Refon­der le Bien commun

Refon­der le Bien commun

La répu­blique, c’est la res publi­ca, la chose com­mune à tout le peuple. Elle est le bien com­mun. Mais nos élites orga­nisent un bou­le­ver­se­ment radi­cal du pacte social, jus­qu’à la dis­pa­ri­tion de notre sou­ve­rai­ne­té. Et pré­tendent par là même assu­rer et incar­ner le bien com­mun, confon­du avec un sens de l’his­toire qui condamne la France elle-même à dis­pa­raître… Il faut donc refon­der le bien com­mun pour que le men­songe des élites, qui pré­tendent assu­rer une tran­si­tion sans dou­leur vers l’a­néan­tis­se­ment, soit dénon­cé et leur action, contre­car­rée. Non, l’in­té­rêt géné­ral n’est pas la somme des inté­rêts par­ti­cu­liers. Non, l’in­té­rêt du moment n’est pas celui de l’a­ve­nir. Com­ment déter­mi­ner, aujourd’­hui, dans le contexte actuel mais pour les géné­ra­tions à venir, ce qui est bien, juste, bon, durable, effi­cace, légi­time ? Et com­ment s’as­su­rer que la socié­té met­tra en œuvre les moyens néces­saires pour atteindre le but fixé ? Ce bien com­mun exige-t-il une forme par­ti­cu­lière de gou­ver­ne­ment ? La par­ti­ci­pa­tion du pays réel au gou­ver­ne­ment de la Cité est-elle une marque du bien com­mun ? Et qui peut par­ti­ci­per : per­sonnes, familles, entre­prises, asso­cia­tions, pro­vinces et peuples ont-ils tous un rôle à jouer ? Com­ment sur­tout ne pas tendre vers l’u­to­pie mais s’ins­crire dans la réa­li­té, for­cé­ment mobile, de la nature, des êtres et des nations ?

Le bon gouvernement

Le régime poli­tique n’est lui-même qu’un ins­tru­ment au ser­vice de la réa­li­sa­tion du bien com­mun, le régime monar­chique n’é­tant qu’un des moyens théo­riques dont on dispose.

Le concept de bien com­mun est fon­da­men­ta­le­ment anti-libé­ral puis­qu’il pos­tule un au-delà des inté­rêts par­ti­cu­liers, et parce qu’il ne peut être atteint spon­ta­né­ment par le corps social. Il doit être ser­vi, il lui faut un ser­vi­teur. Le Roi, par la source de sa légi­ti­mi­té (sa nais­sance) peut être ce ser­vi­teur dévoué au Bien com­mun puis­qu’il est délié de toute obli­ga­tion envers n’im­porte quel inté­rêt par­ti­cu­lier. Car le bien com­mun est à la fois le bien des par­ties, de ceux qui consti­tuent la socié­té, et le bien du tout, la socié­té elle-même. Posi­tion poli­tique clas­sique, alors que les modernes, socia­listes ou libé­raux, pensent plu­tôt inté­rêt géné­ral. Si la socié­té est un orga­nisme vivant, ins­crit dans un ordre cos­mique qui ne dépend pas des hommes, la volon­té des per­sonnes consiste à s’ins­crire dans un cadre qui leur pré­existe (y com­pris les ins­ti­tu­tions) et non pas à le créer ; et les dif­fé­rents membres de la socié­té doivent être néces­saires et com­plé­men­taires pour que le corps social puisse exis­ter. Mais les modernes en viennent à conce­voir l’ordre social comme un contrat : tous les hommes dis­po­sant des mêmes droits, intrin­sèques à leur huma­ni­té, ils peuvent mettre en com­mun ce dont ils dis­posent de manière iden­tique, pour consti­tuer la puis­sance publique. Le tout est alors la somme des par­ties… avec une pri­mau­té du tout qui peut aller jus­qu’à écra­ser les par­ties (Rous­seau, le socia­lisme), ou une pri­mau­té des par­ties (libé­ra­lisme). Ce n’est qu’une dif­fé­rence de degré autour d’un même constat : il n’y a pas de bien com­mun, il y a ou les inté­rêts des par­ties, ou l’in­té­rêt géné­ral. L’exer­cice de la sou­ve­rai­ne­té, que nous sou­hai­tons récu­pé­rer, n’a d’ailleurs de sens que s’il s’a­git de res­tau­rer cet ordre organique. 

