Le cynisme euro­péiste d’Em­ma­nuel Macron

Le cynisme euro­péiste d’Em­ma­nuel Macron

« Une Europe sou­ve­raine, unie, démo­cra­tique » : le titre du dis­cours de Macron à la Sor­bonne, le 26 sep­tembre, suf­fit à prou­ver le tour de passe-passe, comme hier la « fédé­ra­tion d’É­tats-nations » inven­tée par Jacques Delors – une fausse syn­thèse d’élé­ments incon­ci­liables pour faire pas­ser la pilule. Selon Delors, une Europe fédé­rale ne remet­tait pas en cause l’in­dé­pen­dance des nations, puis­qu’elle pré­ser­vait les États, ce qui était évi­dem­ment contra­dic­toire ; selon Macron, il convient d’at­tri­buer à l’Eu­rope les attri­buts de la nation : la sou­ve­rai­ne­té, l’u­ni­té et un régime poli­tique – la démo­cra­tie – repo­sant sur l’exis­tence d’un ima­gi­naire demos euro­péen. Oppo­sées en appa­rence dans leur for­mu­la­tion, les deux super­che­ries, aus­si fédé­ra­listes que rin­gardes, sont iden­tiques. Macron regarde l’a­ve­nir dans le rétro­vi­seur des « pères fon­da­teurs ». Comme s’il s’é­tait trom­pé d’é­poque. Comme s’il n’a­vait pas vu que l’Eu­rope ne fait plus rêver des peuples qui, d’ailleurs, y ont tou­jours vu autre chose que leurs voi­sins : pour les démo­crates-chré­tiens, sur­tout fran­çais, la garan­tie de la paix en sor­tant de l’his­toire grâce à la consti­tu­tion d’un ersatz de chré­tien­té ; pour d’autres, notam­ment les Alle­mands, la pos­si­bi­li­té de retrou­ver à plus ou moins long terme « leur » supré­ma­tie conti­nen­tale – la « des­ti­née mani­feste » à la sauce ger­ma­nique ; pour d’autres encore, une assu­rance-indé­pen­dance contre un voi­sin – russe – jugé par nature mena­çant. Et pour beau­coup, la pos­si­bi­li­té d’ap­par­te­nir à un club éco­no­mique et moné­taire per­met­tant d’as­su­rer leur déve­lop­pe­ment, appar­te­nance qui, ayant ses contraintes, peut se retour­ner en cau­che­mar car l’Eu­rope est tout sauf soli­daire – les Grecs l’ont appris à leurs dépens. Quant au Royaume-Uni, qu’il ait été dehors ou dedans (mais tou­jours à moi­tié), il est fidèle à la doc­trine de Chur­chill : le pro­jet euro­péen, c’est bon pour les nations continentales.

His­toire, iden­ti­té et horizon

Macron a beau péro­rer que l’Eu­rope est « notre com­bat », « notre his­toire, notre iden­ti­té, notre hori­zon », il mêle là encore une pla­ti­tude – l’Eu­rope est en un sens « notre his­toire » – à deux affir­ma­tions idéo­lo­giques. En quoi serait-elle « notre com­bat » – Quel « citoyen » euro­péen serait prêt à mou­rir pour Gdansk davan­tage que pour Dant­zig ? – ou « notre iden­ti­té » ? Comme s’il exis­tait une iden­ti­té euro­péenne pré­exis­tante aux iden­ti­tés natio­nales qui n’en seraient que les décli­nai­sons alors que, bien au contraire, l’i­den­ti­té euro­péenne n’a jamais été que le car­re­four des iden­ti­tés natio­nales. Non, évi­dem­ment, que ce dia­logue n’ait eu d’in­ci­dence sur la culture de cha­cun des peuples qui y ont, inéga­le­ment du reste, par­ti­ci­pé dans l’his­toire. Mais jamais ce dia­logue n’a fini par consti­tuer le brouet insi­pide d’une iden­ti­té euro­péenne. Enfin, en ins­ti­tuant l’Eu­rope comme « notre hori­zon », Macron rétré­cit sin­gu­liè­re­ment celui de nations his­to­riques comme l’Es­pagne, le Por­tu­gal, le Royaume-Uni (dont il jus­ti­fie ain­si la sor­tie) ou évi­dem­ment la France, dont les hori­zons se confon­dirent tou­jours avec la terre entière – recu­lant, comme il se doit, au fur et à mesure que ces nations avan­çaient. « Notre hori­zon » ne sau­rait se limi­ter au « petit cap du conti­nent asia­tique » (Paul Valéry). 

Macron a évo­qué les « pères fon­da­teurs », eux qui, ins­tru­men­ta­li­sant le trau­ma­tisme de deux guerres mon­diales dont les nations furent avant tout les vic­times et à peine la cause occa­sion­nelle, conçurent aus­si­tôt leur pro­jet comme un asser­vis­se­ment du poli­tique à l’é­co­no­mique au plus grand pro­fit de l’hé­gé­mo­nie amé­ri­caine. Il est vrai que c’est de cette idéo­lo­gie maté­ria­liste que Macron est le héraut. Idéo­lo­gie consu­mé­riste qui consti­tue le brouet insi­pide euro­péen que nous évo­quions à l’ins­tant. C’est pour­quoi, dis­ciple de Mon­net, il veut expli­ci­te­ment sub­sti­tuer le « débat scien­ti­fique » au « débat poli­tique » et aban­don­ner l’Eu­rope aux « experts », c’est-à-dire aux lobbies.

