Algé­rie : une catas­trophe annoncée

Algé­rie : une catas­trophe annoncée

Les pers­pec­tives appa­raissent bien sombres pour l’Al­gé­rie : même si le prix du pétrole remon­tait, les maux pro­fonds et struc­tu­rels dont souffre le pays ne dis­pa­raî­traient pas pour autant.

La crise que tra­verse aujourd’­hui l’Al­gé­rie est plus grave que celle de 1986, quand l’ef­fon­dre­ment du prix du pétrole avait failli empor­ter le pays. En trente ans, rien n’a été fait pour diver­si­fier l’é­co­no­mie et la nomenk­la­tu­ra a conti­nué à se ser­vir. Mais alors qu’en 1986 les réserves pétro­lières algé­riennes étaient encore immenses, aujourd’­hui les nappes sont en voie d’é­pui­se­ment ; quant au FRR (Fonds de régu­la­tion des recettes), la réserve ultime de l’É­tat, comme il n’est plus ali­men­té par les recettes pétro­lières, il sera pro­chai­ne­ment épui­sé. La poli­tique d’as­sis­ta­nat d’É­tat ne pour­ra alors plus être sui­vie et, dans ces condi­tions, com­ment cal­mer la fureur de la rue ? Or, si le pays explo­sait, la Médi­ter­ra­née occi­den­tale serait embra­sée ain­si que tout le Magh­reb et le Sahel. Sans par­ler des consé­quences migra­toires pour la France.

Le réveil du jihadisme

Durant la décen­nie noire 1991, l’Al­gé­rie fut le théâtre d’une sau­vage et san­glante lutte armée. Depuis le début de l’an­née 2016, l’in­ten­si­fi­ca­tion des actions armées tra­duit une volon­té des jiha­distes d’o­pé­rer un retour en force en Algé­rie, cible pri­vi­lé­giée d’A­q­mi en Afrique du Nord. Si la bombe sociale algé­rienne n’a pas encore explo­sé, c’est grâce à la manne pétro­lière qui per­met à l’É­tat de sub­ven­tion­ner pour 70 mil­liards de dol­lars par an la consom­ma­tion des « classes défa­vo­ri­sées ». Les sub­ven­tions (essence, élec­tri­ci­té, loge­ment, trans­ports, pro­duits ali­men­taires de base, etc.), tota­lisent ain­si entre 25 % et 30 % du PIB. À ces sommes, il convient d’a­jou­ter 20 % du bud­get de l’É­tat qui sont consa­crés au clien­té­lisme. Avec 6 % de toutes les dota­tions minis­té­rielles, le bud­get du minis­tère des Anciens Com­bat­tants est ain­si supé­rieur à ceux de l’A­gri­cul­ture (5 %) et de la Jus­tice (2 %).

Plus géné­ra­le­ment, une par­tie de la popu­la­tion algé­rienne est en voie de clo­char­di­sa­tion, ce qui consti­tue une bombe à retar­de­ment qui peut explo­ser à tout moment. Le chô­mage des jeunes atteint au mini­mum 35 % avec pour résul­tat l’é­mi­gra­tion de la jeu­nesse et des diplô­més. À ce jour, sans espoir dans leur pays, près de deux mil­lions d’Al­gé­riens nés en Algé­rie ont ain­si émi­gré, dont une par­tie impor­tante de cadres for­més dans les uni­ver­si­tés durant les décen­nies soixante-dix et quatre-vingt. Sur ce total, en 2014, 1 460 000 s’é­taient ins­tal­lés en France (Alge­ria-Watch, 21 sep­tembre 2014) ; depuis, le mou­ve­ment a connu une amplification.

La folle démographie

Depuis 2000, paral­lè­le­ment à la réis­la­mi­sa­tion de la socié­té, nous assis­tons à la reprise de la nata­li­té alors que, durant les deux décen­nies pré­cé­dentes, un effort de contrôle des nais­sances avait été fait. 