Double malé­fique

Le régime poli­tique n’est lui-même qu’un ins­tru­ment au ser­vice de la réa­li­sa­tion du bien com­mun, le régime monar­chique n’é­tant qu’un des moyens théo­riques dont on dis­pose. Monar­chie contre tyran­nie, aris­to­cra­tie contre oli­gar­chie, poli­teïa contre démo­cra­tie (ou ochlo­cra­tie), plu­sieurs régimes peuvent, par le gou­ver­ne­ment d’un seul ou de plu­sieurs, se don­ner comme fina­li­té le bien com­mun – cha­cun ayant son double malé­fique, dégé­né­ré, comme dirait Aris­tote : comme la démo­cra­tie, qui a comme fina­li­té de réa­li­ser l’in­té­rêt du plus grand nombre par le plus grand nombre. Ce sont les cir­cons­tances de temps, de lieu (d’é­ten­due du ter­ri­toire), de popu­la­tion, qui per­mettent de déter­mi­ner le bon régime – légi­time à pro­por­tion qu’il a comme fina­li­té ce bien com­mun, qu’il réa­lise le bien com­mun (et non pas légi­time à cause de sa source, son ori­gine, de son mode de désignation). 

Moder­ni­té liquide

À cet égard, il est incon­tes­table que la monar­chie fran­çaise a ser­vi le bien com­mun. Et dans les condi­tions qui sont les nôtres aujourd’­hui de moder­ni­té liquide, de fin de la trans­mis­sion, de déli­te­ment du lien social, avec la com­mu­nau­ta­ri­sa­tion et le mul­ti­cul­tu­ra­lisme, de déra­ci­ne­ment de la popu­la­tion, un même régime poli­tique, qui assu­re­rait par sa conti­nui­té un enra­ci­ne­ment dans l’his­toire et per­met­trait de mettre le pou­voir poli­tique au ser­vice de la cohé­sion natio­nale et en dehors des conflits d’in­té­rêts, serait encore au ser­vice du bien com­mun. Aux yeux de l’Ac­tion fran­çaise, face aux effets dévas­ta­teurs de la Répu­blique, les Fran­çais sont appe­lés à un saut : main­te­nir ce qui est bon dans la Répu­blique ne peut suf­fire à assu­rer le bien com­mun. Main­te­nant que le pays réel n’est plus tra­di­tion­nel au sens maur­ras­sien du terme, la pro­po­si­tion monar­chique n’est plus une simple réponse tech­nique aux tech­no­crates opti­mistes mais une réponse légi­time face au péril civi­li­sa­tion­nel. Le recours au Prince est un recours à la puis­sance de la trans­mis­sion contre la dilu­tion, au-delà de l’ef­fi­ca­ci­té rela­tive des dif­fé­rents régimes. Cela seul redon­ne­rait à la com­mu­nau­té natio­nale une conscience d’elle-même.

Com­ment être une par­tie du tout ?

En l’ab­sence d’un cadre éta­tique favo­rable, nous pou­vons quand même agir pour le bien com­mun sans que la glo­ba­li­sa­tion nous en empêche.

S’il y a un bon gou­ver­ne­ment s’at­ta­chant à réa­li­ser le bien com­mun, qui décide de quoi, à quel éche­lon ? Les prin­ci­paux agents du bien com­mun sont, au quo­ti­dien, là où sont pla­cées, hic et nunc, les per­sonnes – habi­tants d’un lieu, exer­çant une pro­fes­sion, bref les membres des com­mu­nau­tés natu­relles. Mais si le corps social est consti­tué de corps inter­mé­diaires, le monde glo­bal, com­pé­ti­tif, plas­tique, liquide, libé­ral-liber­taire, auquel nous sommes cen­sés nous agré­ger, peut faire dou­ter de la sta­bi­li­té des struc­tures sociales tra­di­tion­nelles – au pre­mier rang des­quelles la famille, lieu par excel­lence du com­mun, qui ne doit être sacri­fiée ni aux indi­vi­dus ni à l’État.

