Le petit soldat

Le petit soldat

L’é­lec­tion d’Em­ma­nuel Macron devait ouvrir une ère nou­velle : elle se contente d’ag­gra­ver les défauts de l’an­cienne sans qu’il faille attendre du nou­veau pou­voir la volon­té de répondre aux défis qui se posent à notre pays. Entre enfu­mage et bru­ta­li­té, le but désor­mais avoué est au contraire d’a­che­ver la socié­té fran­çaise dans son équi­libre tra­di­tion­nel, de plus en plus précaire. 

Les couacs ou les polé­miques dont Jupi­ter ren­drait res­pon­sables, dans les milieux bien infor­més, ses dif­fé­rentes équipes, qu’il s’a­gisse de ses col­la­bo­ra­teurs directs, du Gou­ver­ne­ment ou de La Répu­blique en marche, sont avant tout le fruit du mal­en­ten­du qui s’est ins­tal­lé entre lui et les Fran­çais. Non seule­ment ils ne l’ont jamais adou­bé comme un sau­veur, puis­qu’il est le plus mal élu de tous nos pré­si­dents, mais ils se sont aper­çus très vite que loin de repré­sen­ter une rup­ture, son élec­tion était un abou­tis­se­ment. C’est comme des fruits pour­ris, c’est vrai, que les vieux par­tis de gou­ver­ne­ment sont tom­bés au prin­temps der­nier. Son­nées, les vieilles équipes vont prendre quelque temps avant de se recons­ti­tuer et de faire le néces­saire tra­vail de recom­po­si­tion idéo­lo­gique, mais les par­tis sont par­ties pre­nantes d’une Ve Répu­blique qui a été la pre­mière à leur attri­buer dans la Consti­tu­tion un rôle spé­ci­fique, puisque, selon l’ar­ticle 4, ils « concourent à l’ex­pres­sion du suf­frage ». D’où la bâtar­dise de La Répu­blique en marche, conçue comme une sorte de mou­ve­ment pou­ja­diste pour CSP++, que le chef de l’É­tat cherche désor­mais à faire entrer dans le cadre ver­mou­lu de nos ins­ti­tu­tions – le seul qui demeure pour l’ins­tant opé­ra­toire –, fût-ce au corps défen­dant de ceux qui ont vrai­ment cru que leur élec­tion repré­sen­tait enfin la dis­pa­ri­tion du déca­lage entre le pays légal et le pays réel. La Répu­blique en marche, n’est-ce pas la socié­té civile enfin repré­sen­tée par elle-même à l’As­sem­blée ? Peu importe que les membres de la nou­velle majo­ri­té soient à ce point cou­pés des Fran­çais ! Ils croient d’au­tant plus volon­tiers à leur mis­sion nova­trice qu’ils prennent leur absence de culture poli­tique pour un défi au vieux per­son­nel et aux vieilles pra­tiques : Macron ne les a‑t-il pas appe­lés pour faire de la France une jeune pousse ? Ne se sentent-ils pas tous pro­mis à cette révo­lu­tion qui consiste à lar­guer les lour­deurs de modèle poli­tique pour l’ef­fi­ca­ci­té du modèle de la start-up ?

Ber­cy prend le pouvoir

Macron est un abou­tis­se­ment, avons-nous dit. Jus­qu’à pré­sent coha­bi­taient à la tête de l’É­tat un per­son­nel poli­tique héri­té de la tra­di­tion répu­bli­caine et les inté­rêts de l’o­li­gar­chie, qui, à la faveur de la construc­tion euro­péenne, a pris le des­sus sur nos exé­cu­tifs. Certes, cette domi­na­tion n’a pas pu être pos­sible sans la tra­hi­son par nos élites de leur mis­sion poli­tique, que la prise du pou­voir par la rue du Louvre en 1974 a amor­cée et que celle par Ber­cy en 2017 a ache­vée. De Gis­card à Macron, il n’y a pas de solu­tion de conti­nui­té. Il y a seule­ment l’a­bou­tis­se­ment d’un double pro­jet tech­no­cra­tique et mon­dia­liste – Gis­card est déjà l’homme qui regarde la France de l’ex­té­rieur et réduit notre pays à 1 % du monde. Le per­son­nel poli­tique, durant ces qua­rante-cinq ans, loin de lut­ter, comme c’é­tait son devoir, contre une évo­lu­tion qui n’a­vait rien d’i­né­luc­table – il n’y a pas de sens de l’his­toire, il y a seule­ment des ten­dances lourdes qui se suc­cèdent au fil des rap­ports de forces suc­ces­sifs –, a au contraire cher­ché à l’ac­com­pa­gner, dans l’es­poir non pas de l’en­ca­drer ou d’en limi­ter les effets, mais d’y sur­vivre en en deve­nant un des par­te­naires. Le double sep­ten­nat de Mit­ter­rand fut de ce point de vue catas­tro­phique. Ancien mili­tant poli­tique de droite sous la IIIe Répu­blique, poli­ti­cien oppor­tu­niste sous la IVe Répu­blique, concur­rent socia­liste mal­chan­ceux de De Gaulle et de Gis­card sous la Ve, Mit­ter­rand avait tout de l’homme poli­tique ancienne mode. Las ! Excep­tion faite des deux pre­mières années, du reste mal­heu­reuses, de son pre­mier man­dat, Mit­ter­rand mit bien­tôt la France à l’heure euro­péenne, ou plus exac­te­ment alle­mande, il suf­fit de relire un acteur de l’é­poque, Che­vè­ne­ment. Car le trai­té consti­tu­tion­nel de 2005 – der­nière fois où les Fran­çais purent se pro­non­cer en tant que peuple poli­tique –, la for­fai­ture de Lis­bonne en 2008 ou celle du trai­té bud­gé­taire en 2011 ne furent pos­sibles que parce que Mit­ter­rand avait enga­gé, en 1992, la dis­pa­ri­tion de la France comme acteur poli­tique par le trai­té de Maës­tricht, tout en enta­mant la dis­so­lu­tion de la France comme être poli­tique via le rem­pla­ce­ment de l’i­déo­lo­gie socia­liste, encore trop poli­tique, par l’an­ti­ra­cisme, aggra­vant du point de vue de l’i­den­ti­té natio­nale la poli­tique migra­toire inau­gu­rée sur le plan démo­gra­phique par Giscard.

