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Guil­hem Gol­fin : « Le retour à la sou­ve­rai­ne­té est une solu­tion insuffisante »

La sou­ve­rai­ne­té et le bien com­mun sont au cœur du livre publié par Guil­hem Gol­fin. Reve­nant sur ces notions, il nous éclaire, par ailleurs, sur le rôle qui incombe, selon lui, aux catho­liques et à l’É­glise de France.

L’Ac­tion Fran­çaise 2000 – Les sou­ve­rai­nistes fran­çais se trompent-ils dans leur ana­lyse de la souveraineté ?

Guil­hem Gol­fin – J’ai en effet vou­lu mon­trer dans mon livre que le para­digme de la sou­ve­rai­ne­té cor­res­pond à une concep­tion incor­recte du poli­tique, et que la reven­di­ca­tion répé­tée d’un retour à la sou­ve­rai­ne­té (fonds de com­merce des sou­ve­rai­nistes) est une solu­tion insuf­fi­sante, voire erro­née. La sou­ve­rai­ne­té par­ti­cipe d’une même concep­tion de la poli­tique que celle qu’ils com­battent, née à l’é­poque moderne, et qui consiste, pour l’es­sen­tiel, à n’en­vi­sa­ger les choses qu’au prisme du pou­voir. Un pou­voir comme a prio­ri, et qui impose un ordre à une socié­té humaine qui en elle-même en est dénuée. Il n’y a donc pas d’ordre natu­rel des choses mais un ordre arti­fi­ciel. Dans cette pers­pec­tive, la fina­li­té du poli­tique est aban­don­née, fina­li­té qui est le bien com­mun, ou ce qu’A­ris­tote nomme le bien poli­tique.

Vous ter­mi­nez votre livre, Sou­ve­rai­ne­té et désordre poli­tique, qui ne se veut pas un trai­té de phi­lo­so­phie mais plu­tôt un manuel d’ac­tion, par plu­sieurs constats, dont celui qu’en France nous sommes loin du bien com­mun et que les corps inter­mé­diaires qui devraient per­mettre de l’at­teindre sont défaillants. Pour­quoi assi­gnez- vous aux catho­liques le rôle de le dis­cer­ner et de le faire advenir ?

Que nous soyons éloi­gnés du bien com­mun, cela me paraît évident, avant tout du fait des concep­tions poli­tiques sur les­quelles repose notre socié­té depuis long­temps, concep­tions qui ont eu les consé­quences pra­tiques que nous consta­tons aujourd’­hui, avec une accé­lé­ra­tion depuis un demi-siècle : la socié­té est plus frac­tion­née que jamais. Or, le bien com­mun est un prin­cipe d’u­ni­té ; il est donc aujourd’­hui consi­dé­ra­ble­ment affai­bli, voire inexis­tant. Le rôle des catho­liques me paraît essen­tiel parce que les catho­liques, s’ils le veulent, peuvent retrou­ver la juste concep­tion du poli­tique, car c’est leur tra­di­tion (mais cela implique de rompre avec un cer­tain moder­nisme qui a conduit l’É­glise à suivre les modes intel­lec­tuelles de l’é­poque). Par ailleurs, ils ne peuvent pas ne pas le faire puisque l’É­van­gile conduit à la recherche du bien et, c’est inhé­rent à la foi, un bien qui ne soit pas qu’un bien pour les catho­liques mais un vrai bien com­mun. Si les catho­liques retrou­vaient les res­pon­sa­bi­li­tés poli­tiques dont ils ont été exclus depuis deux siècles envi­ron, ils ne pour­raient pas faire une poli­tique confes­sion­nelle, uni­que­ment à des­ti­na­tion de leur confes­sion, mais s’ef­for­ce­raient d’in­té­grer toutes les caté­go­ries, toutes les per­sonnes, toutes les com­mu­nau­tés : la socié­té dans sa diversité.

Y a‑t-il aujourd’­hui des formes d’en­ga­ge­ment catho­lique qui tendent dans cette direction ?

Très clai­re­ment, oui. Le tra­vail de la Fon­da­tion pour l’É­cole, par exemple, acon­fes­sion­nelle à juste titre mais por­tée par la foi des catho­liques qui l’a­niment. Ce tra­vail est au ser­vice de tous. D’autres struc­tures, comme le Centre euro­péen pour le Droit et la Jus­tice (ECLJ) de Gré­gor Pup­pinck, vont dans le même sens, etc.

On a l’im­pres­sion qu’à chaque fois vous prô­nez une refon­da­tion « par le bas » : des gens s’or­ga­nisent dans leur domaine de com­pé­tence, de manière par­cel­laire, spo­ra­dique. Espé­rez-vous que le réseau va se den­si­fier ? Com­ment fonc­tion­ne­rait la réunion de toutes ces expé­riences limitées ?

