Enquête sur l’é­di­tion fran­çaise (1) : « Sans pen­sée vivante, toute civi­li­sa­tion finit par mou­rir »

Enquête sur l’é­di­tion fran­çaise (1) : « Sans pen­sée vivante, toute civi­li­sa­tion finit par mou­rir »

L’Ac­tion Fran­çaise 2000 se penche sur l’é­tat de l’é­di­tion en France. Lit-on encore ? Publie-t-on trop ? L’é­di­tion élec­tro­nique a‑t-elle un ave­nir ? Pano­ra­ma d’une culture en pro­fonde trans­for­ma­tion, avec des témoi­gnages d’é­di­teurs, dans toute leur diver­si­té. Entre­tien avec Thi­bault Isa­bel, res­pon­sable des édi­tions Kri­sis.

Com­ment défi­nir votre métier et la voca­tion des édi­tions Kri­sis ?

Le métier d’é­di­teur a beau­coup chan­gé, avec le déve­lop­pe­ment de grands groupes d’é­di­tion et la mise au pre­mier plan de cri­tères de ren­ta­bi­li­té. Nombre de petits édi­teurs s’or­ga­nisent donc, sou­vent sur une base asso­cia­tive, pour com­bler les vides lais­sés par l’é­di­tion clas­sique. C’est à cette logique de l’é­di­tion indé­pen­dante que nous nous ran­geons, avec les édi­tions Kri­sis, qui publient la revue du même nom, ain­si que des livres de phi­lo­so­phie, de poli­tique et de lit­té­ra­ture. Nous publions à la fois des auteurs contem­po­rains, comme Charles Robin ou Xavier Eman, et des réédi­tions de grands clas­siques oubliés, comme Les Titans et les Dieux de Frie­drich Georg Jün­ger. Les édi­tions Kri­sis sont une petite struc­ture, et nous ne pou­vons pas édi­ter tout ce que nous vou­drions, mal­heu­reu­se­ment. Nous met­tons en tout cas l’ac­cent sur les livres de qua­li­té, négli­gés par la pen­sée domi­nante, qui per­mettent de remettre en cause les cli­vages habi­tuels et sortent des sen­tiers bat­tus. Le but d’un édi­teur devrait être de pri­vi­lé­gier la qua­li­té de ce qu’il publie plu­tôt que son poten­tiel com­mer­cial. N’ou­blions pas qu’il y a en France (et par­tout dans le monde) une crise de la lit­té­ra­ture de sciences humaines, liée à la déva­lo­ri­sa­tion géné­rale de l’é­crit et du savoir. Les ventes d’ou­vrages de ce genre sont en chute libre, depuis les années 1980, et ont pris un tour abys­sal ces der­nières années. C’est pour­quoi de moins en moins d’é­di­teurs en publient, et, lors­qu’ils le font mal­gré tout, pri­vi­lé­gient des manuels, des dic­tion­naires ou des ouvrages de réfé­rence plu­tôt que des livres d’au­teur déve­lop­pant une pen­sée ori­gi­nale, ce qui est tou­jours plus ris­qué. Cela conduit, à mon avis, à une crise de civi­li­sa­tion dont nous ne nous relè­ve­rons peut-être pas, col­lec­ti­ve­ment. Le public doit prendre conscience du fait que, sans pen­sée vivante, toute civi­li­sa­tion finit par mou­rir.

Pour­tant, chaque année, les médias nous annoncent-il pas qu’il n’y a jamais autant de livres publiés ?

