Enquête sur l’é­di­tion fran­çaise (2) : « Il fal­lait pas­ser au livre, s’incarner »

Enquête sur l’é­di­tion fran­çaise (2) : « Il fal­lait pas­ser au livre, s’incarner »

L’Ac­tion Fran­çaise 2000 se penche sur l’é­tat de l’é­di­tion en France. Lit-on encore ? Publie-t-on trop ? L’é­di­tion élec­tro­nique a‑t-elle un ave­nir ? Pano­ra­ma d’une culture en pro­fonde trans­for­ma­tion, avec des témoi­gnages d’é­di­teurs, dans toute leur diversité.

Entre­tien avec Maxi­mi­lien Friche, direc­teur des édi­tions Nou­velle Marge.

Pou­vez-vous nous racon­ter l’his­toire de votre jeune mai­son d’édition ?

Nou­velle Marge vient de Mau­vaise Nou­velle, une revue en ligne que je dirige depuis 2013. Cette revue publie chaque semaine aus­si bien des tri­bunes de com­bat du poli­ti­que­ment cor­rect que des recen­sions lit­té­raires en lais­sant une place impor­tante aux arts et à la poé­sie. À force de publier en ligne, je me suis dit que j’é­tais, de fait, un édi­teur. Il fal­lait pas­ser au livre, s’in­car­ner. Le pre­mier roman publié fut le cin­quième roman de Sarah Vaj­da, Jaro­slav et Dja­mi­la, et je fus ravi d’en­trer en lit­té­ra­ture avec un roman d’a­mour d’un auteur dont je suis fan. Cette année, Nou­velle Marge se lance dans les essais, avant d’ou­vrir la voie vers d’autres écrits : recueils de nou­velles, poèmes épiques… Rien ne nous est inter­dit puisque nous avons pris la marge dès notre nais­sance ; nous allons donc bien nous amuser.

Quelle est la phi­lo­so­phie géné­rale de Nou­velle Marge ?

Comme tout s’é­chine à nier la per­sonne humaine dans ce monde, Nou­velle Marge a un com­bat : l’exis­tence. En lit­té­ra­ture, nous vou­lons d’a­bord réta­blir la voca­tion héroïque du lec­teur et, en ce sens, nous nous oppo­sons à toute la culture de l’au­to­fic­tion où les auteurs nous racontent la vie de leurs entrailles en se croyant pro­fonds et en nous inci­tant à prendre des ves­sies pour des lan­ternes. Nou­velle Marge veut éga­le­ment allier l’a­mour de la langue avec sa pas­sion de la moder­ni­té. C’est sans doute dans ce mariage qu’é­merge le style dans le prin­cipe d’in­di­vi­dua­tion de la langue. L’é­cri­vain est cette gar­gouille qui se laisse tra­ver­ser par le Verbe. Il rend ce qu’il reçoit, il tra­duit sa chair en paroles. Si les ini­tiales s’in­versent entre Nou­velle Marge et Mau­vaise Nou­velle, c’est pour sym­bo­li­ser l’am­bi­tion d’être le lieu où l’être fait sa propre révo­lu­tion, sa conver­sion. Nou­velle Marge sou­haite appor­ter l’é­crit qui modi­fie l’être, qui le réta­blit dans sa dimen­sion tra­gique. En guise de phi­lo­so­phie géné­rale, fina­le­ment, je me demande si ce ne serait pas une volon­té non pas d’é­chap­per au monde en allant à sa marge, mais plu­tôt de le recons­truire à sa marge, de construire une arche peut-être.

Vous avez ouvert récem­ment une « zone d’es­sais » (col­lec­tion « Mau­vaise Nou­velle »). C’est une petite révo­lu­tion puisque Nou­velle Marge était à l’o­ri­gine vouée aux genres nar­ra­tifs. Com­ment abor­dez-vous cette nou­velle étape ? 

Je ne vou­lais publier effec­ti­ve­ment que des œuvres nar­ra­tives et puis, une contro­verse lit­té­raire avec un ami ayant écrit un essai sur Dan­tec m’a ame­né à des­cendre de mon sno­bisme ger­ma­no­pra­tin. En fait, des écrits peuvent modi­fier un être au-delà de la forme nar­ra­tive, notam­ment par la langue, comme en poé­sie notam­ment, par la trans­mis­sion avec les essais qui nous placent dans une aven­ture de la pen­sée. Un autre élé­ment a concou­ru à la créa­tion de cette zone d’es­sais : la richesse des textes publiés dans Mau­vaise Nou­velle et la volon­té de don­ner aux plus beaux d’entre eux un corps. Il me fal­lait donc une col­lec­tion dédiée aux essais et pour conti­nuer de lais­ser les uni­vers d’In­ter­net et du livre s’en­tre­mê­ler, cette zone est la col­lec­tion « Mau­vaise Nou­velle ». Cette der­nière se veut fidèle à l’es­prit de la revue, au sens où l’ou­trance ne nous fait pas peur pour par­ve­nir à désar­çon­ner le poli­ti­que­ment cor­rect, et que, dans le même temps, nous refu­se­rons tou­jours d’être réduits à la pen­sée mili­tante. Je ne crée pas une marge pour finir dans une niche. J’a­borde donc cette col­lec­tion d’es­sais avec beau­coup d’en­thou­siasme car je sais qu’il s’a­git d’un lieu où l’in­tel­li­gence va jouir de sa liberté.

Vous édi­tez le Petit dic­tion­naire maur­ras­sien de Sté­phane Blan­chon­net (sor­tie iro­nique le 14 juillet 2017). Que repré­sente pour vous l’é­cole d’Ac­tion française ?

Voi­là encore de quoi s’en­thou­sias­mer ! Et les rodo­mon­tades ou autres pro­cès sta­li­niens que je subis depuis que j’ai annon­cé la paru­tion de cet essai sur Maur­ras ne font que confor­ter ma déci­sion de lan­cer une série poli­tique. À l’heure où les Fran­çais choi­sissent les dépu­tés sur CV et que la France est diri­gée par un algo­rithme, il me semble essen­tiel d’ap­por­ter quelques pré­cis poli­tiques aux lec­teurs et élec­teurs. Et comme je pré­fère être en marge qu’en marche, Maur­ras inau­gure cette série. D’autres sui­vront : Marx, De Gaulle, Jau­rès… Pour l’heure, nous publions le Petit dic­tion­naire mau­ras­sien de Sté­phane Blan­chon­net, et com­men­cer une série poli­tique par un ouvrage consa­cré à l’au­teur de la for­mule « Poli­tique d’a­bord ! » me semble tout à fait à pro­pos. J’ai tou­jours été fas­ci­né par la lon­gé­vi­té et le dyna­misme de l’AF, sa facul­té à renou­ve­ler ses forces mili­tantes. Le point essen­tiel pour moi reste de croi­ser très sou­vent des intel­lec­tuels, des jour­na­listes, des écri­vains, des pro­fes­seurs… qui se réclament de ce mou­ve­ment qui les a for­més intel­lec­tuel­le­ment et leur a per­mis d’ir­ri­guer le monde des idées de l’AF. J’o­se­rais dire que l’on ne peut pas s’in­té­res­ser à la poli­tique sans s’ar­rê­ter un temps sur l’AF, son his­toire et son actualité.