Deli­ve­roo : la parole aux cour­siers

Deli­ve­roo : la parole aux cour­siers

Entre­tien avec Antoine, cour­sier chez Deli­ve­roo, à pro­pos de la crise déchi­rant cette entre­prise bri­tan­nique de livrai­son de plats cui­si­nés, à la pointe de l”« éco­no­mie col­la­bo­ra­tive ».

Pour­riez-vous reve­nir sur l’élé­ment déclen­cheur de la mobi­li­sa­tion des livreurs ?

C’est l’al­ter­na­tive qui nous a été impo­sée qui a pro­vo­qué notre mobi­li­sa­tion : adop­ter un nou­veau contrat ou prendre la porte. Nous étions jus­qu’i­ci payés 7,50 euros de l’heure, aux­quels s’a­jou­taient 2 à 4 euros sui­vant nos résul­tats et notre ancien­ne­té. Le nou­veau contrat nous ferait des­cendre à 5 euros la course (sans les charges). Le choix nous a été lais­sé avec un pré­avis de rup­ture de nos contrats (qui étaient, en théo­rie, taci­te­ment recon­duits), nous lais­sant un mois pour choi­sir entre perdre de l’argent ou aller voir ailleurs.

Com­ment a crise de Deli­ve­roo s’est-elle dérou­lée jus­qu’à aujourd’­hui ?

Tout a com­men­cé lors de la faillite de Take Eat Easy (TEE) fin juillet 2016 : Deli­ve­roo s’est alors retrou­vé en qua­si-mono­pole sur le mar­ché de la Food Tech. Face à l’af­flux de cour­siers confir­més, des anciens de TEE se retrou­vant sans tra­vail, Deli­ve­roo a mis en place, au début du mois d’août 2016, un nou­veau contrat obli­ga­toire pour les  pos­tu­lants : 5 euros par course, ni plus, ni moins. Il s’en est sui­vi la dis­pa­ri­tion suc­ces­sive de diverses primes, comme la prime week-end (50 euros si nous tra­vail­lions ven­dre­di, same­di et dimanche soir) et la prime pluie (pour l’a­nec­dote, il faut savoir que c’est Deli­ve­roo qui, depuis Paris, déci­dait si la prime pluie s’ap­pli­quait ou non en pro­vince). Pour faire simple, avec le nou­veau contrat, lors­qu’un cour­sier attend une course, lors­qu’il va au res­tau­rant, lors­qu’il attend que le res­tau­rant fasse la com­mande, il perd de l’argent ! Et bien enten­du, plus la course l’o­blige à se rendre loin, plus il est per­dant. Un début de contes­ta­tion a émer­gé, les recru­te­ments bat­taient leur plein pour rem­pla­cer les cour­siers à l’an­cien contrat virés sans motif (ni pré­avis) entre août 2016 et juillet 2017. À cela s’est ajou­tée la crois­sance expo­nen­tielle de Deli­ve­roo néces­si­tant tou­jours plus de « bikers ». Les béné­fi­ciaires des anciens contrats se sont, enfin, retrou­vés en mino­ri­té (moins de 15 % de l’en­semble de la flotte). Le 28 juillet 2017, nous avons reçu un appel qui son­nait le glas de notre ancien contrat : il nous res­tait donc à choi­sir entre pas­ser à 5 euros la course ou prendre la porte.

Selon Deli­ve­roo, ce nou­veau contrat serait plus ren­table. Qu’en est-il selon vous ?

C’est faux. Pour ma part, je per­drais entre 600 et 1 000 euros par mois si je pas­sais à la nou­velle tari­fi­ca­tion. Le cal­cul est simple : si je divise ce que je gagne par le nombre de com­mandes livrées, sui­vant la quin­zaine, ma moyenne oscille entre 8,50 et 12 euros par course ; j’en fais plus de cent par quin­zaine, je vous laisse faire le cal­cul. En outre, les heures où il n’y a pas de course, sans par­ler du temps pas­sé à attendre devant cer­tains res­tau­rants, relè­ve­raient du béné­vo­lat… Est-ce logique ? J’a­joute que l’on serait par là même pous­sés à rou­ler plus vite, à prendre plus de risques pour espé­rer faire une ou deux courses de plus. Par ailleurs il ne faut pas oublier que ces gains sont bruts ; dans mon cas, après le seul pas­sage du RSI, il me reste 4,40 euros par course, aux­quels il faut retran­cher l’en­tre­tien du vélo et le coût du télé­phone.