C’est vrai. Cela s’ex­plique par une baisse impor­tante des coûts de fabri­ca­tion. Désor­mais, grâce à l’im­pres­sion numé­rique, il ne coûte plus très cher de faire paraître un ouvrage. D’où une explo­sion des chiffres de pro­duc­tion et une mul­ti­pli­ca­tion des petits édi­teur. Mais cette richesse et cette diver­si­té du monde de l’é­di­tion ne sont qu’un leurre, sur un plan qua­li­ta­tif. Les livres d’i­dées se vendent de moins en moins bien, sur­tout si l’on fait abs­trac­tion des manuels, qui, dans le domaine des sciences sociales, gonflent arti­fi­ciel­le­ment les ventes. Il y a trente ans, on ven­dait en moyenne cinq mille exem­plaires d’un livre de sciences sociales. Aujourd’­hui, on en vend trois cents. Donc, si l’on mul­ti­plie le nombre de titres édi­tés, c’est d’a­bord pour limi­ter les risques com­mer­ciaux et ren­ta­bi­li­ser en diver­si­fiant la pro­duc­tion. Même dans les médias, il n’y a plus guère d’é­mis­sions d’i­dées de qua­li­té. La télé­vi­sion a vu ces der­nières années une mul­ti­pli­ca­tion expo­nen­tielle des chaînes, mais toutes dif­fusent les mêmes pro­grammes insi­pides, sté­réo­ty­pés. Elles se sont rabat­tues sur du diver­tis­se­ment ou de l’in­for­ma­tion en conti­nu. Plus la quan­ti­té croît, plus la qua­li­té baisse, là aus­si. L’ap­proche quan­ti­ta­tive est donc un cache-misère qui dis­si­mule la réa­li­té. Je suis pes­si­miste. Le temps ou un édi­teur était un homme pas­sion­né de phi­lo­so­phie ou de lit­té­ra­ture, l’é­poque où il mon­tait une mai­son d’é­di­tion afin d’as­sou­vir son goût pour la culture, tout cela est révo­lu. La majeure par­tie des mai­sons d’é­di­tion sont aujourd’­hui pos­sé­dées par de grands groupes, qui ont une vision pure­ment éco­no­mique du métier. Ils veulent de la ren­ta­bi­li­té à court terme et s’a­daptent donc aux demandes du public le plus large. Ils ne veulent pas pro­po­ser des conte­nus ori­gi­naux, mais garan­tir le suc­cès avec des recettes assu­rées.

Les édi­teurs les plus exi­geants sont-ils condam­nés à pro­duire à perte ? Le déve­lop­pe­ment des livres numé­riques serait-il une solu­tion le cas échéant ?

S’il y a autant de petits édi­teurs, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’ils ne pro­duisent plus à perte. Comme la pro­duc­tion numé­rique est très bon mar­ché, il ne coûte plus grand chose de pro­duire des livres, et les édi­teurs asso­cia­tifs arrivent à avoir des comptes équi­li­brés. Ce qui leur coûte réel­le­ment, ce sont les frais d’en­vois. Il reste peu de libraires indé­pen­dants, et la vente à dis­tance est le moyen prin­ci­pal de dif­fu­sion. Or, la Poste aug­mente chaque année les frais d’en­vois des colis. Les petits édi­teurs vont avoir de plus en plus de mal à gar­der des comptes équi­li­brés et, lors­qu’ils dis­pa­raî­tront, ils ne pour­ront plus com­pen­ser la pro­duc­tion médiocre des grands groupes d’é­di­tion, en lan­çant avec cou­rage de jeunes auteurs pleins d’a­ve­nir. Grâce à l’é­di­tion de livres numé­riques, cepen­dant, nous allons sans doute assis­ter à une démo­cra­ti­sa­tion consi­dé­rable du monde édi­to­rial. Les édi­teurs dif­fu­se­ront direc­te­ment via l’in­ter­net. Il se pro­dui­ra alors dans l’é­di­tion un phé­no­mène com­pa­rable à celui qui s’est déjà pro­duit dans la musique. La grande édi­tion sera de moins en moins ren­table, car elle sera plus mas­si­ve­ment concur­ren­cée par les médias alter­na­tifs. N’im­porte qui ou presque pour­ra dif­fu­ser un livre et le com­mer­cia­li­ser sans être inféo­dé aux cir­cuits de dis­tri­bu­tion contrô­lés par les poids lourds du sec­teur. C’est la face posi­tive des choses, de mon point de vue. Mais il y a aus­si un côté néga­tif : on ne lit pas un livre numé­rique de la même façon qu’un livre papier. Plus on dif­fuse les livres par le numé­rique, plus on encou­rage le zap­ping. La pro­fu­sion est une richesse, mais elle implique aus­si une forme d’é­par­pille­ment. Être et Temps de Mar­tin Hei­deg­ger ne trou­ve­rait plus aujourd’­hui son public. Les gens ne sont plus habi­tués à des livres d’un tel volume, qui néces­sitent une lec­ture atten­tive et sui­vie. Les nou­velles moda­li­tés de lec­ture favo­ri­sées par l’in­ter­net entre­tiennent selon moi le déclin de la pro­duc­tion intel­lec­tuelle dans ce qu’elle a de plus exi­geant.

