Okja et War Machine, deux pro­duc­tions Net­flix à découvrir

Okja et War Machine, deux pro­duc­tions Net­flix à découvrir

Par­mi les films pro­duits par Net­flix, Okja s’at­taque à l’in­dus­trie agro-ali­men­taire, tan­dis que War Machine cri­tique les inter­ven­tions mili­taires de l’Oc­ci­dent et la stra­té­gie de contre-insurrection.

Au prin­temps der­nier, un film a sus­ci­té la polé­mique au fes­ti­val de Cannes : réa­li­sé par Joon-Ho Bong, un cinéaste coréen recon­nu, Okja a été pro­duit par Net­flix, la plate-forme de vidéos à la demande ; alors qu’il ne sor­ti­ra pas en salle, sa pré­sen­ta­tion dans un temple du ciné­ma d’au­teur a fait grin­cer des dents… Ce film est un conte. L’on y suit les aven­tures d’une jeune fille, Mija, qui tente de sau­ver un cochon géné­ti­que­ment modi­fié, Okja, confié à son grand-père cen­sé l’é­le­ver dans un objec­tif de mar­ke­ting. C’est d’a­bord une attaque féroce contre l’in­dus­trie agro-ali­men­taire et son lob­bying. Cepen­dant, ce film ne se limite pas à oppo­ser gen­tils éco­lo­gistes et méchants capi­ta­listes. Que font les éco­los ? Du spec­tacle, inca­pables de pro­po­ser une alter­na­tive, gre­vés de para­doxes : ne ces­sant de dire qu’ils ne veulent pas être vio­lents, ils le sont dans les faits ; un mili­tant mange au mini­mum pour réduire son empreinte car­bone alors même qu’il prend des bus et des avions. Leurs triomphe ? Un hap­pe­ning qui n’en­trave pas la machine à produire. 

Les deux visages du capitalisme 

Les capi­ta­listes sont tra­ver­sés eux-aus­si par des ambi­guï­tés. La socié­té Miran­do, créa­trice d’Ok­ja, est tiraillée par une oppo­si­tion entre deux sœurs jumelles : l’une, sou­cieuse de com­mu­ni­ca­tion, atti­fée de tenues rose bon­bon, est tou­jours sou­cieuse d’être aimée ; l’autre, aux allures that­che­riennes, assume sa part de bru­ta­li­té. La face du capi­ta­lisme qu’in­carne la seconde semble répu­gnante, mais elle est pré­fé­rable à l’autre. Pour­quoi ? Parce cette figure-là de capi­ta­lisme, sou­mise au cal­cul, est rai­son­nable. Elle rend pos­sible la réso­lu­tion des pro­blèmes, la sub­sti­tu­tion d’un pro­duit à un autre. Contrai­re­ment au capi­ta­lisme de séduc­tion, pour lequel Okja est cette créa­ture para­doxale que l’on cherche à s’ap­pro­prier parce qu’elle a acquis une sin­gu­la­ri­té. Tous ces aspects de la socié­té du spec­tacle sont confron­tés à l’au­then­ti­ci­té des rela­tions humaines, notam­ment l’ins­crip­tion res­pec­tueuse de l’homme dans la nature. Les mon­tagnes édé­niques de la Corée sont un espace de liber­té. Pour com­bien de temps encore ? Le film laisse cette ques­tion en sus­pens. Là où Snow­pier­cer, du même réa­li­sa­teur, s’é­ga­rait, Okja s’a­vère cohé­rent sans rien perdre en style. Fort de sa sub­ti­li­té cri­tique et de la diver­si­té des genres qu’il aborde, c’est un film qui mérite d’être vu.

Autre pro­duc­tion Net­flix : War Machine, réa­li­sé par David Michôd, d’a­près The Ope­ra­tors de Michael Has­tings, où Brad Pitt offi­cie en tant qu’ac­teur et pro­duc­teur. Ce film raconte com­ment le géné­ral Glen McMa­hon dirige la coa­li­tion inter­na­tio­nale en Afgha­nis­tan avant de tom­ber à cause d’un article. Ce récit bour­ré d’i­ro­nie raconte en fait l’his­toire vraie du géné­ral McChrys­tal, mais c’est aus­si une expli­ca­tion du prin­cipe de contre-insur­rec­tion et du pro­blème de l’in­ter­ven­tion­nisme. La contre-insur­rec­tion, ou guerre contre-révo­lu­tion­naire, théo­ri­sée dans une lit­té­ra­ture d’o­ri­gine fran­çaise née durant la guerre d’Al­gé­rie, vise à retour­ner les popu­la­tions contre les ter­ro­ristes en don­nant la prio­ri­té à la pro­tec­tion des civils. Elle a mau­vaise presse en rai­son de son appli­ca­tion en Amé­rique du Sud et des atteintes aux droits de l’homme ayant accom­pa­gné sa mise en œuvre. Le film ne prend jamais réel­le­ment au sérieux ce cor­pus doc­tri­nal en insis­tant sur le fait que la guerre menée ici ne peut pas être gagnée. Curieu­se­ment, c’est une cri­tique des « croyants » (belie­ver) dans le milieu mili­taire. Mais tout offi­cier ne se doit-il pas d’a­voir la foi ?

Achille en Afghanistan

War Machine a été cri­ti­qué pour avoir mêlé l’hu­mour au drame. Or la guerre est dra­ma­tique, absurde, et par là elle se prête au rire. Il suf­fit, pour s’en convaincre, de relire les témoi­gnages de Céline sur la Grande Guerre. Ce film, parce qu’il accepte cette dua­li­té, n’est donc pas une copie de MASH. Cela se tra­duit dans la per­son­na­li­té du héros : c’est un Achille, un bloc de marbre tom­bé dans la médio­cri­té contem­po­raine ; il est le seul per­son­nage sérieux, avec les vic­times de la guerre, face à des gens qui ne la com­prennent plus, qu’il s’a­gisse des admi­nis­tra­tifs cou­pés des réa­li­tés ou des sol­dats shoo­tés à l’a­dré­na­line. Si ce film n’é­tait pas res­té col­lé à un cer­tain « poli­ti­que­ment cor­rect » de gau­chiste émo­tif, il aurait pu déve­lop­per une vraie cri­tique de cet État démo­cra­tique qui mène des guerres à l’é­tran­ger sans intel­li­gence. Intri­guant, War Machine ne se montre pas aus­si malin qu’il devrait l’être mal­gré de grandes et belles ful­gu­rances. Dommage. 

Fran­cis Venciton