De Gaulle et Maur­ras, une vieille histoire

De Gaulle et Maur­ras, une vieille histoire

En oppo­sant Charles Maur­ras et Charles de Gaulle, comme elle l’a fait récem­ment, Valé­rie Pécresse se trompe. Retour sur une rela­tion com­plexe entre gaul­lisme et maurrassisme.

La figure et l’ac­tion du géné­ral de Gaulle ont pu à cer­tains moments unir une grande majo­ri­té de Fran­çais autant qu’elles ont pu à d’autres périodes divi­ser pro­fon­dé­ment la droite. De fait, il a pro­fon­dé­ment renou­ve­lé l’i­ma­gi­naire de la droite fran­çaise. Le fond de sa pen­sée poli­tique lui vient du catho­li­cisme social, celui de La Tour du Pin qu’il a beau­coup lu étant jeune si l’on en croit Edmond Miche­let (pas­sé par l’AF avant de rejoindre la démo­cra­tie chré­tienne) et Jean Lacou­ture. Cette influence lui vient notam­ment de son père, monar­chiste de regret et ardent patriote. De Gaulle accepte sans dif­fi­cul­té la démo­cra­tie, ce qui l’op­po­se­ra tou­jours aux maur­ras­siens. C’est un répu­bli­cain patriote et même natio­na­liste, rétif au libé­ra­lisme (ce qui empê­che­ra sa jonc­tion avec le MRP) mais atta­ché aux liber­tés concrètes. Le géné­ral de Gaulle se défen­dait d’être de droite, les gaul­listes étaient par­fois des hommes de gauche (comme René Capi­tant, Louis Val­lon ou Phi­lippe Dechartre), mais il est dif­fi­cile de nier l’en­ra­ci­ne­ment de ce mou­ve­ment dans un ter­reau issu de la droite tra­di­tion­na­liste : « Bien que réfu­tant toute filia­tion avec la droite ori­gi­nelle, le gaul­lisme en assume cepen­dant l’hé­ri­tage anti­li­bé­ral dans une syn­thèse attrac­tive du bona­par­tisme et du légi­ti­misme. » [1] Le gaul­lisme consti­tue de fait une nou­velle famille poli­tique de la droite fran­çaise dis­tincte et sou­vent en oppo­si­tion avec les droites libérales.

Natio­na­lisme gaulliste

Il est impos­sible de nier un cer­tain natio­na­lisme de Charles de Gaulle, de le réduire à un simple patrio­tisme, comme il est désor­mais d’u­sage sur les pla­teaux de télé­vi­sion. Comme le dit l’his­to­rien Jean-Chris­tian Petit­fils : « Beau­coup plus que de Maur­ras ou de Marc San­gnier, de Gaulle s’est nour­ri de l’œuvre de Mau­rice Bar­rès dont il adop­ta le natio­na­lisme répu­bli­cain, émo­tif et sen­ti­men­tal. » [2] Même vision des choses chez Jean Tou­chard : « Le gaul­lisme du géné­ral de Gaulle est avant tout un natio­na­lisme. » [3] Ou encore chez Gilles Richard pour qui le gaul­lisme est « un natio­na­lisme adap­té aux consé­quences de la Deuxième Guerre mon­diale » [4]. Le natio­na­lisme ne peut pas être lu seule­ment comme un patrio­tisme exa­cer­bé. Il pro­cède d’une autre nature que la simple pié­té pour la terre des pères. Le natio­na­lisme fran­çais auquel se rat­tache de Gaulle doit plus à l’his­to­rien Fus­tel de Cou­langes publiant en 1870 dans la Revue des deux mondes sa « Lettre à Momm­sen » qu’au posi­ti­viste Ernest Renan pro­non­çant en 1882 en Sor­bonne sa confé­rence « Qu’est-ce qu’une nation ? », aux vues trop contrac­tua­listes pour le tenant de la conti­nui­té de l’his­toire de France qu’é­tait le soli­taire de Colom­bey-les-Deux-Églises. Sa posi­tion est presque iden­tique à de celle de Marc Bloch : « Il est deux caté­go­ries de Fran­çais qui ne com­pren­dront jamais l’his­toire de France, ceux qui refusent de vibrer au sou­ve­nir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émo­tion le récit de la fête de la Fédé­ra­tion. » [5] Cette idée de la conti­nui­té de l’his­toire de France, de Gaulle la tire de sa lec­ture atten­tive de l’œuvre de Charles Péguy : « la cer­taine idée de la France de De Gaulle c’est, à la lettre, celle de Péguy » [6], écrit Edmond Miche­let. Il refuse de voir 1789 comme une rup­ture infran­chis­sable dans un sens comme dans un autre. Il se sépare ici radi­ca­le­ment de Maur­ras pour qui la « vraie » France n’a­vait pas sur­vé­cu à la Révo­lu­tion : « Le non-confor­miste, le péguyste qu’il était ne pou­vait être séduit par le côté fré­né­tique, inhu­main de Charles Maur­ras. » [7]

