Le pro­blème Macron

Le pro­blème Macron

Emma­nuel Macron serait-il déjà en train de perdre le cré­dit très rela­tif qu’il avait auprès des Fran­çais ? En tout cas, l’af­faire Pierre de Vil­liers lais­se­ra des traces. Et pas seule­ment auprès de l’ar­mée, envers laquelle, pour­tant, Macron avait enta­mé un tra­vail de séduc­tion dès son intro­ni­sa­tion, lors­qu’il avait remon­té les Champs-Ély­sées sur un véhi­cule mili­taire. Non, auprès des Fran­çais aus­si, qui voient pro­gres­si­ve­ment appa­raître le vrai visage de leur nou­veau pré­sident. Dans les média ser­viles, c’é­tait à qui ver­rait, chez Macron, le retour du sens de l’É­tat, une atti­tude gaul­lienne, une pos­ture réga­lienne… Cette « ver­ti­ca­li­té » du pou­voir – mot à la mode pour ne pas dire trans­cen­dance – que Sar­ko­zy et Hol­lande, le pre­mier par sa vul­ga­ri­té, le second par sa nor­ma­li­té, avaient abo­lie, Macron l’a­vait de nou­veau inves­tie, au sens pre­mier du terme, c’est-à-dire en revê­tant le cos­tume de la fonc­tion, par une atti­tude ferme et pleine de hau­teur, com­pre­nant que les Fran­çais, qui sont res­tés pro­fon­dé­ment monar­chistes et donc atta­chés à la digni­té de la fonc­tion suprême, n’a­vaient pas par­don­né à leurs deux pré­dé­ces­seurs leur médio­cri­té. On est allé jus­qu’à évo­quer Louis XIV : vain­queur de la Fronde, celui-ci ne s’é­tait-il pas fait repré­sen­ter par Charles Poer­son avec les attri­buts de Jupi­ter ? Soit, mais en sachant tou­jours « rai­son gar­der ». Il est vrai qu’a­près l’a­va­chis­se­ment de la fonc­tion pré­si­den­tielle durant dix années, voire quinze, Chi­rac ayant joué au roi fai­néant durant son second man­dat, il n’é­tait pas dif­fi­cile pour Macron de faire illu­sion. Même si, s’a­gis­sant de salir la France, ses pro­pos indignes lors de la com­mé­mo­ra­tion de l’hor­rible rafle du Vel d’Hiv, vou­lue par l’oc­cu­pant alle­mand, se sont ins­crits, eux, dans la plus indi­gente conti­nui­té. Mais, devait-il pen­ser, par la jeu­nesse, une cer­taine pres­tance phy­sique, des mises en scène soi­gnées, des entre­tiens accor­dés ici ou là rom­pant habi­le­ment avec une pra­tique du pou­voir reje­tée par les Fran­çais, il serait facile de leur faire prendre des ves­sies pour des lan­ternes et la mani­fes­ta­tion d’un ego déme­su­ré pour une pos­ture royale. Dans notre pré­cé­dent édi­to­rial, nous nous inquié­tions, après le dis­cours de Ver­sailles, de savoir si le nou­veau pré­sident de la Répu­blique avait le sens de la mesure. Nous consta­tions que le ver­nis com­men­çait de cra­quer. Nous ne pen­sions pas que les faits allaient nous don­ner rai­son si vite.

N’est pas Jupi­ter qui veut

Car n’est pas le Roi-Soleil, ou Jupi­ter, qui veut. D’au­tant que le chef d’É­tat-Major des armées (CEMA) n’a­vait orga­ni­sé nulle fronde – ni nulle ten­ta­tive de putsch ! Il a, comme c’é­tait son droit, et plus encore son devoir dans un régime de sépa­ra­tion des pou­voirs, infor­mé à huis-clos la com­mis­sion de la défense natio­nale et des forces armées de l’As­sem­blée natio­nale de l’é­tat réel de celles-ci et donc de l’im­pos­si­bi­li­té dans laquelle il était de cau­tion­ner un nou­velle baisse de leur bud­get que, du reste, le pré­sident de la com­mis­sion, un macro­niste, a lui aus­si déplo­rée. Mais avec Macron, c’est bien Ber­cy, et non l’O­lympe, qui a pris le pou­voir. La déci­sion, dont le comte de Paris a dénon­cé « l’é­ter­nelle courte vue », de sous­traire 850 mil­lions d’eu­ros aux armées, soit 20 % de l’ef­fort deman­dé, com­ment la jus­ti­fier, d’au­tant que cer­tains minis­tères sont tou­chés bien plus que d’autres ? Ain­si, Ber­cy ne l’est qu’à hau­teur de 268 mil­lions. Ne faut-il pas, il est vrai, finan­cer la dota­tion de 100 mil­lions que va rece­voir le par­ti du pré­sident, ain­si que le futur bud­get de Madame ? Une baisse en tout cas insup­por­table pour la Défense qui augure mal de la volon­té réelle de Macron de por­ter à 2 % du PIB le bud­get des armées d’i­ci à 2025. Sur­tout qu’il ne s’est pas conten­té de cette pre­mière faute morale, dou­blée d’une « faute poli­tique majeure » (Jean-Domi­nique Mer­chet à 20 Minutes), qu’a été ce « reca­drage média­tique » consis­tant à désa­vouer publi­que­ment le CEMA, le 13 juillet, devant le gra­tin de l’ar­mée ras­sem­blé à l’Hô­tel de Brienne : il a réci­di­vé dans Le Jour­nal du dimanche, à la suite de la der­nière « lettre à un jeune enga­gé », publiée le 14 juillet par le CEMA, dans laquelle ce grand sol­dat écrit : « Méfiez-vous de la confiance aveugle ; qu’on vous l’ac­corde ou que vous l’ac­cor­diez. Elle est mar­quée du sceau de la faci­li­té. Parce que tout le monde a ses insuf­fi­sances, per­sonne ne mérite d’être aveu­glé­ment sui­vi. La confiance est une ver­tu vivante. Elle a besoin de gages. Elle doit être nour­rie jour après jour, pour faire naître l’o­béis­sance active, là où l’adhé­sion l’emporte sur la contrainte. » Des pro­pos admirables.

