Macron : un colosse aux pieds d’ar­gile

Macron : un colosse aux pieds d’ar­gile

Lorsque paraî­tront ces lignes, toutes les ana­lyses auront été déjà faites et toutes seront justes. Oui, cette abs­ten­tion his­to­rique exprime le raz-le-bol des Fran­çais de plus d’une année de cam­pagnes élec­to­rales et de scru­tins – pri­maires com­prises –, mais tra­duit éga­le­ment l’ab­sence d’en­goue­ment pour le pré­sident nou­vel­le­ment élu. Non, en dépit de ce que sera pro­ba­ble­ment le résul­tat du second tour, les Fran­çais ne sont pas deve­nus des Macrons de Panurge. Oui, la majo­ri­té dont le pré­sident dis­po­se­ra à l’As­sem­blée sera écra­sante, mais, para­doxa­le­ment, il res­te­ra élu par défaut, puis­qu’il se voit défi­ni­ti­ve­ment pri­vé, par un scru­tin légis­la­tif enta­ché d’une abs­ten­tion plus écra­sante encore que sa majo­ri­té, de toute dyna­mique popu­laire. Oui, nos ins­ti­tu­tions sont à la fois absurdes et appa­rem­ment solides. Absurdes puis­qu’une majo­ri­té écra­sante peut tra­duire non pas une adhé­sion enthou­siaste mais un sen­ti­ment de fata­li­té et de las­si­tude, tout en étant la consé­quence d’une remise en cause des vieilles pra­tiques poli­tiques à tra­vers celle des par­tis qui les incar­naient. Mais une remise en cause illu­soire – la démo­cra­tie n’est-elle pas le régime de l’illu­sion ? –, puisque les Fran­çais se sont aper­çus dès le len­de­main de la nomi­na­tion du nou­veau gou­ver­ne­ment que la Répu­blique en marche ne fait que détour­ner la « vieille poli­tique » à son pro­fit après avoir sim­ple­ment rava­lé la façade. Des ins­ti­tu­tions tou­te­fois solides, puisque la lente mais, semble-t-il, inexo­rable éro­sion de la par­ti­ci­pa­tion aux légis­la­tives depuis 2002 appa­rem­ment ne les affai­blit pas : en dépit d’une repré­sen­ta­ti­vi­té en peau de cha­grin du Par­le­ment et d’un écart tou­jours plus béant entre pays légal et pays réel, rien ne semble sérieu­se­ment les mena­cer, pas même la pers­pec­tive d’une VIe Répu­blique que les Fran­çais n’ont pas plé­bis­ci­tée alors même qu’elle était cen­sée leur redon­ner les clés du pou­voir…

Les élec­tions n’ont jamais rien chan­gé

C’est une véri­té his­to­rique : jamais, en France, depuis la Révo­lu­tion, des élec­tions n’ont per­mis une modi­fi­ca­tion radi­cale de la donne poli­tique. Elles ont pu confir­mer cette modi­fi­ca­tion, lui appor­ter un ver­nis de « légi­ti­mi­té démo­cra­tique », mais le suf­frage uni­ver­sel n’a jamais été à l’o­ri­gine d’un tour­nant his­to­rique. Ce sont l’é­vé­ne­ment, le coup de force, le désastre ou le revi­re­ment mili­taires qui, trou­vant à se tra­duire dans un homme ou une fac­tion, ont, pour le meilleur ou, plus sou­vent encore, pour le pire, ryth­mé notre his­toire poli­tique contem­po­raine depuis que celle-ci n’é­pouse plus le temps humain d’une famille royale, ne s’in­carne plus dans une dynas­tie. Certes, les véri­tés his­to­riques ne sont pas abso­lues : elles relèvent du rela­tif. C’est pour­quoi l’Ac­tion fran­çaise a tou­jours pris soin de pré­ci­ser qu’elle sou­hai­tait le réta­blis­se­ment de la monar­chie par tous les moyens, même légaux. Mais ceux qui enferment leur espé­rance dans la conquête élec­to­rale se pré­parent à une décep­tion per­ma­nente. Ils peuvent tou­jours, après coup, insul­ter l”« élec­teur », abs­trac­tion qui dis­si­mule leur com­pa­triote : cela les sou­lage mais ne fait en rien avan­cer la ques­tion, aveu­glés qu’ils sont sur leur inco­hé­rence, qui est de cher­cher le Bien com­mun sans remettre en cause un régime poli­tique, la Répu­blique ou l’Em­pire plé­bis­ci­taire, qui, fon­dé sur un suf­frage uni­ver­sel détour­né de son domaine de com­pé­tence, ne peut, par défi­ni­tion, assu­rer les condi­tions du Bien com­mun que par inter­mit­tence et après une grave crise natio­nale. À quoi ont ser­vi les « chambres introu­vables » non pas de 1815 – on ne le sait que trop bien –, mais de 1871, de 1919, voire de 1968 ? Elles ont été condam­nées à l’i­nac­tion et à l’é­chec par la logique par­le­men­taire.

