Macron à Ver­sailles : le Grand Mamamouchi

Macron à Ver­sailles : le Grand Mamamouchi

Emma­nuel Macron a‑t-il le sens de la mesure ? Sau­ra-t-il ne pas aller trop loin ? Son dis­cours de Ver­sailles, devant le Congrès, n’a pas eu l’ef­fet escomp­té : la presse oli­gar­chique elle-même, qui a pour­tant fait en grande par­tie son élec­tion mais envers laquelle il se montre désor­mais ingrat, la tenant à dis­tance de ses dépla­ce­ments ou la pri­vant de 14-Juillet, a moqué un dis­cours « stra­to­sphé­rique » (Le Figa­ro) mar­qué par « le flou et la forme » (Libé­ra­tion). Celui, bien trop long, d’un télé­van­gé­liste sans talent, tant, très vite, le pro­pos, pro­non­cé sur un ton uni­for­mé­ment sur­joué, comme pour en dis­si­mu­ler la vacui­té, a sus­ci­té l’en­nui. Tel un potache qui croit impres­sion­ner son cor­rec­teur de phi­lo en accu­mu­lant des phrases aus­si pré­ten­tieuses que vagues, ce qui lui coûte la moyenne, Emma­nuel Macron, qui croit dur comme fer que les Fran­çais sont, tout autant que lui, per­sua­dés de son génie « com­plexe », semble sur­tout s’être plus écou­té par­ler qu’a­voir convain­cu son audi­toire, du moins quand celui-ci a réus­si à suivre jus­qu’au bout un dis­cours ver­beux, accu­mu­lant les pla­ti­tudes, agré­men­té ici ou là de quelques for­mules creuses. Telle cette « liber­té forte » qui risque de n’être aux liber­tés réelles que ce que les valeurs de la Répu­blique sont au « vivre-ensemble » : une dupe­rie cachant, en l’oc­cur­rence, la bru­ta­li­té crois­sante de la divi­sion entre ceux qui « réus­sissent » – les gagnants de la mon­dia­li­sa­tion – et ceux qui, aux yeux du chef de l’É­tat lui-même, ne seraient « rien ». Sans oublier un ton pater­na­liste à l’é­gard du chef du gou­ver­ne­ment, défi­ni­ti­ve­ment humi­lié à la veille de son dis­cours de poli­tique géné­rale, et hau­tain envers les par­le­men­taires, aux­quels il sem­blait don­ner une leçon d’é­thique poli­tique au mépris de la sépa­ra­tion des pouvoirs…

Outre un plai­doyer sans ori­gi­na­li­té pour l”« Europe », des mesures en matière ins­ti­tu­tion­nelle ont certes été annon­cées. Elles visent notam­ment à amé­lio­rer la repré­sen­ta­ti­vi­té poli­tique de l’As­sem­blée par l’in­tro­duc­tion d’une dose de pro­por­tion­nelle, à don­ner un sem­blant de par­ti­ci­pa­tion au peuple sou­ve­rain via un droit de péti­tion qui n’en­gage à rien et qui per­met sur­tout d’en­ter­rer défi­ni­ti­ve­ment le réfé­ren­dum d’i­ni­tia­tive popu­laire ou, sur­tout, à ratio­na­li­ser davan­tage encore le tra­vail par­le­men­taire : dimi­nu­tion d’un tiers du nombre des dépu­tés, séna­teurs et membres du Conseil éco­no­mique, social et envi­ron­ne­men­tal, sim­pli­fi­ca­tion de la navette des textes entre le Sénat et l’As­sem­blée ou vote de cer­taines lois non plus en séance publique mais au sein des com­mis­sions, ce qui serait une remise en cause radi­cale de la mis­sion même de dépu­té, qui se ver­rait ain­si pri­vé de son droit indi­vi­duel d’a­men­de­ment et dont la fonc­tion tech­nique effa­ce­rait la fonc­tion politique.

Ce qui est inté­res­sant, c’est la lec­ture très par­ti­cu­lière que Macron fait de la Consti­tu­tion. « Le pré­sident de la Répu­blique doit fixer le sens du quin­quen­nat et c’est ce que je suis venu faire devant vous. Il revient au Pre­mier ministre qui dirige l’ac­tion du gou­ver­ne­ment de lui don­ner corps  » On sait que la Consti­tu­tion est plus pré­cise, qui sti­pule (article 20) que le Gou­ver­ne­ment « déter­mine et conduit la poli­tique de la nation », tan­dis que le pré­sident de la Répu­blique « assure, par son arbi­trage, le fonc­tion­ne­ment régu­lier des pou­voirs publics ain­si que la conti­nui­té de l’É­tat » (article 5). Le vague de son pro­pos per­met à Macron d’é­chap­per à la lettre – et à l’es­prit ? – de la Consti­tu­tion en ins­tal­lant une hyper­pré­si­dence de fait. Certes, nous ne serons pas plus répu­bli­cains que Marianne V et ne défen­drons pas outre mesure une Consti­tu­tion qui n’a duré que parce qu’elle a su épou­ser des pra­tiques dif­fé­rentes. De plus, par­ti­sans que nous sommes d’une monar­chie effec­tive, un pré­sident qui gou­ver­ne­rait ne serait pas pour nous effrayer, nous qui n’a­vons jamais cru en l’ar­ti­fi­cielle dicho­to­mie entre « régner » et « gou­ver­ner », inven­tée en jan­vier 1830 par le libé­ral de gauche Adolphe Thiers, afin de mieux délé­gi­ti­mer l’ac­tion de Charles X – « le roi règne mais ne gou­verne pas » : la for­mule n’est pas exac­te­ment celle de Thiers, mais le sens y est –, ce qui a per­mis de pré­pa­rer les esprits au ren­ver­se­ment du der­nier frère de Louis XVI. En revanche, nous ne sommes pas cer­tains d’ac­cep­ter volon­tiers l’é­ta­blis­se­ment d’un pou­voir per­son­nel qui, cari­ca­tu­rant la fonc­tion royale, lais­se­rait les mains libres à Emma­nuel Macron pour mieux asseoir sa volon­té de « trans­for­mer » la France – puisque celle-ci ne serait pas « réfor­mable ». Aus­si son pro­jet à l’au­tomne d’ins­tau­rer un état d’ur­gence per­ma­nent en le fai­sant entrer dans le droit com­mun n’est-il pas sans nous inquiéter.

