Archi­tec­ture : lais­sons Paris res­pi­rer !

Archi­tec­ture : lais­sons Paris res­pi­rer !

Réponse à Ingrid Taillan­dier, chantre d’un Paris sac­ca­gé par des construc­tions cen­sées accroître encore la den­si­té de sa popu­la­tion.

Dans Cau­seur, l’ar­chi­tecte Ingrid Taillan­dier fait la pro­mo­tion des tours.  Son argu­ment : l’ur­ba­nisme sur dalle est de l’his­toire ancienne. Comme s’il y avait là autre chose qu’une simple moda­li­té tech­nique ! Londres et Franc­fort, ses modèles, tout en se pas­sant très sou­vent de quar­tiers sur dalles, sont néan­moins com­plè­te­ment sac­ca­gés. Ne le voit-elle donc pas ? Je rap­pelle que les tours ne sont pas hideuses parce qu’elles sont hautes ; elle sont hideuses parce qu’elles sont modernes : la tour Saint-Jacques aus­si est haute ; un immeuble en béton de cinq étages n’est pas moins moche que la tour Mont­par­nasse, on le voit juste de moins loin, c’est tout.

Ingrid Taillan­dier res­sort l’ar­gu­ment aber­rant de la den­si­té dans Paris, ville qui est déjà la plus dense du monde ! Comme si elle ne savait pas (or elle le sait for­cé­ment) que La Défense est moins dense que le quar­tier de l’O­pé­ra ni que l’ur­ba­nisme hauss­man­nien en géné­ral… Que faire de plus dense que la rue La Fayette ? Ne sait-elle pas (mais elle le sait for­cé­ment) que Le Cor­bu­sier visait à réduire la den­si­té et non à l’ag­gra­ver ? Que la den­si­té est une spi­rale folle qui consiste à entas­ser le maxi­mum de gens sur la plus petite sur­face ? Avec les consé­quences qui vont avec : les trans­ports en com­mun deviennent le seul moyen de dépla­ce­ment (struc­tu­rel­le­ment satu­ré), le prix au mère car­ré explose, la place manque chro­ni­que­ment, la ville tend à res­sem­bler à Dubaï… Il faut être com­plè­te­ment aveugle aux évi­dences les plus criantes pour pro­mou­voir la den­si­té dans une ville comme Paris, ou l’on étouf­fé déjà lit­té­ra­le­ment !

Ce qu’il fau­drait faire à Paris, c’est tout le contraire de ce qu’on y fait : il fau­drait réduire la den­si­té, créer des parcs, des zones pavillon­naires, limi­ter dras­ti­que­ment les hau­teurs, ne pas rem­pla­cer les friches par du bâti, repous­ser l’ur­ba­ni­sa­tion nou­velle le plus loin pos­sible. Hauss­mann lui-même était déjà bien trop dense : il a créé des rues larges, mais aus­si beau­coup de rues étroites (on l’ou­blie un peu vite).

La spé­cu­la­tion menace le patri­moine

« Il faut des loge­ments », clame Ingrid Taillan­dier, « on en manque ». C’est évident. Mais c’est nor­mal : la ville est ache­vée depuis cent ans ! Quand on veut, en dépit du bon sens le plus élé­men­taire, construire là ou c’est déjà fait, on ne peut qu’a­voir de gros pro­blèmes. Com­ment nos bureau­crates ne voient-ils pas l’ab­surde de ce rai­son­ne­ment ?

Il y a pire : la den­si­fi­ca­tion rend la des­truc­tion d’î­lots anciens de moyenne hau­teur ren­table ; cela les met en dan­ger face à la spé­cu­la­tion immo­bi­lière. Ima­gi­nez le juteux béné­fice tiré de la construc­tion d’une tour de trente étages résul­tant de la démo­li­tion de trois immeubles du bou­le­vard Saint-Ger­main… Pour­quoi construire des habi­ta­tions là ou elles existent déjà, en aug­men­tant la den­si­té, sinon pour pro­fi­ter du pres­tige de l’an­cien et du patri­mo­nial ? Et pré­ci­sé­ment, le détruire ou le déna­tu­rer… Il y a des incultes qui ne pensent qu’à faire du fric et sont prêts à tout raser, place des Vosges com­prise. Cer­tains sont archi­tectes, d’autres énarques. Il y a des cons par­tout. Ils sont nom­breux. Cela non plus, Mme Taillan­dier ne peut l’i­gno­rer.

Si Paris est une ville-musée, ce n’est pas par hasard : c’est parce qu’elle en a les moyens. Si Johan­nes­bourg ne sera jamais une ville-musée, c’est parce qu’il n’y a rien à y conser­ver, voi­là tout. Dire qu’il faut que Paris ne soit plus une ville-musée, c’est sim­ple­ment dire qu’il faut la rendre aus­si moche que Sao Pau­lo, point. Sachant enfin que cette archi­tecte consi­dère le ter­ri­fiant quar­tier du Point-du-Jour à Bou­logne (pho­to) comme un « bon exemple d’en­semble bien implan­té », on voit ce qui nous attend avec cette fille-là. Elle n’ap­porte stric­te­ment aucun argu­ment nou­veau par rap­port aux années soixante. Elle veut juste reve­nir à Pom­pi­dou. Elle nous dit que les gens qui habitent les tours sont très contents. Je veux bien le croire. Le type qui réveille vingt mille per­sonnes avec sa moto aus­si, mais il est bien le seul !

Valen­tin Fiu­me­fred­do