De Bourlanges à Maurras

Qu’elle soit légitime ou non, force est de constater que la défiance suscitée par le Brexit nourrit la critique de la démocratie.

Le vote en faveur du Brexit a mis Londres dans l’embarras, suscitant les railleries de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne  : «  ce que je ne comprends pas  », avait-il déclaré au lendemain du référendum, le 28 juin 2016, «  c’est que ceux qui voulaient quitter l’UE sont incapables de nous dire ce qu’ils veulent  »  ; «  je pensais […] qu’ils avaient un plan, un projet, une vision globale, mais ce n’est pas le cas  ». Depuis, un livre blanc a certes été publié afin de tracer quelques perspectives  ; mais «  pour compter soixante-dix-sept pages  », ce document «  n’en forme pas moins un ensemble particulièrement creux et indigent  », selon l’analyse de Jean-Louis Bourlanges publiée sur Telos.

Le peuple, vraiment  ?

Force est de le constater  : la construction européenne met la démocratie à l’épreuve. Du moins la défiance suscitée par l’annonce du Brexit contribue-t-elle à relativiser l’attachement que lui témoignent les détracteurs d’une sortie de l’Union européenne, à l’image d’Anthony Grayling, professeur de philosophie  : «  les 51,9  % qui ont voté pour la sortie de l’UE représentent 37  % de l’électorat total, et environ 26  % de la population totale  », souligne-t-il dans un entretien à Euractiv  ; «  quand les gens utilisent des expressions comme « le peuple a parlé » ou « les Britanniques ont voté pour la sortie de l’UE »  », poursuit-il, «  cela n’a pas de sens  ». Jean-Louis Bourlanges n’est pas en reste, tandis qu’il vante «  la supériorité de la procédure parlementaire, à la fois souple et éclairée, sur la brutalité rigide et manichéenne du référendum  »  : «  compétence et implication personnelles des décideurs, pluralité et non pas dualité des options à prendre en compte, flexibilité et réversibilité du processus décisionnel, aptitude de celui-ci à nourrir la négociation et à fabriquer des compromis  » sont autant de qualités qu’il attribue à la sagesse des parlementaires – comme si ceux-ci constituaient une sorte d’aristocratie républicaine…

Il ne reste qu’un pas à franchir pour s’attaquer non pus à la démocratie référendaire, mais à la démocratie elle-même – ce dont Charles Maurras ne se privait pas, lui opposant les bienfaits de la monarchie. C’est en ces termes qu’il évoque le roi dans Mes Idées politiques  : «  Sa valeur, la valeur d’un homme, est incomparablement supérieure à celle de la résultante mécanique des forces, à l’expression d’une différence entre deux totaux. Quoi que vaillent son caractère ou son esprit, encore est il un caractère, un esprit, c’est une conscience, un cœur, une chair d’homme, et sa décision représentera de l’humanité, au lieu que le vote cinq contre deux ou quatre contre trois représente le conflit de cinq ou de quatre forces contre deux ou trois autres forces. Les forces peuvent être, en elles-mêmes, pensantes, mais le vote qui les exprime ne pense pas  : par lui-même, il n’est pas une décision, un jugement, un acte cohérent et motivé tel que le développe et l’incarne le Pouvoir personnel d’une autorité consciente, nominative, responsable. Ce pouvoir juge en qualité. Il apprécie les témoignages au lieu de compter les témoins. Bien ou mal, c’est ainsi qu’il procède, et ce procédé est supérieur en soi au procédé de l’addition et de la soustraction.  »

Un pari manqué

«  Au total  », comme le remarque Élie Cohen, encore sur Telos, «  il est frappant de constater que la participation britannique à l’UE s’est jouée sur une opération politique de David Cameron visant à maintenir l’unité de son parti dans la perspective des législatives et que le hard Brexit sera engagé pareillement pour préserver l’unité du Parti après les résultats du référendum de 2016  ». Autrement dit, si le Royaume-Uni tire quelque bénéfice du Brexit, ce sera à la faveur d’un pari manqué. Cela n’est pas à l’honneur de la démocratie.

Grégoire Dubost

Paru dans l'Action Française 2000 n° 2956 du 01 Juin 2017.