : com­ment et pour­quoi a‑t-on pu invi­si­bi­li­ser un organe aus­si longtemps ? 

Un pro­grès, vraiment ?

Un retour en arrière s’im­pose, pour nous pro­je­ter au XVIIIe siècle, au temps de la Révo­lu­tion fran­çaise. On nous la vend comme une période d’ac­qui­si­tion de droits, de pro­grès, de libé­ra­tion… Mais en par­ler en ces termes concer­nant la condi­tion fémi­nine, est-ce bien rai­son­nable ? En véri­té, à cette époque, on voit s’o­pé­rer un recul consi­dé­rable des acquis de l’An­cien Régime, juri­diques d’a­bord, mais qui affec­te­ront dura­ble­ment les men­ta­li­tés. La redé­cou­verte du droit romain et l’i­déo­lo­gie por­tée par les Lumières ont contri­bué a remettre la femme au pla­card. Elle est peu à peu exclue de la vie publique, évin­cée du monde poli­tique. On revient au para­digme antique : l’homme vit à l’ex­té­rieur, la femme à l’in­té­rieur, trans­po­si­tion sociale de l’a­na­to­mie des deux sexes, alors qu’au­pa­ra­vant, les femmes se mon­traient, et la lit­té­ra­ture liber­tine nous donne un aper­çu ima­gé des connais­sances ana­to­miques d’a­lors. Le XIXe siècle lui, devient un cache-sexe.

Ce rétro­pé­da­lage a eu un impact consi­dé­rable sur la repré­sen­ta­tion men­tale du sexe fémi­nin. De fait, la pudeur induite a tor­pillé les sciences. Le cli­to­ris, organe du plai­sir, est peu à peu oublié, recou­vert par un voile de puri­ta­nisme. D’or­gane recon­nu comme celui du plai­sir, soup­çon­né d’a­voir un rôle dans la pro­créa­tion (l’or­gasme a long­temps été consi­dé­ré comme le déclen­cheur de l’o­vu­la­tion), il devient un pousse-au-crime, chantre de l’o­na­nisme. Son uti­li­té n’est tou­te­fois pas com­plè­te­ment oubliée, et l’une des consul­ta­tions médi­cales les plus fré­quentes au XIXe siècle consiste en sa sti­mu­la­tion à des fins thé­ra­peu­tiques contre la neu­ras­thé­nie et l’hys­té­rie. Mais ce glis­se­ment plai­sir-médi­ca­li­sa­tion rajoute au malaise entou­rant le sexe féminin. 

Un voile opaque

Il faut néan­moins attendre la fin du XIXe siècle pour que cette invi­si­bi­li­sa­tion soit qua­si totale, avec la décou­verte des cycles mens­truels, et la confir­ma­tion que le cli­to­ris n’a aucun rôle dans la pro­créa­tion. Au tour­nant du XXe siècle, l’or­gasme fémi­nin devient tabou, lié aux mala­dies men­tales. La psy­cha­na­lyse de Freud contri­bue gran­de­ment à cette régres­sion : pour lui, la femme adulte ne doit éprou­ver du plai­sir que vagi­na­le­ment pour avoir une sexua­li­té « socia­le­ment orga­ni­sée ». Freud influen­ce­ra tout le XXe siècle médi­cal, qui effa­ça presque entiè­re­ment de ses ensei­gne­ments la réa­li­té de l’a­na­to­mie fémi­nine. La libé­ra­tion sexuelle, à par­tir des années soixante, n’a pas fait bas­cu­ler les choses : jouir sans entrave, d’ac­cord, mais le mal était fait ; la connais­sance du corps fémi­nin, per­due dans la docu­men­ta­tion, avait réduit la femme à un trou. La phi­lo­so­phie huma­niste à la Renais­sance puis les Lumières ont mis en péril la vision tra­di­tion­nelle chré­tienne de la femme, égale à l’homme devant Dieu, com­plé­men­taire à lui dans le siècle. En renouant avec l’An­ti­qui­té, on a créé de nou­veaux gyné­cées dans les classes domi­nantes, les fameux salons. Puis, suite à la Révo­lu­tion, les femmes, écar­tées de la citoyen­ne­té comme à l’An­ti­qui­té encore, sont deve­nues un sexe invi­sible, un orne­ment pour l’homme. La Révo­lu­tion indus­trielle les a pré­ca­ri­sées, défé­mi­ni­sées pour une par­tie, et a pré­ser­vé les autres enfer­mées dans leurs cor­sets. La femme est deve­nue inté­rieure, cachée. Les repré­sen­ta­tions de nus n’ont jamais été aus­si lisses qu’au XIXe siècle ; rien ne doit dépas­ser. Le cli­to­ris, organe inutile, était donc de trop. Si des cas d’ex­ci­sions médi­cales ont pu exis­ter, on a assis­té, pour reprendre les mots du doc­teur Pierre Fol­dès à une « exci­sion men­tale ».

En marge du féminisme

Bien que la racine du pro­blème soit anté­rieure, la Révo­lu­tion et la pro­pa­ga­tion de son idéo­lo­gie ont fait entrer la rela­tion au corps fémi­nin dans une nou­velle ère, per­mis le puri­ta­nisme. Le plai­sir fémi­nin n’é­tait appa­rem­ment pas assez impor­tant pour l’in­té­rêt géné­ral d’une classe bour­geoise, mas­cu­line. Le retour de l’in­for­ma­tion sur l’a­na­to­mie réelle des femmes sur les bancs des col­lèges, pour­rait, dans ce domaine, œuvrer au bien com­mun et, en dehors de toute reven­di­ca­tion fémi­niste, réta­blir, sur le plan de la sexua­li­té, une com­plé­men­ta­ri­té sen­suelle traditionnelle. 

Isa­belle Suiste