Faire adve­nir une France nouvelle

Car le prin­ci­pal de son dis­cours est là : dans cette volon­té de s’ap­puyer, pour « faire adve­nir » une « France nou­velle », sur la « nou­veau­té radi­cale » de sa majo­ri­té. En effet, l’é­lec­tion de celle-ci tra­dui­rait l”« impa­tience » de « notre peuple » à « emprun­ter une voie radi­ca­le­ment nou­velle ». Par­don aux lec­teurs pour ce conden­sé de la prose pré­si­den­tielle. Mais elle révèle com­bien, pour son auteur, notre pays est une terre vierge, ou, ce qui revient au même, encore sau­vage, qu’il s’a­git de faire naître à son des­tin. On a remar­qué son incom­pré­hen­sion de l’his­toire de France : on s’en éton­ne­rait moins si on avait fait sa juste part à son alié­na­tion au mode de pen­ser amé­ri­cain, qui a for­gé en lui la convic­tion qu’il devait être pour la France ce que Tho­mas Jef­fer­son a été pour les États-Unis nais­sants : un fon­da­teur. À ses yeux, l’his­toire de France n’est que la pré­his­toire de notre pays. Un nou­veau Jef­fer­son nous est né, venu fon­der cette « répu­blique contrac­tuelle », dont le tryp­tique, très amé­ri­cain, lui aus­si, « effi­ca­ci­té, repré­sen­ta­ti­vi­té, res­pon­sa­bi­li­té », est des­ti­né à rem­pla­cer le vieux tryp­tique répu­bli­cain, « liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té », la liber­té (forte ?) étant, pré­ci­sé­ment, « ce qui récon­ci­lie liber­té et éga­li­té, jus­tice et effi­ca­ci­té » (sic). Ne va-t-il pas jus­qu’à pré­tendre que, « ce qui nous est deman­dé par le peuple fran­çais, c’est de renouer avec l’es­prit de conquête qui l’a fait, pour enfin le récon­ci­lier avec lui-même » ? Quel « esprit de conquête », quelle men­ta­li­té de Far-West ont jamais pré­si­dé à la construc­tion patiente, par les Capé­tiens, du pré car­ré fran­çais ? Faute de le connaître, faute d’y appar­te­nir, le regar­dant du Tou­quet comme de Sirius, Macron invente un peuple fran­çais qui n’existe que dans son ima­gi­na­tion alié­née. Mais il est à ce point convain­cu du carac­tère qua­si divin de sa mis­sion qu’il l’est éga­le­ment d’ap­par­te­nir au camp du Bien et qu’il pré­vient : « les forces adverses conti­nuent d’être puis­santes », prin­ci­pa­le­ment « dans les têtes ».

Le ver­nis pré­si­den­tiel s’effrite

Oui, elles conti­nuent d’être puis­santes et pour­raient bien, le moment de sidé­ra­tion pas­sée et avant que Macron ne réus­sisse à impo­ser un lavage orwel­lien de nos cer­veaux, faire écla­ter ce qui pour­rait bien­tôt se révé­ler comme une simple bau­druche – que l’o­li­gar­chie a d’au­tant plus faci­le­ment gon­flée qu’elle a su uti­li­ser son nar­cis­sisme. Maxime Tan­don­net remarque que « l’hy­per-pré­si­dence, fon­dée sur une forme d’i­do­lâ­trie média­tique, à la fois fra­gile et super­fi­cielle, risque à tout moment de bas­cu­ler dans le rejet et le lyn­chage d’un pré­sident deve­nu bouc émis­saire et d’en­gen­drer ain­si une crise de confiance » (Le Figa­ro du 3 juillet). Espé­rons sur­tout que le sens du ridi­cule, qui dis­tingue le pays réel, fasse rapi­de­ment son office. À Ver­sailles, le ver­nis pré­si­den­tiel a com­men­cé à cra­quer. C’est d’un roi que les Fran­çais ont besoin, pas d’un M. Jour­dain de la poli­tique aspi­rant à deve­nir le Grand Mama­mou­chi d’une France nouvelle.

Fran­çois Marcilhac