C’est un enjeu fon­da­men­tal. Il faut dis­tin­guer deux temps. Actuel­le­ment, le pou­voir échappe aux catho­liques (et à tous ceux qui visent le bien com­mun) : il faut pré­pa­rer le ter­rain, den­si­fier les ini­tia­tives locales, for­cé­ment par­tielles, diver­si­fier leur conte­nu, espé­rer qu’elles se ren­forcent les unes les autres. Mais aucune refon­da­tion ne sera durable si on n’at­teint pas à terme le niveau du poli­tique, le niveau archi­tec­to­nique qui per­met de faire conver­ger les éner­gies diverses qui font la socié­té, de coor­don­ner, d’u­ni­fier. Il ne faut donc jamais renon­cer à exer­cer l’au­to­ri­té poli­tique : il y a là très clai­re­ment un tra­vail de recon­quête à mener.

Tout ce que l’É­glise catho­lique a entre­pris comme action sociale depuis plus d’un siècle par­ti­cipe-t-il de ce bien com­mun ? L’É­glise, à tra­vers ses struc­tures éta­blies et ses asso­cia­tions, est-elle efficace ?

Vaste ques­tion ! L’ac­tion cari­ta­tive, quand elle existe, va dans le sens du bien com­mun. Mais il faut faire la part des choses entre cette action réelle et ce qui relève de l’i­déo­lo­gie de notre époque. Ain­si, par exemple, le fait que l’É­glise éta­blie, comme vous dites, ait fait sien le vocable de « soli­da­ri­té », qui ren­voie à une sorte de troi­sième voie entre le socia­lisme et l’in­di­vi­dua­lisme libé­ral, n’est pas sans consé­quence, et peut conduire à s’in­ter­ro­ger sur la per­ti­nence d’ac­tions qui ne s’ins­crivent pas tou­jours dans une réelle pers­pec­tive de foi.

Dans votre livre, n’ex­pli­quez-vous pas qu’il y a peu de chances que les clercs soient capables de pen­ser et de conduite la refon­da­tion que vous appe­lez de vos vœux ?

Je le main­tiens. Je ne pré­tends pas avoir une vision exhaus­tive de l’É­glise de France, et il y a bien sûr des clercs qui ont une juste concep­tion de la socié­té et sont très capables. Mais pour autant, ils ne s’ins­crivent pas dans la ligne offi­cielle telle que l’ex­prime la Confé­rence des évêques de France (CEF), cen­sée repré­sen­ter l’É­glise de notre pays, et ils sont minoritaires.

Pierre Manent appe­lait les catho­liques à inté­grer les musul­mans. Est-ce une bonne idée ou pas ?

C’est un sujet de pré­oc­cu­pa­tion majeur, qu’on pour­rait élar­gir à d’autres com­mu­nau­tés, moins mena­çantes pour l’u­ni­té du pays, moins reven­di­ca­trices, mais aux cultures très dif­fé­rentes de la nôtre. Oui, leur rôle est essen­tiel. Mais que veut dire inté­grer ? Sur un plan reli­gieux, cela passe par l’é­van­gé­li­sa­tion (et l’É­glise ins­ti­tu­tion­nelle ne met pas vrai­ment cela en avant) ; et sur un plan social et poli­tique, cela sup­pose de faire renaître les ver­tus, d’a­bord humaines, qui peuvent nous réunir, et de manière géné­rale une vraie culture fran­çaise et européenne.

Les catho­liques actifs ne sont plus qu’une mino­ri­té en France. Mais en dehors de la France, dans le monde anglo-saxon entre autres, il existe un cou­rant phi­lo­so­phique et même poli­tique qui pense les com­muns, le bien com­mun. Est-ce pertinent ?

Il y a un bien plus grand dyna­misme en Angle­terre et aux États-Unis que chez nous, c’est cer­tain. L’U­ni­ver­si­té y est bien plus libre qu’en France, où elle s’est trans­for­mée en tour d’i­voire et ne joue pas un rôle social. Ça ne peut que nous ins­pi­rer, mal­gré nos dif­fé­rences, et l’exer­cice de la rai­son doit per­mettre aux non-catho­liques de retrou­ver une vision plus sen­sée, moins idéo­lo­gique, de la réa­li­té et de la société.

Qu’en est-il des monar­chistes ? Ont-ils selon vous une posi­tion per­ti­nente dans ce débat ?

Le cou­rant monar­chique est per­ti­nent, certes, car ce à quoi il s’op­pose n’est pas abs­trait, n’est pas juste de l’ordre des idées : les struc­tures répu­bli­caines ne sont pas neutres et vont à l’en­contre du bien com­mun, clai­re­ment. Main­te­nant, que l’a­ve­nir de la France soit le retour de la monar­chie ou la refonte d’une répu­blique radi­ca­le­ment autre, cou­pée des prin­cipes révo­lu­tion­naires, ça !… Les deux entre­prises me semblent aus­si dif­fi­ciles l’une que l’autre. Le cou­rant monar­chiste a toute sa légi­ti­mi­té : main­te­nant, qu’il le prouve, qu’il fasse quelque chose, qu’il montre ses capacités.

Pro­pos recueillis par Phi­lippe Mesnard