Un roman noir ballotté entre 1944 et 2015

Sous la plume d’Elsa Marpeau, le souvenir de la Libération nourrit une enquête policière se déroulant de nos jours. Une histoire douloureuse abordée sans manichéisme.

Un thème peu banal pour un roman noir  : 1944, l’épuration, les jours et les mois qui suivent l’avancée des Alliés dans l’Hexagone, les femmes tondues. Un roman d’abord paru en Série noire chez Gallimard, maintenant réédité en Folio policier. Écrit par une femme. Roman choc, dérangeant. Présentation de l’éditeur  : «  Été 1944. Une femme court dans la campagne icaunaise. Elle cherche à échapper à la foule qui veut la tondre. Été 2015. Un homme a été tué près d’un lac. La gendarme chargée de l’enquête soupçonne que son meurtre est lié à une tonte, qui a eu lieu soixante-dix ans plus tôt. Entre aujourd’hui et hier, les destins s’entremêlent mais les protagonistes ne s’en souviennent plus. Ils ont oublié la colère, les jours de liesse et la cruauté des vaincus contre ceux de leur camp, lors de la Libération.  » Un roman salué par nombre de critiques lors de sa sortie, dont Sébastien Lapaque dans Le Figaro littéraire. À juste titre.

Et ils oublieront la colère est d’abord une réussite dans le genre du roman noir. Le lecteur est pris à la gorge par l’histoire, proche des personnages, attaché à certains même, troublé, surpris par les rebondissements. Entraîné. Mais c’est aussi une réussite du fait de son thème, provocateur encore en 2017, et surtout en rien binaire. L’auteur n’accuse ni les uns, ni les autres, pas plus les circonstances  ; elle ne propose aucune excuse. À quiconque. Et ils oublieront la colère place simplement son lecteur face à l’immensité de la bêtise humaine, hier comme aujourd’hui, près de Sens, mais au fond ici comme ailleurs. Une bêtise dont l’on ne peut rien dire, sauf à gâcher le plaisir intense et trouble de cette lecture. Reste que l’humain qui apparaît là est en effet sombre, capable des pires sottises tant sur le plan individuel que collectif. Les foules entraînent les individus au pire, les circonstances aussi. Mais les individus pris dans un contexte ou dans une foule s’entraînent avant tout eux-mêmes. Parfois sous le joug des apparences. Trompeuses, souvent. Dans un roman noir, les coupables ne sont pas toujours ceux que l’on croit et les surprises laissent pantois. Sur un « sujet » tel que la Collaboration et les femmes tondues à la Libération, l’ensemble est loin d’être anodin. D’autant que le roman navigue entre deux époques, 1944 et 2015, deux crimes que l’on subodore reliés. L’étrange joie d’une courte époque, quelques semaines, et la cruauté des vaincus vengeurs, ce n’est pas rien. La lâcheté est partout  ; on peut être un vrai résistant et une ordure, un résistant de la vingt-quatrième heure et masquer sa propre lâcheté sur la faiblesse. Quoi de mieux, n’est-ce pas, que de s’en prendre à une femme  ? Quoi de plus facile  ? Il y a un féminisme profond et intelligent dans ce roman. Mais aussi un regard tout sauf binaire et mesquin porté sur une époque. Un grand roman noir. Il y a de l’homme dans ce texte. Perturbant.

Paul Vermeulen

Paru dans l'Action Française 2000 n° 2957 du 15 Juin 2017.