LR, PS, FN : tous cou­pables

Aus­si ne sert-il à rien d’être déçu. Déçu, de quoi, du reste ? En refu­sant de s’op­po­ser aux can­di­dats macro­nistes, LR et le PS avaient déjà ava­li­sé leur sor­tie, qu’ils espèrent pro­vi­soire, de l’his­toire par­le­men­taire, d’au­tant plus faci­le­ment que le macro­nisme exprime le sub­strat idéo­lo­gique com­mun de leurs pro­jets res­pec­tifs : la dis­pa­ri­tion de la France comme nation sou­ve­raine incar­nant une iden­ti­té de civi­li­sa­tion au pro­fit d’une Europe vil­lage-témoin du mon­dia­lisme. Quant au Front natio­nal, il ne fait que recueillir le fruit de ses ambi­guï­tés et de son refus per­ma­nent de par­ti­ci­per à une véri­table dyna­mique d’u­nion natio­nale, son arro­gance dis­si­mu­lant mal un ama­teu­risme qua­si ata­vique.

Macron aura appa­rem­ment les mains libres. Du moins au début, ce qui lui per­met­tra, sans doute – il l’es­père – de faire pas­ser sans trop de contes­ta­tion, outre le gad­get légis­la­tif de Bay­rou sur la mora­li­sa­tion de la vie poli­tique, ser­pent de mer démo­cra­tique, sur­tout sa réforme du Code du tra­vail. Au Par­le­ment, la contes­ta­tion sera assu­ré­ment cos­mé­tique. Rien ne dit tou­te­fois que s’il réus­sit à bou­cler les ordon­nances avant la fin de l’é­té, la rue ne vien­dra pas dès la ren­trée se rap­pe­ler au bon sou­ve­nir de dépu­tés godillots, sur­tout si le texte est adop­té dans toute sa vio­lence – que Libé­ra­tion a révé­lée. On peut tou­jours ânon­ner les mêmes reproches à un Code du tra­vail plé­tho­rique (en oubliant qu’il intègre la juris­pru­dence et qu’une sim­pli­fi­ca­tion outran­cière crée­rait une nou­velle juris­pru­dence), ou à un pari­ta­risme qui engraisse des syn­di­cats non repré­sen­ta­tifs. Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain et lais­ser le sala­rié fran­çais seul face à l’al­liance de la finance mon­diale, indif­fé­rente au sort de l’é­co­no­mie fran­çaise, et d’un État deve­nu sa simple cour­roie de trans­mis­sion ? Car l’ob­jec­tif de Macron est évi­dem­ment de sou­mettre le sala­rié fran­çais aux exi­gences euro­péennes et inter­na­tio­nales sous le pré­texte, fal­la­cieux s’a­gis­sant des TPE et PME dont il se moque, de ren­for­cer la com­pé­ti­ti­vi­té des entre­prises. Le texte est en revanche aux petits soins des mul­ti­na­tio­nales. Entre autres mesures ? Outre le fameux ren­ver­se­ment de la hié­rar­chie des normes et une fra­gi­li­sa­tion des contrats de tra­vail – CDI ET CDD – en vue de com­pen­ser le peu consti­tu­tion­nel et déjà reto­qué pla­fon­ne­ment des indem­ni­tés en cas de licen­cie­ment abu­sif – il contre­vient au prin­cipe juri­dique de la répa­ra­tion inté­grale –, le texte vise aus­si à redé­fi­nir le péri­mètre géo­gra­phique en matière de licen­cie­ment éco­no­mique, afin de per­mettre à une mul­ti­na­tio­nale de réduire les effec­tifs de sa filiale fran­çaise en dépit de résul­tats flo­ris­sants à l’é­tran­ger ! Quand on sait com­ment ces mêmes mul­ti­na­tio­nales dépré­cient déjà, de manière arti­fi­cielle et avec la com­pli­ci­té du pays légal, leurs béné­fices réa­li­sés en France pour échap­per à l’im­pôt sur les socié­tés…

Macron impose son pou­voir per­son­nel

Macron sait déjà qu’il ne pour­ra pas en appe­ler au pays réel contre les « cor­po­ra­tismes », pour la simple rai­son qu’il ne pour­ra pas trans­for­mer un simple atten­tisme en sou­tien popu­laire, d’au­tant que sa majo­ri­té, com­po­sée à 90 % de CSP +, est tota­le­ment décon­nec­tée du peuple. Autant dire qu’il est un colosse aux pieds d’ar­gile. D’où sa volon­té d’im­po­ser son pou­voir per­son­nel, par le biais tant de nou­velles dis­po­si­tions liber­ti­cides en matière socié­tale ou mémo­rielle que, sur­tout, de l’ins­tau­ra­tion d’un état d’ur­gence per­ma­nent par l’ins­crip­tion des dis­po­si­tions de celui-ci dans le droit com­mun. Macron, ses satel­lites et, demain, sa « chambre introu­vable » menacent nos liber­tés fon­da­men­tales, prin­ci­pa­le­ment poli­tiques. Les pre­miers visés seront comme tou­jours les patriotes. Un évé­ne­ment pour­rait alors déclen­cher la colère du pays réel, car l’his­toire de France parle pour elle : les Fran­çais n’ont jamais été longs à se révol­ter contre la tyran­nie. Il sera alors pos­sible de véri­fier la soli­di­té d’ins­ti­tu­tions vidées de toute légi­ti­mi­té faute d’in­car­ner le Bien com­mun.

Fran­çois Mar­cil­hac