Médio­cri­té crois­sante à l’Élysée

Com­ment s’é­ton­ner que la classe poli­tique, géné­ra­tion après géné­ra­tion, ait per­du pro­gres­si­ve­ment le sens même de la nation, et avec celui-ci, le sens de l’É­tat ? La médio­cri­té crois­sante de nos chefs d’É­tat de Mit­ter­rand à Hol­lande cor­res­pond à la perte pro­gres­sive de la notion même du poli­tique chez nos élites. C’est en ce sens que Macron est un abou­tis­se­ment et non une rup­ture : celui du mou­ve­ment né avec le retour du saint-simo­nisme en 1945 et por­té sur les fonts bap­tis­maux par un Jean Mon­net et toute sa clique sous la IVe Répu­blique. Et si les débuts de la Ve ont pu faire illu­sion avec le retour de De Gaulle au pou­voir, qui a mar­qué une pause dans le pro­jet euro­péen, celui-ci repar­tit de plus belle après son départ et sur­tout après 1974, la mon­dia­li­sa­tion finan­cière déci­dant du rap­port de forces. 

Le rejet, au prin­temps der­nier, des par­tis poli­tiques tra­di­tion­nels au pro­fit, tout rela­tif, compte tenu du taux d’abs­ten­tion inédit, de La Répu­blique en marche, est celui d’ac­teurs fon­dés sur une forme ancienne – les par­tis de la IIIe Répu­blique – dis­cré­di­tés d’a­voir accom­pa­gné et même favo­ri­sé la prise de pou­voir par l’o­li­gar­chie alors que leur mis­sion, au moins théo­rique, était d’en pro­té­ger les Fran­çais. La créa­tion de La Répu­blique en marche a eu pour fonc­tion de rem­pla­cer ces vieilles outres, ren­dues obso­lètes par Hol­lande et Fillon, par une outre nou­velle, tota­le­ment connec­tée sur le nou­veau monde, dont le nou­veau par­ti, « en marche » per­pé­tuelle, comme le temps de la finance, doit être, et est, en quelque sorte, une repré­sen­ta­tion fidèle. Ce nou­veau par­ti a tou­te­fois besoin d’être enca­dré, car la « socié­té civile », même tron­quée, n’a, par elle-même, aucune uni­té. On com­prend qu’une par­tie du vieux per­son­nel poli­tique se soit reca­sée auprès de Macron pour assu­rer cette déli­cate mis­sion dans un cadre encore poli­tique et consti­tu­tion­nel. Nous sommes donc tou­jours dans une situa­tion bâtarde. La pro­chaine étape sera le dépas­se­ment même de ce cadre. D’où les vel­léi­tés de réforme consti­tu­tion­nelle vers un régime par­le­men­taire encore plus rai­son­né et effi­cace. Com­pre­nez, encore plus docile et inef­fi­cient. Car c’est bien vers un affai­blis­se­ment du rôle du Par­le­ment que s’o­riente Macron, comme le montre la pré­ten­due réforme de mora­li­sa­tion qui vise à ache­ver de dis­cré­di­ter le par­le­men­taire comme tel tout en s’o­rien­tant vers un par­le­ment chi­mi­que­ment pur, sur le plan idéo­lo­gique, puisque désor­mais, il fau­dra être anti­ra­ciste, immi­gra­tion­niste et mili­tant LGBTIXYZ pour être élu. 

L’É­tat livré à l’oligarchie

Devrions-nous nous en réjouir, nous, qui à l’Ac­tion fran­çaise, n’a­vons ces­sé, à juste titre, de dénon­cer les défauts irré­mis­sibles du régime des par­tis ? Mal­heu­reu­se­ment, le but de Macron n’est pas de redon­ner à un exé­cu­tif véri­ta­ble­ment indé­pen­dant le pou­voir sou­ve­rain de déci­sion. Non, il est d’a­che­ver le pro­ces­sus en livrant défi­ni­ti­ve­ment l’É­tat ou, plu­tôt ce qu’il en reste, à l’o­li­gar­chie inter­na­tio­nale, dont il est le petit soldat.

Fran­çois Marcilhac