Un sou­ve­rai­nisme de repli ?

Aus­si, après Mit­ter­rand à Stras­bourg en 1995 – « le natio­na­lisme, c’est la guerre » –, a‑t-il beau dénon­cer en « conti­nua­teur » plus qu’en « révo­lu­tion­naire » (Pierre-André Taguieff) « natio­na­lisme, iden­ti­ta­risme, pro­tec­tion­nisme, sou­ve­rai­nisme de repli », « idées qui se pré­sentent comme des solu­tions pré­fé­rables » aux­quelles il avoue, deux lignes plus haut, pré­fé­rer « les bour­rasques de la mon­dia­li­sa­tion » : ses pro­pos n’en font que mieux res­sor­tir son aveu­gle­ment et son cynisme. Aveu­gle­ment devant la résur­gence, par­tout dans le monde, sin­gu­liè­re­ment en Europe, d’un besoin d’i­den­ti­té face, pré­ci­sé­ment, aux dégâts cultu­rels, plus encore qu’é­co­no­miques, du mon­dia­lisme. Car avant d’être des « idées », « natio­na­lisme, iden­ti­ta­risme, pro­tec­tion­nisme, sou­ve­rai­nisme de repli » tra­duisent un besoin de per­sé­vé­rer dans l’être auquel c’est le mon­dia­lisme, par ses ravages, qui risque de don­ner un visage peu amène – et le suc­cès rela­tif de l’AFD en Alle­magne n’est pas for­cé­ment pour nous réjouir. Il en est de même du faux natio­na­lisme cata­lan, sur fond d’é­goïsme éco­no­mique : que tra­duit-il sinon un « cha­cun pour soi » que le mon­dia­lisme favo­rise ? Macron est dans le domaine des idées, ou plu­tôt de l’i­déo­lo­gie. Aux pré­ten­dues idées de repli, il oppose une Europe qui « ne vivra que par l’i­dée que nous nous en fai­sons ». Idée en l’oc­cur­rence son­nante et tré­bu­chante, puis­qu’elle consiste à faire de l’Eu­rope un open space – par­lons macro­nien – du mon­dia­lisme, comme le montre l’en­trée en vigueur, avant même sa rati­fi­ca­tion par les par­le­ments natio­naux, du CETA, trai­té de libre-échange euro-cana­dien, auquel Macron a tou­jours été favo­rable. C’est là tout son cynisme. Faire ser­vir, comme les « pères fon­da­teurs », une idée appa­rem­ment géné­reuse à la mise en coupe réglée des peuples et des civi­li­sa­tions sous un impé­ra­tif de pri­mau­té de l’é­co­no­mique cachant la volon­té de puis­sance de l’Argent sans rivages. La sou­ve­rai­ne­té, l’u­ni­té et la démo­cra­tie dont il rêve, ce sont celles des mar­chés dic­tant leur loi à des peuples sub­mer­gés, à l’i­den­ti­té écla­tée. Il est vrai : « Moi je n’ai pas de ligne rouge, je n’ai que des hori­zons. »

C’est à Gis­card, qu’il fait pen­ser. « Jeune » pré­sident (plus jeune même), cen­triste et atlan­tiste, il mêle lui aus­si, en libé­ral-liber­taire assu­mé, volon­té de faire écla­ter les cadres de la socié­té (l’a­vor­te­ment et le divorce pour Gis­card, la PMA et bien­tôt la GPA et l’eu­tha­na­sie pour Macron) et dépas­se­ment du natio­nal au pro­fit d’une Europe mon­dia­li­sée. Gis­card est l’ins­ti­ga­teur de l’é­lec­tion du Par­le­ment euro­péen au suf­frage uni­ver­sel, du regrou­pe­ment fami­lial puis de la Consti­tu­tion euro­péenne, deve­nue le trai­té de Lis­bonne. Pour Macron : listes euro­péennes trans­na­tio­nales, Europe à deux vitesses pour for­cer le pas­sage au fédé­ra­lisme, bud­get « du cœur de l’Eu­rope », valo­ri­sa­tion du « défi » migra­toire. Et comme Gis­card à l’é­poque, peut-être notre « pion­nier » se pense-t-il trop jeune pour prendre sa retraite après deux man­dats natio­naux et se voit-il déjà le pre­mier pré­sident de l’Eu­rope. Mais il faut aupa­ra­vant diluer la France dans le grand tout euro­péen. Bien sûr, les Alle­mands, Mer­kel en tête, n’ont pas les mêmes pro­jets, sur­tout en matière bud­gé­taire. Les Fran­çais ont tou­jours été les seuls « Euro­péens ». Ali­gne­ment expli­cite sur le « modèle alle­mand », que vien­dra sanc­tion­ner un nou­veau « trai­té de l’É­ly­sée », en matière sociale (la « conver­gence »), moné­taire (la dog­ma­tique aus­té­ri­taire) et migra­toire, bra­dage des der­niers fleu­rons de notre indus­trie au pro­fit du capi­ta­lisme d’outre-Rhin (Alstom der­niè­re­ment) : les Alle­mands se contentent de ramas­ser ce que Macron leur offre. Ils savent que la condi­tion d’une Alle­magne tou­jours plus forte est une France tou­jours plus « euro­péenne », c’est-à-dire tou­jours plus faible.

Fran­çois Marcilhac