Les alter­net sont-ils viables ?

Les alter­net sont-ils viables ?

Sou­cieux d’é­chap­per à la cen­sure, des Amé­ri­cains ont l’am­bi­tion de construire un réseau alter­na­tif, un Inter­net libre… Vaste programme !

S’es­ti­mant pri­vés de leur liber­té d’ex­pres­sion, les groupes d’alt-right (droite alter­na­tive) amé­ri­cains s’or­ga­nisent face à la cen­sure des géants de la Sili­con Val­ley, très mar­qués à gauche. Pos­sé­der son propre ser­veur n’est aujourd’­hui plus suf­fi­sant : les entre­prises gérant l’in­fra­struc­ture d’In­ter­net n’hé­sitent pas à fil­trer jusque dans les couches les plus basses du net : décon­nexion de ser­veurs, retrait de noms de domaine, etc. Storm­front et The Dai­ly Stor­mer, deux sites d’in­for­ma­tion de l’alt-right ont eu leur domaine reti­ré. Le site d’é­coute musi­cale Spo­ti­fy, le site de ren­contre OkCu­pid et Pay­pal ban­nissent les pré­ten­dus « nazis » hors du Web. Face­book et Airbnb ont sup­pri­mé les comptes liés à la mani­fes­ta­tion de Char­lot­tes­ville. Des cen­taines de comptes Face­book et Twit­ter sont sus­pen­dus chaque jour, y com­pris en France d’ailleurs. Pour l’ins­tant, la cen­sure extra-judi­ciaire ne concerne que les ter­ro­ristes et « la haine », réelle ou soup­çon­née. Les hypo­crites défen­seurs de la neu­tra­li­té du Net peuvent donc encore faire sem­blant de croire que cette der­nière, morte depuis des années, existe toujours.

Une réus­site très élitiste

Le réseau social Gab, fer de lance de la contes­ta­tion, a pro­cla­mé le 10 août der­nier la nais­sance de la Free Speech Tech Alliance. Cette alliance de pro­fes­sion­nels doit per­mettre à terme la créa­tion d’un véri­table « alter­net » : une par­tie d’In­ter­net débar­ras­sée de la Sili­con Val­ley et de sa cen­sure morale. Sur le papier, le pro­jet sonne bien, mais sa via­bi­li­té est ques­tion­nable. D’autres ont essayé avant eux, la répu­ta­tion sul­fu­reuse en moins. Depuis les années quatre-vingt-dix, les groupes cryp­to-anar­chistes com­battent l’In­ter­net cen­tra­li­sé qui a accou­ché des fameux GAFA (Google, Ama­zon, Face­book, Apple). Leur cre­do ? Les méthodes de chif­fre­ment uti­li­sées mas­si­ve­ment doivent per­mettre la pro­tec­tion des échanges. Si vous envoyez un mes­sage chif­fré, ce mes­sage est sus­pect pour d’é­ven­tuels atta­quants, qui ten­te­ront de le déchif­frer ; si vous chif­frez tout jus­qu’à votre liste de courses, le volume de don­nées sera trop impor­tant pour être trai­té. Le suc­cès de ces acti­vistes est miti­gé, mal­gré leur pré­sence très impor­tante dans le monde du logi­ciel libre. C’est une réus­site tech­nique très éli­tiste : l’es­sor des cryp­to-mon­naies, des réseaux cachés, des dark­nets et des blo­ck­chains le prouve. Leurs seules réus­sites « grand public » sont la géné­ra­li­sa­tion du pro­to­cole web chif­fré HTTPS (car lar­ge­ment sou­te­nu par la banque et le e‑commerce) et la géné­ra­li­sa­tion de mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées sup­por­tant le chif­fre­ment de manière limi­tée (Tele­gram, Mes­sen­ger, etc.).

Dif­fi­cile de réfor­mer Internet

Le pro­jet de la Free Speech Tech Alliance est plus ambi­tieux. Une poi­gnée de mili­tants peuvent par­fai­te­ment com­mu­ni­quer à l’in­su des ser­vices de ren­sei­gne­ment, Daech et les fameux « hackers russes » de la cam­pagne amé­ri­caine l’ont prou­vé. Pour tou­cher un public plus large, donc bien moins for­mé, il faut des outils plus convi­viaux, ayant une cer­taine masse cri­tique pour se faire connaître, mais sur­tout contrô­lant toutes les couches du réseau. Les réseaux infor­ma­tiques fonc­tionnent comme un empi­le­ment de couches tech­niques (modèle OSI). La plus basse est la liai­son phy­sique, le signal élec­trique, lumi­neux ou radio qui per­met d’a­che­mi­ner les don­nées. La plus haute est consti­tuée des pro­grammes uti­li­sant le réseau. Chaque couche est en prin­cipe indé­pen­dante des autres : on peut faire pas­ser la même infor­ma­tion par dif­fé­rents che­mins sur le réseau, uti­li­sant diverses tech­no­lo­gies (fibre, ADSL, 4G) sans que cela change quoi que ce soit à l’ar­ri­vée. Celui qui contrôle les couches les plus basses peut tou­jours cen­su­rer les couches au-des­sus. Cou­pez le câble réseau, l’ap­pli­ca­tion la plus per­for­mante tombe. Un site Inter­net, un ser­vice de noms de domaine (DNS) se situent tous sur la der­nière couche du réseau. Les géants du Net contrôlent les couches infé­rieures : ils peuvent cen­su­rer à volonté. 

Un modèle en sept couches

Si l’alt-right a pour ambi­tion de créer son propre safe-space sur Inter­net, elle devra bâtir toute une infra­struc­ture. Elle doit donc pos­sé­der a mini­ma : ses héber­geurs [1], ses bureaux d’en­re­gis­tre­ment de noms de domaine [2], ses auto­ri­tés de cer­ti­fi­ca­tion [3], ses four­nis­seurs d’ac­cès à Inter­net [4] et ses tran­si­teurs de conte­nu [5]. Tous ces acteurs doivent être uti­li­sés par une cer­taine masse de sites lamb­da afin d’être indis­pen­sables à la vie d’In­ter­net et ne pas se faire cen­su­rer. S’ils ne sont uti­li­sés que par l’alt-right, ils seront rapi­de­ment mis au ban d’In­ter­net. Cha­cun de ces acteurs néces­site des mil­lions de dol­lars d’in­ves­tis­se­ments, plu­sieurs années de dis­si­mu­la­tion et des cen­taines de pro­fes­sion­nels. L’alt-right a‑t-elle les moyens de ses ambitions ?

L’In­ter­net libre, un fantasme

Je n’ai évo­qué ici que les cas des États-Unis. Dans les pays où l’É­tat se mêle de liber­té d’ex­pres­sion comme en France, il faut aller bien plus loin, par­fois contre la loi, ce qui rend toute solu­tion grand public com­plè­te­ment irréa­liste. Dans notre pays, l’In­ter­net libre ne sera tou­jours qu’un fan­tasme. Sauf chan­ge­ment poli­tique radi­cal, la liber­té d’ex­pres­sion ne pour­ra qu’être le luxe d’une avant-garde de techniciens.

Enzo San­dré