Com­ment votre mobi­li­sa­tion s’est-elle orga­ni­sée, quelles actions ont été menées, quelles sont vos reven­di­ca­tions ?

Tout a com­men­cé par des mes­sages sur nos groupes de dis­cus­sion (Tele­gram). Nous étions révol­tés ! Cer­tains d’entre nous roulent pour Deli­ve­roo depuis son lan­ce­ment. Nous étions verts de rage d’être ain­si remer­ciés pour nos bons et loyaux ser­vices… Nous avons alors orga­ni­sé plu­sieurs hap­pe­nings devant les bureaux de l’en­tre­prise. Nous avons aus­si ten­té de pro­po­ser des ren­dez-vous à ses diri­geants. Nous n’a­vons eu aucun retour de leur part, hor­mis la pro­po­si­tion de venir les écou­ter (tels des sala­riés) nous expli­quer que c’est pour notre bien. Actuel­le­ment (15 août 2017), d’autres actions sont en pro­jet… Quant à nos  reven­di­ca­tions, elles divergent sui­vant la place et la rému­né­ra­tion que nous avions. Cer­tains sou­hai­te­raient sim­ple­ment pou­voir gar­der leur contrat tel quel, d’autres dési­rent rené­go­cier le prix à la course du nou­veau contrat. Cer­tains, enfin, veulent enta­mer un bras de fer avec Deli­ve­roo voire d’autres plates-formes pour leur faire com­prendre qu’un par­te­na­riat à sens unique n’est pas un par­te­na­riat, mais relève juste de la sou­mis­sion.

Peut-on rap­pro­cher ce conflit du mou­ve­ment social ayant eu lieu chez Uber ?

En par­tie, oui. Je m’ex­plique : on assiste à l’u­nion de per­sonnes, offi­ciel­le­ment indé­pen­dantes car pres­ta­taires de ser­vices et auto-entre­pre­neurs, qui prennent conscience que, peu importe la plate-forme, elles peuvent ten­ter de peser dans la négo­cia­tion, jus­qu’à pré­sent menée uni­la­té­ra­le­ment. Dans ces nou­veaux métiers réap­pa­raît ce vieux prin­cipe qui nous est cher : le cor­po­ra­tisme. On tente de s’u­nir autour de syn­di­cats ou d’as­so­cia­tions, plus ou moins repré­sen­ta­tives, plus ou moins poli­ti­sées, afin de se faire entendre et espé­rer obte­nir des accords. Tout reste à écrire.:p>

Le pro­blème sou­le­vé ne remet-il pas en cause l’u­bé­ri­sa­tion du tra­vail ?

Oui et non. D’une part l’u­bé­ri­sa­tion, par­don de le dire, a du bon. En effet, elle per­met, sur un court terme, une acti­vi­té à fort ren­de­ment. Dans le cas d’un besoin impé­rieux d’argent, en com­plé­ment d’un emploi sala­rié ou en paral­lèle à des études, il s’a­git selon moi d’une bonne solu­tion. En revanche, il ne faut pas oublier qu’elle est un risque pour l’emploi sala­rié en géné­ral, qu’elle pau­pé­rise et fra­gi­lise ceux qui vivent uni­que­ment de ces nou­veaux métiers, car ils peuvent être licen­ciés du jour au len­de­main ; leurs reve­nus peuvent même fluc­tuer par simple volon­té de la plate-forme. Men­tion­nons enfin l’ab­sence de coti­sa­tions pour le chô­mage, l’i­nexis­tence de la notion d’ac­ci­dent du tra­vail et des com­pen­sa­tions qui en découlent. En somme, dans une vision à court terme, l’u­bé­ri­sa­tion a des aspects posi­tifs (en tant que trem­plin ou com­plé­ment) ; mais à long terme, elle devient un piège qu’il faut enca­drer au plus vite.

Pro­pos recueillis par Charles Horace