Maur­ras, de Gaulle et Les Répu­bli­cains

Maur­ras, de Gaulle et Les Répu­bli­cains

Lettre ouverte à Madame Pécresse, pré­si­dente du conseil régio­nal d’Île-de-France, selon laquelle « ce qui fait la force d’âme de la droite » serait « d’a­voir tou­jours pré­fé­ré Charles de Gaulle à Charles Maur­ras ».

 

Chère Madame Pécresse, vous cher­chez à exis­ter : com­ment vous en vou­loir à un moment ou cela semble si dif­fi­cile dans votre for­ma­tion poli­tique ? En même temps, le fait d’a­voir per­du des élec­tions répu­tées imper­dables ouvre la boîte de Pan­dore de toutes les ambi­tions. Chez Les Répu­bli­cains, depuis les pri­maires de décembre der­nier, c’est un peu comme à Rome l’an­née des quatre empe­reurs après la chute de Néron : c’est à qui se croi­ra un des­tin natio­nal et trou­ve­ra des mili­tants suf­fi­sam­ment désem­pa­rés pour pen­ser à vous. Nul ne sait si Wau­quiez, dont l’é­lec­tion est, elle aus­si, répu­tée imper­dable – il devrait se méfier – met­tra tout le monde d’ac­cord en décembre pro­chain en jouant le rôle de Ves­pa­sien, ou si, au contraire, son arri­vée à la tête des Répu­bli­cains ouvri­ra une ère de frag­men­ta­tion de sa famille poli­tique. Laquelle, au fait ?

Alors que Mit­ter­rand avait réduit à rien le Par­ti com­mu­niste en lui don­nant le bai­ser de la mort que fut l’U­nion de la gauche, la droite par­le­men­taire pré­fé­ra, elle, pour se débar­ras­ser d’un centre empê­cheur de tour­ner en rond, l’in­té­grer dans une grande for­ma­tion fourre-tout. Il fal­lait évi­ter que 1974 ne se repro­duise, le traître Chi­rac crai­gnant d’être tra­hi à son tour. C’est pour­quoi l’UMP puis Les Répu­bli­cains ne furent que des machines élec­to­rales qui fonc­tion­nèrent tant que la vic­toire était à por­tée de main ou qu’il s’a­gis­sait de s’en par­ta­ger les divi­dendes. Seule­ment, c’est la droite qui, ayant per­du toute cohé­rence doc­tri­nale, se lais­sa man­ger par une idéo­lo­gie libé­rale qui tour­nait le dos au gaul­lisme.

Aujourd’­hui, après avoir lais­sé à la gauche l’au­to­ri­té morale et s’être vau­trée, tant dans un libé­ra­lisme euro­phile contraire à toute son his­toire – en tout cas au gaul­lisme – que dans le socié­ta­lisme le plus ram­pant, la droite ne cesse plus de payer le prix de son affais­se­ment idéo­lo­gique et de sa sou­mis­sion au pro­gres­sisme. Ce que Wau­quiez, pour­tant por­té sur les fonts bap­tis­maux par le cen­triste Jacques Bar­rot, semble avoir com­pris, appa­rem­ment pour y remé­dier. Ce que les Construc­tifs, c’est-à-dire les cen­tristes ont, eux aus­si, com­pris, mais pour reprendre leur liber­té d’a­vant 2002. Quant au centre-gauche, avec le Modem, il a rejoint son lieu propre, le macro­nisme, héri­tage du « Marais ».

Un bon Charles contre un mau­vais ?

Votre espoir, à vous, c’est d’ap­pa­raître comme celle qui ne se résout pas à la divi­sion et qui veut ras­sem­bler, envers et contre tout, en lan­çant sa propre for­ma­tion, Libres ! – ce qui a un petit air PSU (Par­ti socia­liste uni­fié) qui ne manque pas de sel : c’est tou­jours pour unir qu’on ajoute la divi­sion à la divi­sion. De votre point de vue, vous n’a­vez peut-être pas tout à fait tort. N’existe-t-il pas un espace poli­tique à occu­per entre la droite du centre et la gauche de la droite ? Et cet espace poli­tique, ne mérite-t-il pas qu’on le place sous la pro­tec­tion du géné­ral de Gaulle ? De Gaulle est deve­nu un totem : il vaut tou­jours mieux l’a­voir avec soi que contre soi. S’il ne rap­porte plus rien, il ne vous coûte pas davan­tage. Même s’il peut paraître étrange de pla­cer sous ce haut patro­nage la volon­té de conser­ver son uni­té à une famille poli­tique arti­fi­cielle – « la droite et le centre » – qui ne la réa­li­sa qu’à la condi­tion, pré­ci­sé­ment, d’a­ban­don­ner cette figure tuté­laire…

