Pierre-Guillaume de Roux  : «  L’éditeur est un passeur, c’est un métier magnifique  »

Pierre-Guillaume de Roux, cinquante-quatre ans, a fondé sa maison d’édition il y a bientôt sept ans. Passionné par son métier, il nous présente quelques-uns de ses projets.

Vous écriviez à l’occasion de la naissance des éditions Pierre-Guillaume de Roux  : «  Éditer est une affaire de transmission à travers le temps et les générations. Un sacerdoce qui emprunte bien des chemins.  » À l’aube de leur septième anniversaire, voyez-vous toujours votre ouvrage comme un sacerdoce  ? Qu’espérez-vous avoir transmis  ?

Un sacerdoce, certainement. C’est un métier toujours plus difficile, surtout si l’on s’est donné pour perspective non pas de « faire des coups », mais de constituer un catalogue, construire un véritable lieu d’échanges intellectuels avec une ligne d’exigence. Aller aussi à la découverte de nouveaux auteurs, en particulier dans le domaine de la fiction, doit rester au cœur de notre métier. J’y suis très attaché et je mène à cet égard un travail de fond, particulièrement délicat dans une période où il y a de moins en moins de lecteurs. Dans une époque où demeure un véritable problème de transmission, entre le moment où l’éditeur fait ses choix, est persuadé de la qualité de l’auteur qu’il révèle, et la manière dont ensuite le relais s’opère ou ne s’opère pas. Cette transmission s’effectue aujourd’hui avec beaucoup plus de difficultés. Le rôle de la critique littéraire s’est largement détérioré et le manque d’attention, de curiosité intellectuelle, est particulièrement dommageable. Cela touche l’ensemble de la branche du livre… Cet état de fait est lié à un double facteur. En premier lieu, la surproduction  : trouver ses repères au milieu de cette masse est infiniment complexe. Par ailleurs, nous traversons une grave crise économique dans le domaine du livre  ; critiques comme libraires ne se focalisent plus que sur quelques ouvrages en fonction de leur atout commerciaux. S’instaure une espèce de jeu entre les grands groupes, la critique, les libraires, qui fait qu’on ne parle jamais que de quinze ou vingt titres par saison et que les autres ont tendance à être complètement exclus. Et cela s’aggrave de jour en jour  ! Pour un petit éditeur indépendant, ni soutenu par un grand groupe, ni par un mécène, la partie devient extrêmement délicate.

Dans cette conjoncture, comment procède-t-on en termes de choix éditoriaux  ? Par exemple, l’ouvrage de Mary de Rachewiltz, Ezra Pound éducateur et père, paraît aujourd’hui dans votre maison. Or, beaucoup d’ouvrages sont déjà parus chez vous sur cet ami de votre père, Dominique de Roux (Ezra Pound, Antheil et le traité d’harmonie  ; Comment lire  ; Dominique de Roux, Le Gravier des vies perdues). Quels sont les particularités de ce nouvel ouvrage  ?

Ezra Pound, c’est une histoire de famille. Mon père a révélé Pound aux Français. En dehors d’une plaquette de Pierre-Jean Oswald, il n’y avait absolument rien sur cet auteur. Mon père l’a découvert grâce à cette petite plaquette. Ce fut une révélation. À partir de cet instant, il n’a qu’une obsession  : faire en sorte que ce très grand poète américain, grande figure de la littérature du XXe siècle, soit enfin lu en français. Il le rencontre en 1963, lui consacre deux Cahiers de l’Herne, publie Comment lire, ABC de la lecture, Les Cantos pisans et quelques autres textes. Pour ma part, j’ai baigné dans ce climat-là. L’un de mes premiers souvenirs d’enfance est le jour où nous sommes rendus à l’aéroport d’Orly pour accueillir Ezra Pound. (Pierre-Guillaume de Roux se retourne, pointant du doigt un cliché immortalisant l’instant.) Cela reste un souvenir extraordinaire, un moment à jamais inscrit en ma mémoire… Baignant dans cette atmosphère poundienne, j’ai fini bien sûr par lire Pound et être à mon tour profondément marqué par cette lecture. Une lecture qui ne s’est pas faite en un jour… On ne rentre pas dans un livre comme Les Cantos sans initiation… Comme dans toute grande poésie d’ailleurs – pensons à la Divine Comédie  ! Pound ne m’a jamais quitté. Il y avait chez moi la volonté de poursuivre le travail initié par mon père – qui a marqué ma vie tant par son travail éditorial que son œuvre d’écrivain –, compléter le puzzle à ma manière. Quand j’ai créé cette maison en 2010, j’avais quelques projets à l’esprit concernant Ezra Pound. D’abord parce que je suis très lié à un traducteur du poète, Philippe Mikriammos, et que nous avons rapidement pu élaborer un programme. Retraduire Comment lire  ; publier enfin l’intégralité d’Antheil et le traité d’harmonie, son grand livre relatif à la musique – la musique a compté pour lui de façon cardinale, tant dans sa vie que dans son approche de l’art. J’avais également depuis très longtemps le désir de publier le livre de sa fille, Mary de Rachewiltz, qui a aujourd’hui quatre-vingt-douze ans et vit toujours dans le Tyrol italien. Ce livre me semble important d’abord parce qu’il est le témoignage, privilégié, des relations entre la fille et son père… Des relations complexes, puisqu’elle n’était pas la fille légitime de Pound, mais celle qu’il eut avec la violoniste Olga Rudge. C’était très délicat dans les années vingt… Pound n’a jamais divorcé de sa femme, Dorothy Shakespear. Mary de Rachewiltz a donc été élevée par un couple de paysans tyroliens. De temps en temps, Pound venait la chercher et ils partaient à Venise. Elle découvrait avec lui un tout autre monde… Par ailleurs, la fille de Pound a traduit Les Cantos en italien. Et c’est là le deuxième aspect superbe du livre  : on entre avec elle dans la poésie poundienne, à laquelle elle a consacré sa vie. Son livre est tissé de citations des Cantos, innervées par la poésie de Pound… Et cela en fait un livre de souvenir tout à fait particulier, unique.