Au mois de jan­vier 2017, l’Al­gé­rie comp­tait 41,2 mil­lions d’ha­bi­tants avec un taux d’ac­crois­se­ment annuel de 2,15 % et un excé­dent annuel de 858 000 habi­tants. Le chiffre des nais­sances vivantes (enfant nés vivants) illustre d’une manière élo­quente cette évo­lu­tion : en 2000 l’Al­gé­rie comp­tait 589 000 nais­santes vivantes ; en 2012, elles étaient 978 000 et en 2015, 1 040 000. Com­ment nour­rir ces bouches sup­plé­men­taires alors que l’Al­gé­rie consacre déjà le quart de ses recettes tirées des hydro­car­bures à l’im­por­ta­tion de pro­duits ali­men­taires de base – dont elle était expor­ta­trice avant 1962 ?

Hydro­car­bures en crise

Le pétrole et le gaz assurent bon an mal an entre 95 et 97 % des expor­ta­tions et envi­ron 75 % des recettes bud­gé­taires de l’Al­gé­rie, troi­sième pro­duc­teur afri­cain de pétrole. Or, la pro­duc­tion de pétrole baisse et le pays n’au­rait encore, selon cer­taines sources, que pour deux à trois décen­nies de réserves. Le 1er juin 2014, le Pre­mier ministre algé­rien, M. Abdel­ma­lek Sel­lal, décla­ra devant l’As­sem­blée popu­laire natio­nale (APN) : « D’i­ci 2030, l’Al­gé­rie ne sera plus en mesure d’ex­por­ter les hydro­car­bures, sinon en petites quan­ti­tés seule­ment. […] D’i­ci 2030, nos réserves cou­vri­ront nos besoins internes seule­ment. »

Aux ten­sions sociales s’a­joutent les pro­blèmes eth­niques qui prennent de plus en plus d’am­pleur dans la région du Mzab entre Moza­bites et Arabes. Le pays est éga­le­ment frac­tu­ré entre idéo­lo­gie ara­biste et ber­bé­risme. Les Kabyles n’ont ain­si pas renon­cé à lut­ter contre l’a­ra­bi­sa­tion for­cée qu’ils subissent depuis 1962, cer­tains allant même jus­qu’à par­ler de poli­tique d’ef­fa­ce­ment de l’i­den­ti­té ber­bère. L’Al­gé­rie est en pleine incer­ti­tude avec un pré­sident qui n’au­rait plus que quelques ins­tants de luci­di­té par jour. Plu­sieurs clans sont prêts à s’af­fron­ter pour s’emparer ou pour conser­ver le pou­voir. Par­mi eux, quelle est encore la force de l’ar­mée ? Quel rôle Saïd Bou­te­fli­ka pour­rait-il jouer dans un proche ave­nir ? Le clan pré­si­den­tiel réus­si­ra-t-il à impo­ser un suc­ces­seur garan­tis­sant sa sur­vie ? La rue vien­dra-t-elle per­tur­ber la suc­ces­sion pré­si­den­tielle ? Voi­là autant de ques­tions qui demeurent en sus­pens et qui condi­tionnent l’a­ve­nir à court et à moyen terme de l’Algérie. 

Les pers­pec­tives algé­riennes sont donc sombres car, même si le prix du pétrole remon­tait, les maux pro­fonds et struc­tu­rels dont souffre le pays ne dis­pa­raî­traient pas pour autant. Ils découlent de l’ar­ti­fi­cia­li­té de l’Al­gé­rie, des men­songes de sa fausse his­toire et de l’im­pos­ture de ses mythes fon­da­teurs. Rien ne pour­ra donc être entre­pris en Algé­rie sans une volon­té de fon­der la nation algé­rienne, ce qui passe par la prise en compte de ses réa­li­tés géo­gra­phiques, eth­niques et his­to­riques. À défaut, ses com­po­sants se replie­ront sur la seg­men­ta­ri­sa­tion, ce qui ouvri­rait une voie royale aux islamistes. 

Ber­nard Lugan