Le plus drôle, c’est que vous vous croyez obli­gée, en sus, et pour bien mar­quer votre absence de toute com­pro­mis­sion avec la Bête immonde, d’a­jou­ter dimanche 10 sep­tembre, au lan­ce­ment de votre machin, que « ce qui fait la force d’âme de la droite, c’est d’a­voir tou­jours [sic] pré­fé­ré Charles de Gaulle à Charles Maur­ras ». « Tou­jours », voi­là qui est osé, puisque ce tou­jours com­mence en 1789. Jadis, du moins, en mais 2012 – c’est déjà si loin ! – , NKM avait déjà accu­sé Patrick Buis­son de « vou­loir faire gagner Maur­ras ». Sans ori­gi­na­li­té, vous sor­tez à votre tour le diable de sa boîte, pour sug­gé­rer de manière sub­li­mi­nale que Wau­quiez parie­rait peut-être lui aus­si sur le mau­vais Charles…

Que faites-vous d’autre qu’op­po­ser, par déma­go­gie, ou igno­rance, ou les deux à la fois, sur le plan des prin­cipes fon­da­men­taux, deux per­son­nages poli­tiques du XXe siècle qui se sont avant tout affron­tés sur le plan his­to­rique, ce qui, il est vrai, n’est pas rien mais ne sau­rait jus­ti­fier la mal­veillance ou l’i­gno­rance. Car, sans faire de De Gaulle un maur­ras­sien, com­ment igno­rer la dette qu’il devait à Maur­ras et à l’Ac­tion fran­çaise, dans le bain cultu­rel de laquelle il fut éle­vé ? Péguy, Bar­rès ? Bien sûr, mais Maur­ras éga­le­ment : sa cri­tique du régime d’as­sem­blée, son rejet de l’im­puis­sance d’un État livré aux par­tis et aux puis­sances d’argent et sa volon­té de redon­ner à la France, par un par­le­men­ta­risme rai­son­né, un exé­cu­tif suf­fi­sam­ment fort et indé­pen­dant pour être capable d’a­voir de nou­veau une poli­tique étran­gère. Jus­qu’à sa volon­té de faire de la France le porte-parole des pays non ali­gnés ! Toutes choses que « la droite et le centre » chers à votre cœur, une fois au pou­voir, ont reniés et com­bat­tues métho­di­que­ment. Si Maas­tricht (1992) fit encore l’ob­jet d’un débat au RPR, ce ne fut le cas, à l’UMP, ni de Lis­bonne (2008), ni du retour dans l’O­TAN (2009), ni du trai­té bud­gé­taire (2011), la poli­tique de la France se fai­sant de nou­veau, c’est-à-dire comme sous la IVe, à la cor­beille ou se déci­dant à Bruxelles ou à Ber­lin : quel bel héri­tage gaul­liste !

Quand parut Kiel et Tan­ger, en 1910, de Gaulle avait vingt ans. Il n’ou­blia jamais la leçon. Pom­pi­dou n’é­tait pas né, mais cita le livre en 1972 aux étu­diants, alors culti­vés, de Sciences Po. Aujourd’­hui, les poli­tiques invec­tivent. Cela leur évite d’a­voir à agir selon des convic­tions. Mais en ciblant Maur­ras, c’est la poli­tique d’in­dé­pen­dance de De Gaulle que vous visez. Celle qui était en accord avec le maître de l’Ac­tion fran­çais et dont votre famille poli­tique de la « droite et du centre » a tra­hie métho­di­que­ment l’hé­ri­tage. C’est la figure de Leca­nuet que vous devriez plu­tôt invo­quer : lui ne subit jamais l’in­fluence de Maur­ras.

Fran­çois Mar­cil­hac

Direc­teur édi­to­rial de L’Ac­tion Fran­çaise 2000