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Macron : hydre tyran­nique ou dic­ta­teur éclairé ?

Entre pâmoi­son macro­phile et hos­ti­li­té de prin­cipe, pos­ture com­mune aux contemp­teurs habi­tuels (sur­tout du côté du FN, des Répu­bli­cains ou des socia­listes qui n’ont pas encore fran­chi le Rubi­con), reste-t-il une zone, ni trop blanche, ni trop noire, une zone d’in­cer­ti­tude (comme aurait dit Michel Cro­zier) où la bien­veillance le dis­pu­te­rait tran­quille­ment à la cri­tique dépas­sion­née ? En d’autres termes, peut-on sau­ver le sol­dat Macron et lui accor­der le béné­fice du doute ? Pas si sûr…

A l’heure où nous écri­vons, le pre­mier tour des élec­tions légis­la­tives n’a pas encore eu lieu. On peut tou­te­fois conjec­tu­rer, avec toutes les pré­cau­tions de rigueur, que le nou­veau pré­sident de la Répu­blique pour­ra s’ap­puyer sur une confor­table majo­ri­té de dépu­tés à l’As­sem­blée natio­nale. Jus­qu’au pro­chain renou­vel­le­ment par­tiel du Sénat, l’au­tomne pro­chain, le Gou­ver­ne­ment devra néan­moins com­po­ser avec une chambre haute majo­ri­tai­re­ment de « droite ». Mais pour en faire quoi ? Car entre s’a­dos­ser à une chambre pour faire levier sur la poli­tique que l’on sou­haite conduire ou s’as­seoir des­sus pour lever tout obs­tacle à ladite poli­tique, il n’y a qu’un pas que le flou actuel­le­ment entre­te­nu par l’É­ly­sée et Mati­gnon per­met­trait aisé­ment de fran­chir. Chaque élec­teur ins­crit de ce pays aura pu consta­ter que le maté­riel élec­to­ral du mou­ve­ment macro­nien ne lais­sait aucune place à la moindre ini­tia­tive ou fan­tai­sie locale, le can­di­dat régu­liè­re­ment inves­ti s’é­tant conten­té d’ap­po­ser sa signa­ture au bas d’une pro­fes­sion de foi à laquelle il n’au­ra aucu­ne­ment par­ti­ci­pé. À lire le feuillet de quatre pages, l’on est frap­pé de la très grande géné­ra­li­té des termes comme des inten­tions programmatiques. 

Macron, Jupi­ter dégénéré

Dès lors, l’on se perd en conjec­ture quant au visage de la future assem­blée. Qu’Em­ma­nuel Macron ait annon­cé, durant la cam­pagne pré­si­den­tielle, qu’il « légi­fè­re­rait » par ordon­nances, notam­ment en une matière ô com­bien sen­sible, sinon explo­sive, telle que la légis­la­tion sociale, est un indice suf­fi­sam­ment pro­bant de sa concep­tion du régime par­le­men­taire, à tout le moins de celle qu’il adop­te­ra durant son quin­quen­nat. Celui qui s’ins­cri­vait en faux par rap­port à son pré­dé­ces­seur et men­tor, en affir­mant qu’il ne serait pas « un pré­sident nor­mal », n’en­tend pas non plus deve­nir celui « du quo­ti­dien, de l’a­nec­dote ». Est-ce à dire qu’il aban­don­ne­ra des os à ron­ger à des par­le­men­taires dociles à la fidé­li­té ain­si désin­vol­te­ment récom­pen­sée ? Quand le même pro­cla­ma qu’il serait un pré­sident « jupi­té­rien », nom­breux furent ceux qui inter­pré­tèrent l’é­pi­thète comme syno­nyme d’ab­so­lu, en réfé­rence (d’ailleurs à contre­sens) à une époque monar­chique aus­si révo­lue que mécon­nue donc fan­tas­mée. Sur Media­part (19 mai), Ber­trand Rou­zies note pour­tant que selon Jean Dorat, « pro­fes­seur de Pierre de Ron­sard et de Joa­chim du Bel­lay », l’ad­jec­tif « jupi­té­rien » ren­voie à la notion de jus­tice : « Un gou­ver­ne­ment non jupi­té­rien est un gou­ver­ne­ment mar­tial qui règne par le fer (fer­rum), la vio­lence, au détri­ment du droit, maté­ria­li­sé par le forum (foro), centre de négoce et de jus­tice. […] Un gou­ver­ne­ment jupi­té­rien conso­li­de­ra donc le forum, en rédui­sant la part qu’en détient le négoce, pour désar­mer le fer. Cela tombe bien, Jupi­ter, comme le rap­pelle Dorat, est le père du droit, iu(ri)s pater en latin. Cela tombe d’au­tant mieux que ius, le droit, est l’a­na­gramme de uis, la force vio­lente. Ce couple pho­né­ti­que­ment anta­go­nique ius-uis est à rap­pro­cher en creux du couple Christ-Anté­christ. » De là, cepen­dant, jaillit une funeste ambi­guï­té, car la théo­lo­gie se double alors d’une effrayante réfé­rence à la téra­to­lo­gie (science des monstres) : « Ius, per­son­ni­fi­ca­tion du droit engen­drée par Jupi­ter, a pour pen­dant Uis, per­son­ni­fi­ca­tion de la vio­lence engen­drée par la Terre-mère jalouse. Cette der­nière, comme Luci­fer, rate sa pro­gé­ni­ture, ins­pi­rée par l’en­vie, et Uis a l’ap­pa­rence repous­sante et hybride des Éri­nyes [1]. » Et Rou­zie, de conclure : « L’ex­hor­ta­tion de Dorat n’é­tait pas sans audace. Elle sonne éga­le­ment comme un aver­tis­se­ment à l’é­gard de tous les monarques en ges­ta­tion et en exer­cice. L’as­so­cia­tion du mer­can­ti­lisme et de la force bru­tale, éta­tique ou non, enfante des monstres poli­tiques. Les débuts d’Em­ma­nuel Macron, de ce point de vue, posent de sinistres jalons. Et l’on peut même se deman­der si Macron lui-même n’est pas déjà une manière de monstre, de Jupi­ter dégé­né­ré, que la foire média­tique exhibe pour mas­quer l’é­rein­te­ment de la jus­tice sociale au pro­fit d’une caste vam­pi­rique. »