Il y a un mois de cela, vous laissiez entendre au Monde que vous envisagiez la réédition de l’Histoire du cinéma de Robert Brasillach et de son beau-frère, Maurice Bardèche. Pourquoi maintenant, alors que le nom de Brasillach est toujours voué aux raccourcis faciles de journalistes soumis au joug de ce que Richard Millet décrit à raison comme «  le conformisme ambiant, étouffant et irrespirable  »  ?

Vous faites là allusion à un article à charge… Je crains que le journaliste n’ait eu que peu le souci de la vérité et ait souhaité m’enfermer dans une problématique idéologique très loin de moi. Nous avons évoqué Brasillach, et j’ai en réalité dit exactement le contraire de ce qu’il affirme  : la réédition de l’Histoire du cinéma n’est pas à l’ordre du jour pour moi. Néanmoins, je pense qu’il y a des livres de Robert Brasillach qui mériteraient en effet d’être réédités aujourd’hui. Cette Histoire du cinéma, mais également Notre avant-guerre, superbe livre. Pourquoi maintenant  ? Parce que Brasillach est tombé dans le domaine public, ce qui fait qu’on peut le rééditer de façon tout à fait libre, sans se préoccuper de problématiques de droits. Cela ouvre des perspectives. Rééditer un ou deux titres de Brasillach et en particulier, plus encore que cette Histoire du cinéma – qui a fait date et qui est un ouvrage important d’un point de vue cinéphilique –, la réédition de Notre avant-guerre s’impose, avec une préface, un appareil critique. Si l’on veut saisir les années trente, cet ouvrage constitue un témoignage essentiel.

Dans cette perspective, à qui confieriez-vous la préface d’une réédition de Notre avant-guerre  ?

Je ferais certainement appel à Olivier Dard. C’est l’un des meilleurs spécialistes de cette période qui a déjà préfacé Les Dissidents de l’Action française de Paul Sérant, et avec qui je rééditerai d’ailleurs en septembre le Romantisme fasciste du même auteur, préfacé et annoté par ses soins.

En termes plus politiques, vous avez fait paraître Fin de partie – Requiem pour l’élection présidentielle de Vincent Coussedière, dans lequel il souligne que le «  système partisan sur lequel fonctionne la démocratie française est à bout de souffle  » (Olivier Maulin, Valeurs actuelles, 27 avril 2017). En tant qu’arrière-petit-fils de l’historien et avocat de Charles Maurras, Marie de Roux, abondez-vous en ce sens, ou s’agit-il de votre part d’un choix éditorial sans autre parti-pris  ?

Je pense que l’analyse de Vincent Coussedière est pertinente. Nous arrivons à une véritable fin de partie. L’élection présidentielle l’a bien montré  : les grands partis constitutifs de la Ve République ont été marginalisés, ils n’étaient pas au second tour. Une redistribution des cartes, une recomposition s’opère. Comment va-t-elle se faire  ? C’est encore un peu tôt pour le dire… Il va falloir être attentif à la façon dont vont se dérouler les élections législatives en juin. Mais qu’on soit en bout de course, j’en suis tout à fait convaincu. C’est l’objet du livre de Vincent Coussedière comme de celui d’Alain de Benoist, Le Moment populiste. À cet égard, je pense qu’un éditeur se doit d’accompagner la réflexion par rapport à des évènements qui nous préoccupent au premier chef. L’éditeur est un passeur. Il doit permettre à ses lecteurs d’approfondir leur réflexion… À prendre plus de distance par rapport aux événements. Des livres tels que ceux-là permettent de les analyser avec toute la distance requise, sans être dans la passion de l’immédiateté.

Outre ceux déjà cités, y a-t-il un autre auteur que vous envisagez de rééditer prochainement  ?

Je vais rééditer Carl Schmitt (1888-1985), un philosophe du droit allemand. Quoique terriblement controversé, il a influencé des générations de philosophes  ; son œuvre continue à nourrir la réflexion de philosophes du droit. Il est beaucoup mieux connu en France, puisqu’il a été traduit, mais il existe encore des ouvrages très importants à rééditer. Voilà une tâche que je voudrais pouvoir mener dans les mois et les années qui viennent. Dans le respect de l’idée que l’éditeur est un passeur… L’édition est un métier magnifique  : nous sommes là pour faire en sorte de transmettre, de révéler de nouvelles œuvres d’art – notamment dans le domaine de la fiction – mais aussi des idées, avec des livres qui favorisent le débat. Il faut en revenir à plus de sérénité. À notre époque, nous sommes confrontés à l’affrontement permanent, une espèce d’hystérie, où le poids de l’idéologie n’a jamais été aussi pesant. Je trouve cela consternant. Ma volonté est de faire des éditions Pierre-Guillaume de Roux un véritable lieu d’échanges. Qu’on cesse de s’invectiver pour réfléchir…

Propos recueillis par Aude de Fromont

Paru dans l'Action Française 2000 n° 2955 du 18 Mai 2017.