Une cas­cade de normes

Dans la France péri­phé­rique, le glo­bal impacte direc­te­ment le local, y détruit les com­mu­nau­tés, notam­ment via une cas­cade de normes dont l’É­tat-nation n’est plus qu’une cour­roie de trans­mis­sion. Les nou­velles ter­ri­to­ria­li­tés sont des corps inter­mé­diaires qui aban­donnent leurs sou­ve­rai­ne­tés… L’ac­tion, à la base, est para­ly­sée par ces normes. On ne peut donc réflé­chir à l’ac­tion locale pour refon­der les liber­tés et les res­pon­sa­bi­li­tés, recons­ti­tuer le tis­su social et les éco­no­mies locales, sans réflé­chir aus­si au contexte nor­ma­tif. En même temps, on ne peut envi­sa­ger une refon­da­tion autar­cique, dans des com­mu­nau­tés fer­mées ; on ne peut réin­ven­ter un enra­ci­ne­ment, source du bien com­mun, qui s’abs­trai­rait de la pré­sence de tous. Les per­sonnes sont par défi­ni­tion inter­dé­pen­dantes : familles, voi­sins, par cercles concen­triques jus­qu’aux nations et au monde. La relo­ca­li­sa­tion prend d’a­bord sa source dans la per­cep­tion d’une mai­son com­mune, comme dit le pape Fran­çois. On ne peut pas par­ler du bien com­mun sans évo­quer les menaces éco­lo­giques qui pèsent sur la paix de cha­cun : les dif­fé­rents éche­lons sont néces­saires, les com­mu­nau­tés natio­nales sont néces­saires, mais nous devons en même temps pen­ser le bien com­mun à l’é­chelle de la pla­nète – quand bien même per­sonne ne peut agir au niveau glo­bal puisque per­sonne n’ha­bite le glo­bal, non plus qu’au­cune menace ne s’ar­rête aux fron­tières natio­nales. Au regard de notre res­pon­sa­bi­li­té, il n’y a plus de pré car­ré. Le défi du bien com­mun, c’est de pen­ser des éche­lons de sou­ve­rai­ne­té qui réins­crivent toutes les com­mu­nau­tés dans leurs inter­ac­tions réci­proques. La France ne s’en sor­ti­ra pas seule, non plus que le monde peut se pas­ser de la France (sans que cela fonde la néces­si­té d’une gran­deur fran­çaise disproportionnée).

Pou­voir du consommateur

Ceci posé, en l’ab­sence d’un cadre éta­tique favo­rable, en l’ab­sence de réponses struc­tu­relles, qui devront être trou­vées, nous pou­vons quand même agir pour le bien com­mun sans que ni l’É­tat, ni la glo­ba­li­sa­tion, ni aucun nou­vel ordre mon­dial nous en empêchent. Nous pou­vons ache­ter une nour­ri­ture locale, quitte à la payer un peu plus cher ; nous ne sommes pas condam­nés à n’a­che­ter que des vête­ments neufs et fra­giles, fabri­qués au loin­tain par les nou­veaux esclaves ; bref, nous pou­vons assu­mer notre res­pon­sa­bi­li­té. Et si notre pays tient, mal­gré la médio­cri­té de nos élites, c’est pré­ci­sé­ment parce que le pays réel, dans les cam­pagnes ou dans les métro­poles, s’or­ga­nise, s’as­so­cie, trouve des solu­tions convi­viales et sobres : cette mise en com­mun, ce par­tage, fondent déjà le bien com­mun. Notre trans­for­ma­tion per­son­nelle n’a pas besoin d’un sys­tème ins­ti­tu­tion­nel conve­nable. L’é­co­lo­gie inté­grale, et inté­gra­trice, est une méthode de recons­truc­tion autant que de résis­tance tem­pé­rante : résis­tance aux grandes firmes et, par la relo­ca­li­sa­tion, recons­ti­tu­tion de la socié­té, en réima­gi­nant toutes les inter­dé­pen­dances, en ins­ti­tu­tion­na­li­sant les bonnes pra­tiques. La France s’est construite par le haut, avec les Capé­tiens, et par le bas, à tra­vers les peuples de France, qui se sont pro­gres­si­ve­ment décou­verts fran­çais : la situa­tion actuelle exige le même double effort, car nous ne sommes pas là pour consti­tuer des micro-com­mu­nau­tés auto-suf­fi­santes, mais pour refaire de la France un grand pays.

Phi­lippe Mesnard