La diver­si­té des publi­ca­tions va-t-elle aus­si ébran­ler un peu la puis­sance des man­da­rins uni­ver­si­taires ?

En termes de pro­duc­tion de livres, oui, indé­nia­ble­ment. Tout tra­vail uni­ver­si­taire pour­ra éven­tuel­le­ment être publié. Mais il ne suf­fit pas d’être publié : encore faut-il trou­ver son public. Or, la pro­fu­sion, là encore, va avoir un effet d’é­par­pille­ment. Le meilleur livre du monde pas­se­ra inaper­çu au milieu de la masse des livres médiocres qui seront pré­sen­tés. Le pou­voir des médias res­te­ra cen­tral pour le grand public, et le pou­voir des man­da­rins res­te­ra cen­tral éga­le­ment dans le monde uni­ver­si­taire : ce sont eux qui opé­re­ront la sélec­tion entre le bon grain et l’i­vraie, ou ce qu’ils per­çoivent comme tel. Même si l’in­ter­net per­met une visi­bi­li­té accrue de sen­si­bi­li­tés autre­fois mar­gi­na­li­sées, il n’empêche donc pas l’os­tra­cisme.

Quel est votre plus grande réus­site dans le domaine édi­to­rial ? Quel est l’au­teur le plus injus­te­ment mécon­nu que vous ayez édi­té ?

Je ne pour­rai pas iso­ler une réus­site en par­ti­cu­lier. C’est au contraire la constance de l’ac­tion édi­to­riale qui est méri­toire, sur la durée. La struc­ture édi­to­riale dont je m’oc­cupe actuel­le­ment (Kri­sis) a exis­té sous des formes diverses depuis près de cin­quante ans. Tou­jours dans les marges, mais tou­jours influente mal­gré tout, et tou­jours pré­sente. Je suis très fier d’en être l’un des conti­nua­teurs, l’un des héri­tiers. Quant à l’ad­jec­tif « mécon­nu », il ne sau­rait s’ap­pli­quer à Alain de Benoist, mais il est en tout cas l’au­teur le plus injus­te­ment décon­si­dé­ré que nous ayons édi­té. C’est un homme de très grand talent, qui a long­temps été bou­dé par la grande édi­tion. Mais les choses com­mencent à chan­ger, fort heu­reu­se­ment, car la mau­vaise répu­ta­tion qu’on acco­lait par le pas­sé à Alain de Benoist était pro­fon­dé­ment ignoble. Il publie main­te­nant aux édi­tions de Fal­lois, chez Pierre-Guillaume de Roux, au Rocher, etc. Le public semble de plus en plus favo­rable aux pen­sées alter­na­tives. Au moment où Eric Zem­mour cara­cole en tête des ventes d’es­sais, les gens com­pren­draient d’au­tant plus mal qu’A­lain de Benoist soit encore ostra­ci­sé. Mais n’ou­blions pas que, si les pos­si­bi­li­tés d’ex­pres­sion média­tique sont plus grandes, le trai­te­ment média­tique des auteurs sul­fu­reux reste quant à lui par­tial et orien­té. Cer­tains intel­lec­tuels ico­no­clastes passent certes beau­coup de temps dans les médias, comme Zem­mour, Onfray ou Fin­kiel­kraut. Mais ils sont atta­qués sans cesse ! Les lignes bou­ge­ront réel­le­ment lorsque ce ne sera plus le cas et qu’il sera pos­sible, en France, de pro­po­ser des alter­na­tives au libé­ra­lo-cen­trisme domi­nant.