Un pro­fond aveu de faiblesse

En revanche, cette façon com­pul­sive qu’a Macron de rap­pe­ler à tout bout de champ qu’il est le « chef », qu’est-elle d’autre qu’un pro­fond aveu de fai­blesse ? Et cette double faute morale et poli­tique, humi­liante par ailleurs pour une ministre de la Défense vouée à l’i­nexis­tence par le « chef », que tra­duit-elle d’autre que la pro­fonde fêlure inté­rieure d’un Emma­nuel Macron res­sen­tant sa légi­ti­mi­té incer­taine de pré­sident mal élu comme une offense à son ego ? « Il n’est pas digne d’é­ta­ler cer­tains débats sur la place publique » : cette phrase lui revient en boo­me­rang. Car c’est Macron qui sort dimi­nué de sa piteuse remon­trance. Un chef s’im­pose de lui-même, dans la digni­té mar­mo­réenne, et donc éco­nome de mots, de son auto­ri­té. Celle-ci est déjà atteinte s’il croit devoir rap­pe­ler qui il est. Com­ment ne pas pen­ser à Chi­rac, le 14 juillet 2004, à pro­pos, déjà, du bud­get de la Défense ? Mais il s’a­gis­sait alors de l’aug­men­ter – une aug­men­ta­tion que contes­tait Sar­ko­zy, le ministre des Finances : « je décide, il exé­cute », avait rugi le chef de l’É­tat, avouant ain­si que les rôles n’é­taient plus clai­re­ment défi­nis. Mais Sar­ko­zy n’é­tait que ministre. En désa­vouant son CEMA, c’est à l’au­to­ri­té même de cette fonc­tion qu’il s’at­taque, et donc à la cohé­sion et au moral de l’ar­mée, prou­vant qu’il a d’au­tant moins et le sens de l’É­tat et celui de sa fonc­tion de chef des armées, que des sol­dats fran­çais risquent leur vie tous les jours, et meurent trop nom­breux, sur des théâtres d’o­pé­ra­tion à tra­vers le monde. Quant à réci­di­ver qua­rante-huit heures plus tard, c’est mon­trer qu’on laisse son amour-propre dic­ter défi­ni­ti­ve­ment sa loi. Affir­mer, enfin, qu’on n’a besoin de « nuls com­men­taires », n’est-ce pas recon­naître qu’on ignore ses propres insuf­fi­sances ? « Le roi en ses conseils », disait l’a­dage. Le roi connais­sait, lui, ses insuf­fi­sances. Une supé­rio­ri­té fon­da­men­tale sur notre Jupi­ter autoproclamé.

La méthode imma­ture du chef de l’État

N’é­cou­ter que soi et ris­quer d’al­ler au clash pour affir­mer son ego, telle semble être la méthode imma­ture du chef de l’É­tat. Il en est de même avec les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. S’im­po­sant le lun­di 17 juillet au Sénat der­rière Phi­lippe, comme si celui-ci ne ser­vait déci­dé­ment à rien, Macron a confir­mé la dis­pa­ri­tion totale, à terme, de la taxe d’ha­bi­ta­tion et des coupes sombres dans le bud­get des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales (13 mil­liards d’eu­ros) tout en annon­çant une refonte de la fis­ca­li­té locale, mais sans redé­fi­nir le péri­mètre des charges qui leur sont dévo­lues. Or, l’É­tat s’est désen­ga­gé sur elles depuis plu­sieurs années de nom­breuses poli­tiques en matière de soli­da­ri­té ou d’é­du­ca­tion… Le satis­fe­cit du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), qui vient de saluer sa poli­tique éco­no­mique et sociale (les ordon­nances en cours), semble mani­fes­te­ment lui suf­fire. Pour la finance mon­diale, ce roi sans majes­té est, comme on dirait dans sa langue, « the right per­son in the right posi­tion at the right time »… Il n’est pas cer­tain, tou­te­fois, que, déce­vant déjà les Fran­çais, il ne déçoive éga­le­ment bien­tôt ses maîtres… Le pro­blème Macron ne fait que commencer. 

Fran­çois Marcilhac