Mille ver­tus surnaturelles

Le por­trait est cer­tai­ne­ment sans nuance, mais non dénué d’un fond de véri­té quant à l’en­fan­te­ment pro­pre­ment jupi­té­rien d’une icône média­tique que l’on pare de mille ver­tus sur­na­tu­relles. L’Em­ma­nuel tri­ni­taire jailli­rait-il de la cuisse jupi­té­rienne du mor­tel Macron ? Tou­jours est-il que semble s’ins­tal­ler une dic­ta­ture douce orga­ni­sée autour du culte lan­ci­nant de la per­son­na­li­té. D’au­cuns, à l’ins­tar d’un Jacques Sapir, res­sus­ci­tant un vieux concept, ont par­lé de « démo­cra­ture », soit, selon son inven­teur, le socio­logue Gérard Mer­met [2], « une néo­cra­tie qui mêle les avan­tages de la démo­cra­tie et les défauts de la dic­ta­ture » (Démo­cra­ture – Com­ment les médias trans­forment la démo­cra­tie, Aubier, 1987). Mais cette démo­cra­ture ne serait pas pos­sible sans un sys­tème média­tique dont la noci­vi­té n’a d’é­gale que son omni­pré­sence. Au contraire de ses deux pré­dé­ces­seurs immé­diats, Emma­nuel Macron uti­lise les médias à front ren­ver­sé : ce n’est plus le Prince qui les convoque, mais ceux-là qui mettent en scène un sto­ry­tel­ling ser­vant les des­seins du Prince. Jamais n’a-t-on van­té avec autant de com­plai­sance le fait que, tou­jours sur le ter­rain social, la réforme du droit du tra­vail, même par ordon­nance, ne serait pas une sur­prise tant elle avait été annon­cée par le can­di­dat durant la cam­pagne pré­si­den­tielle. Conco­mi­tam­ment, le mon­tage immo­bi­lier légal-immo­ral d’un Richard Fer­rand aura été rapi­de­ment esca­mo­té, de façon à ne pas écor­ner la belle légende macro­nienne du preux et beau che­va­lier aux gants blancs. Aus­si, ne nous y trom­pons pas : la pseu­do-dic­ta­ture macro­nienne, tein­tée d’une sourde nos­tal­gie auto­ri­taire, n’en­ser­ra pas les esprits bien longtemps.

Un sou­ve­rain sans pouvoirs

Créa­ture média­tique par excel­lence, la bulle Macron se dégon­fle­ra à mesure que la réa­li­té poli­tique repren­dra ses droits sur la mode for­cé­ment pas­sa­gère. Ain­si, d’une part, peut-on augu­rer, sans risque d’er­reur, que le mou­ve­ment En marche, par­ti social-démo­crate en ges­ta­tion, sera rapi­de­ment rat­tra­pé par les com­bi­na­zio­ni poli­ti­ciennes, d’au­tant qu’à mi-man­dat se tien­dront les élec­tions muni­ci­pales et dépar­te­men­tales. D’i­ci là, la classe poli­tique, de congrès en scis­sions et de motions en par­te­na­riats de cir­cons­tance, se sera recons­ti­tuée, remo­de­lée, recon­fi­gu­rée. Cette restruc­tu­ra­tion devra, néan­moins, tenir compte du par­ti macro­nien qui pour­rait bien se muer en une sorte de par­ti unique autour duquel gra­vi­te­raient des satel­lites voués à être par­tiel­le­ment absor­bés par ce trou noir poli­tique. D’autre part, il convient de ne pas oublier que si le nou­veau gou­ver­neur de la France confè­re­ra une dimen­sion plus dis­tan­ciée et impé­riale à sa fonc­tion (ce qui, au plan sym­bo­lique, sera tou­jours bon à prendre), son action ne sera qu’un théâtre d’ombres consis­tant à sau­ver les appa­rences d’une sou­ve­rai­ne­té sans pou­voirs. Si la France par­vient à amé­lio­rer son sort, com­mer­cia­le­ment et éco­no­mi­que­ment, sans doute le devra-t-elle davan­tage à une embel­lie des mar­chés finan­ciers et bour­siers qui octroie­ront le sur­plus de confiance néces­saire à l’emprunt public exté­rieur (ce qui ren­for­ce­ra notre dépen­dance aux mar­chés dans une fuite en avant à la dépense publique dont le coût de la dette reste une com­po­sante essen­tielle) qu’au volon­ta­risme d’un chef d’É­tat ne maî­tri­sant aucun des ins­tru­ments réga­liens de la sou­ve­rai­ne­té (mon­naie, poli­tique com­mer­ciale et poli­tique migra­toire, pour ne citer que les domaines qua­si exclu­si­ve­ment trans­fé­rés à l’U­nion euro­péenne). Ce fai­sant, le quin­quen­nat d’Em­ma­nuel Macron, parce qu’il n’au­ra nul­le­ment amor­cé la néces­saire sub­somp­tion de l’é­co­no­mique sous le poli­tique, n’au­ra ser­vi à rien, sauf à accroître la pré­da­tion capi­ta­lis­tique de la Sili­con Val­ley et des banques d’affaires.

Aris­tide Leucate