Est-ce que l’a­ve­nir de l’in­tel­li­gence ne repose pas en par­tie sur une inter­na­tio­nale des édi­teurs et réseaux intel­lec­tuels en Europe ?

C’est impor­tant et, très fran­che­ment, notre mou­vance a par­ti­cu­liè­re­ment bien réus­si dans ce domaine. Alain de Benoist mobi­lise un vaste réseau euro­péen, et c’est d’ailleurs en Ita­lie qu’il a le plus grand suc­cès. Nous avons la chance de pou­voir nous appuyer sur un large réseau de contacts, que ce soit en Ita­lie, en Espagne, en Bel­gique, en Alle­magne, et même par­tout dans le monde. Nous avons des cor­res­pon­dants à l’é­tran­ger, et nous y connais­sons des édi­teurs, qui suivent tout ce que nous fai­sons. Ce sont ces édi­teurs étran­gers qui tra­duisent une bonne par­tie des livres que nous publions en France et assurent notre influence inter­na­tio­nale très large. Se déve­lop­per à l’é­chelle euro­péenne pré­sente deux inté­rêts. Le pre­mier est de dépas­ser les conflits idéo­lo­giques fran­co-fran­çais. Secon­de­ment, l’é­lar­gis­se­ment de l’in­fluence intel­lec­tuelle per­met de trai­ter cer­taines ques­tions à l’é­chelle glo­bale. Nous devons tous consti­tuer un réseau inter­na­tio­nal pour avoir du poids à l’é­chelle de la socié­té, face à des pro­blé­ma­tiques elles-mêmes de plus en plus glo­bales : mon­dia­li­sa­tion, crise éco­lo­gique, déve­lop­pe­ment de la fiance, etc. Car c’est à une authen­tique crise de la civi­li­sa­tion euro­péenne que nous sommes en train d’as­sis­ter. Notre peuple ne peut pas se déve­lop­per sans un rap­port au livre qui soit fon­dé sur l’exi­gence. Sans rigueur dans la lec­ture et dans la pen­sée, la culture se dégrade. L’ap­proche consu­mé­riste du livre condamne le peuple fran­çais, euro­péen et occi­den­tal à une atti­tude gré­gaire. C’est l’in­tel­li­gence qui pré­serve de la doci­li­té. On n’a pas d’i­dées rebelles sans avoir tout sim­ple­ment des idées. Le nivel­le­ment de la culture abou­tit à un nivel­le­ment de l’es­prit cri­tique et de l’in­tel­li­gence. Le phi­lo­sophe et his­to­rien Jacob Burck­hardt a déjà déve­lop­pé depuis long­temps cette thèse de la mort de la civi­li­sa­tion en consta­tant que les moyens de com­mu­ni­ca­tion modernes allaient certes per­mettre une dif­fu­sion de la culture, mais aus­si une com­mer­cia­li­sa­tion de la pen­sée. Je suis convain­cu qu’il s’a­git du prin­ci­pal défi à rele­ver, et le monde de l’é­di­tion y joue un rôle cru­cial. Aujourd’­hui, ce défi ne peut être rele­vé que de manière asso­cia­tive. Dans un monde où l’argent occupe une place aus­si impor­tante, nous devons sor­tir du culte de la mar­chan­dise. Nous devons faire le pari de l’in­tel­li­gence pour que l’homme soit de nou­veau struc­tu­ré par la culture, plu­tôt qu’a­bê­tit par les médias.

Pro­pos recueillis par Fran­cis Ven­ci­ton