Avec Proudhon, pour le repos dominical  !

«  Lui, le dimanche, il est obligé de bosser. Pas vous  !  » Le slogan, accompagné de l’image d’un prêtre tenant une Bible ouverte, est signé de la Confédération générale du travail (CGT), laquelle, depuis le mois d’avril, mène une énième campagne contre le travail dominical. De quoi démontrer, à qui en douterait encore, qu’il existe de sérieux points de convergence entre socialisme et traditionalisme… Proudhon en est la meilleure illustration.

Respecté tout au long du Moyen Âge et de l’Ancien Régime, aboli par la Révolution, rétabli sous la Restauration, progressivement tombé en désuétude à partir du règne de Louis-Philippe, abrogé en 1880, le repos dominical, par un énième retournement historique, fut finalement consacré par la loi du 13 juillet 1906. Jusqu’en 2009, l’article L. 221-5 du Code du travail disposait que «  le repos hebdomadaire doit être donné le dimanche  ». Rien n’eût davantage satisfait Pierre-Joseph Proudhon  ! En 1845, en plein monarchie de Juillet, le maître franc-comtois publie De la célébration du dimanche, texte dans lequel il pourfend le travail dominical dont l’usage commence à l’emporter sur l’interdit légal. Le texte est doublement important. Il pose les jalons du socialisme proudhonien – le «  mutuellisme  » – en même temps qu’il fournit des arguments contre les libéraux de tous poils qui «  souffrent de ce que le pauvre n’a que six jours de fatigue, et de l’insuffisance de son salaire ne concluent jamais autre chose, sinon  : il faut travailler  !  »

Vertus sociale et morale

Proudhon prête au repos dominical deux utilités majeures  : l’une sociale, l’autre morale. Le repos dominical, c’est une sorte de grève générale institutionnalisée. Tous les six jours, la mégamachine s’arrête  : la production cesse, la plus-value stagne, les travailleurs ne nourrissent plus le Capital. S’ouvre alors le temps de leur participation effective à la vie de la Cité. C’est du moins ainsi que Proudhon conçoit le dimanche  : non pas comme «  un jour de fériation sans motif et sans but, […] de fainéantise dégradante, et de surcroît de débauche  », mais comme un congé à vocation sociale. Il invoque, à l’appui, l’esprit de l’antique sabbat. Ce que Moïse «  désirait créer dans son peuple  », écrit-il, «  c’était ce lien invisible, plus fort que tous les intérêts matériels, que forment entre les âmes l’amour de la même patrie, le culte du même Dieu, les mêmes conditions de bonheur domestique, la solidarité des destinées  »  ; «  il voulait en un mot, non pas une agglomération d’individus, mais une société vraiment fraternelle  ». Une fraternité, une socialité, que l’on retrouve bien sûr au cœur du repos dominical chrétien. Proudhon, pourtant athée impénitent, est le premier à le reconnaître. «  L’aspect d’une population réunie comme une seule famille à la voie du pasteur et prosternée dans le silence et le recueillement devant la majesté invisible de son Dieu, est sublime  »  ; quiconque en est, ajoute-t-il, «  s’identifie davantage avec l’intérêt de sa commune  ». Certes, il n’y a pas que les églises dans lesquelles on puisse cultiver le dimanche social, mais il faut bien avouer que la baisse de leur fréquentation a favorisé l’envahissement d’un tout autre dimanche, individualiste, festiviste, petit-bourgeois. Ce dimanche-là annihile toute possibilité de sentiment collectif, mais aussi, et c’est ici la seconde utilité du repos dominical façon Proudhon, toute possibilité de vie intérieure. «  Pour les esprits frivoles  », écrit-il, «  le dimanche est un jour de délassement insupportable, de vide affreux  ; ils accusent la lenteur de ces heures improductives, qu’ils ne savent comment dépenser  ». À rebours  : «  Heureux l’homme qui sait s’enfermer dans la solitude de son cœur  ! Que de dévouements héroïques et de sacrifices déchirants furent intérieurement consommés dans ces monologues inexprimables des jours saints.  »

Macron est passé par là

Autant dire que ces considérations sont totalement étrangères à la doctrine libérale, son fondement individualiste et sa fameuse «  neutralité axiologique  ». Cette doctrine est devenue l’officielle, au moins depuis 2007 et l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République  ; par suite, la loi « Mallié » du 10 août 2009, puis la loi « Macron » du 6 août 2015 ont largement entamé le principe du repos dominical. Certaines zones géographiques déterminées, telles que les zones commerciales, les zones touristiques ou les gares, en sont aujourd’hui affranchies de plein droit. L’article précité du Code du travail a lui-même été modifié  : «  dans l’intérêt des salariés  », lit-on désormais, «  le repos hebdomadaire est donné le dimanche  ». La forme impérative du principe ayant disparu, rien ne fait plus obstacle à l’extension indéfinie du champ de ses exceptions. Le législateur a pris soin, rétorquera-t-on, d’invoquer à titre liminaire «  l’intérêt des salariés  » et le travail dominical, dans les zones franches, n’est possible que sur la base du volontariat. Mais, précisément, là réside le pire  : le repos dominical est devenu un droit subjectif, susceptible, comme tel, de faire l’objet d’une renonciation par son titulaire. Il faut expliquer sans relâche qu’il ne doit pas être cela, qu’il n’a jamais été cela – quitte à rallier la bannière de la CGT. Qu’importe  ! Le repos dominical n’est pas plus un droit syndical qu’il n’est un droit subjectif. Il est un privilège collectif immémorial  ; un privilège qu’il faut défendre avec les mots de Proudhon  : «  Pour moi, je n’ai placé ma confiance en rien de ce qui est nouveau sous le soleil  : j’ai foi en des idées aussi vieilles que le genre humain.  »

Louis Narot

Paru dans l'Action Française 2000 n° 2959 du 20 Juillet 2017.