Conti­nui­té de l’histoire

Tou­jours dans le sou­ci d’in­car­ner la conti­nui­té de l’his­toire de France, dès la Libé­ra­tion de 1944, le géné­ral de Gaulle est atten­tif à rece­voir l’a­dou­be­ment des dynas­ties fran­çaises : « Il n’é­tait pas jus­qu’aux repré­sen­tants de tous les régimes anté­rieurs qui ne vou­lussent mar­quer leur adhé­sion. Le comte de Paris, l’es­prit rem­pli du sou­ci natio­nal, m’é­cri­vait pour m’an­non­cer l’en­voi d’un man­da­taire. Le prince Napo­léon, maqui­sard exem­plaire et capi­taine de chas­seurs alpins, venait m’of­frir son témoi­gnage. » [8] Dans l’entre-deux-guerres, de Gaulle s’in­té­resse à l’AF : il envoie son livre La Dis­corde chez l’en­ne­mi à Maur­ras et il prend la parole au Cercle Fus­tel de Cou­langes, éma­na­tion uni­ver­si­taire de l’AF. En mai et juin 1940, le jour­nal L’Ac­tion Fran­çaise, sous la plume de Léon Dau­det et celle de Mau­rice Pujo, ne cesse de rendre hom­mage à l’é­phé­mère sous-secré­taire d’É­tat à la Guerre du gou­ver­ne­ment Rey­naud. L’ar­mis­tice de juin 1940 consti­tue­ra une rup­ture mais pas la fin des rela­tions entre le géné­ral de Gaulle, les monar­chistes et les maurrassiens.

Dès 1958, le phi­lo­sophe Pierre Bou­tang sou­li­gnait : « Quel que soit le juge­ment por­té sur de Gaulle, il est évident que le phé­no­mène n’est pas de type césa­rien : un César n’a pas l’i­dée de la légi­ti­mi­té, de la fidé­li­té qui le ren­draient inutile, ou d’u­ti­li­té pro­vi­soire ; un César ne se réfé­re­rait pas à une légi­ti­mi­té his­to­rique, et ne pour­rait s’a­dres­ser à per­sonne comme de Gaulle au comte de Paris à l’heure du mariage de Dreux. » [9] La Ve Répu­blique, parce qu’elle replace les notions de légi­ti­mi­té et de sou­ve­rai­ne­té au centre de la vie poli­tique fran­çaise, est d’es­sence monar­chique. C’est ce qu’ex­pri­mait à sa façon l’his­to­rien roya­liste Phi­lippe Ariès dans le jour­nal de Bou­tang : « Nous assis­tons tout sim­ple­ment au triomphe des idées que nous avons défen­dues depuis cent cin­quante ans, de défaite en défaite. Elles triomphent aujourd’­hui, mais contre nous. Et nous nous épui­sons en réqui­si­toires contre un régime pas très dif­fé­rent de celui de nos rêves… » [10]

Son­ge­rie royale

Comme le résume Phi­lippe Le Guillou dans un essai impres­sion­niste et lapi­daire consa­cré au géné­ral de Gaulle : « La Ve Répu­blique sera la méta­phore glo­rieuse de toute sa son­ge­rie royale. » [11] Il culti­ve­ra à des­sein la nos­tal­gie du Roi. En effet, comme le fait remar­quer Phi­lippe Ariès, « le roi de Maur­ras res­sem­blait à de Gaulle comme un frère, c’est d’ailleurs ce qu’a­vait très bien com­pris le comte de Paris, et leur rap­pro­che­ment, même s’il fut limi­té par le réa­lisme poli­tique, paraît tout à fait dans la nature des choses » [12]. En se repré­sen­tant à la pré­si­dence de la Répu­blique en 1965, le géné­ral de Gaulle ferme la porte à l’i­dée de cer­tains de ses proches, Edmond Miche­let en tête, de prendre le comte de Paris pour suc­ces­seur. En 1967, tirant les conclu­sions qui s’im­po­saient, ce der­nier met­tra fin à son bul­le­tin men­suel d’in­for­ma­tions et fer­me­ra son secré­ta­riat poli­tique [12].

Pierre Lafarge