Élec­tion d’Em­ma­nuel Macron : les clefs d’une vic­toire en trompe-l’œil

Élec­tion d’Em­ma­nuel Macron : les clefs d’une vic­toire en trompe-l’œil

Tout ça pour ça, serait-on ten­té d’af­fir­mer si l’on devait résu­mer cette élec­tion pré­si­den­tielle par laquelle, indé­nia­ble­ment, la France a man­qué son ren­dez-vous avec l’his­toire. Comme si, fina­le­ment, ata­raxie rimait avec apa­thie, chan­ge­ment avec conti­nui­té. Sur le plan de la phi­lo­so­phie poli­tique, ce scru­tin n’in­ter­roge pas moins la notion de légi­ti­mi­té du pou­voir issu du suf­frage uni­ver­sel, comme la légi­ti­mi­té même de ce suf­frage uni­ver­sel dans la dési­gna­tion du pouvoir.

Bien que les médias mains­tream aient, à l’u­nis­son, fait outra­geu­se­ment cam­pagne (direc­te­ment ou indi­rec­te­ment) pour Emma­nuel Macron et soient tom­bés en pâmoi­son sitôt les résul­tats pro­cla­més, his­sant leur cham­pion sur le pavois démo­cra­tique, il convient de rabattre ce triomphe romain arti­fi­ciel­le­ment gon­flé aux gaz hal­lu­ci­no­gènes de la socié­té du spec­tacle à sa signi­fi­ca­tion réelle. Le nou­veau pré­sident de la Répu­blique n’a été élu que par un tiers des Fran­çais. Si l’on addi­tionne les 47 mil­lions d’é­lec­teurs ins­crits sur les listes élec­to­rales avec les 9,5 mil­lions de non ou de « mal » ins­crits (ce qui consti­tue le « corps élec­to­ral poten­tiel »), on observe que près de 30 mil­lions de per­sonnes se sont abs­te­nues (envi­ron 12 mil­lions), ont voté blanc ou nul (4 mil­lions) ou ont por­té leur suf­frage sur la can­di­date du Front natio­nal (10,6 mil­lions). Quant aux seuls élec­teurs ins­crits (envi­rons 47 mil­lions), plus de 14 mil­lions se sont expres­sé­ment pro­non­cés en défa­veur d’Em­ma­nuel Macron dont le score (66 %) se trouve, à bien y regar­der, à équi­dis­tance rela­tive de celui de Marine Le Pen (34 %) et de l’abs­ten­tion, second par­ti de France avec un peu plus de 25 %. À vaincre sans péril, l’on triomphe sans gloire, écri­vait Cor­neille. La for­mule est d’au­tant plus à pro­pos qu’Em­ma­nuel Macron a béné­fi­cié d’un trai­te­ment média­tique pré­fé­ren­tiel, soit par éli­sion (au plus fort de l’af­faire Fillon, il a été tran­quille­ment aban­don­né aux babillages com­mu­ni­ca­tion­nels de ses mee­tings et des élé­ments de lan­gage savam­ment dis­til­lés par ses conseillers), soit par rejet a prio­ri, Marine Le Pen (sans pré­ju­dice de ses objec­tives fautes per­son­nelles et tac­tiques) cris­tal­li­sant, par prin­cipe, tout ce que le sys­tème abhorre en elle tout comme les idées qu’elle défend avec son parti. 

Léga­li­té sans légitimité

Dès lors doit-on admettre, a mini­ma, que si Emma­nuel Macron a été léga­le­ment élu au regard de notre démo­cra­tie for­melle et pro­cé­du­rale, il ne peut pré­tendre à la pleine légi­ti­mi­té de son sacre, sauf à ana­ly­ser la léga­li­té comme une simple méto­ny­mie de la légi­ti­mi­té. Max Weber avait, d’ailleurs, par­fai­te­ment envi­sa­gé ce cas de figure lors­qu’il écri­vait que « la forme de légi­ti­mi­té actuel­le­ment la plus cou­rante consiste dans la croyance en la léga­li­té, c’est-à-dire la sou­mis­sion à des sta­tuts for­mel­le­ment cor­rects et éta­blis selon la pro­cé­dure d’u­sage » (Éco­no­mie et socié­té, tome I, 1922,). L’on voit com­ment, par ce biais, il est aisé de choir dans ce que Carl Schmitt appe­lait, sous Wei­mar, « le piège de la léga­li­té ». Macron, comme ses pré­dé­ces­seurs, ne pour­ra comp­ter que sur la force de la loi, fût-elle injuste, pour asseoir une auto­ri­té pré­si­den­tielle bat­tant struc­tu­rel­le­ment de l’aile depuis Sar­ko­zy et Hol­lande. Mais il lui sera bien plus dif­fi­cile qu’à ses devan­ciers de s’a­dos­ser à la majo­ri­té plus une voix du pays, qui pro­cu­rait, gros­so modo, à ceux-là un sup­plé­ment d’âme com­pen­sa­toire à leur impuis­sance poli­tique. Cette élec­tion pré­si­den­tielle aura eu pour insigne mais funeste mérite de démon­trer que le fond du gouffre poli­tique n’est jamais tota­le­ment atteint tant qu’une exca­va­tion de plus grande enver­gure n’au­ra pas enta­mé l’i­nal­té­rable noyau des grands équi­libres socio-anthro­po­lo­giques. À cette aune, ce quin­quen­nat à peine bal­bu­tiant s’an­nonce riche de catas­trophes, non pas tant, néces­sai­re­ment, par leur ampli­tude ou leur inten­si­té que par leur pro­prié­té intrin­sèque consis­tant à ajus­ter minu­tieu­se­ment celles déjà sur­ve­nues, soit, en d’autres termes, à les aggra­ver consi­dé­ra­ble­ment. Le nou­veau gou­ver­neur de notre hexa­go­nale pro­vince ne répon­dra nul­le­ment aux diverses crises sis­miques (migra­toires, sociales, iden­ti­taires, éco­no­miques, morales, pour ne citer que les prin­ci­pales) mena­çant ces grands équi­libres précités.

La France paradoxale

Néan­moins, même dans une démo­cra­tie aus­si impure que la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, toute légi­ti­mi­té – fût-elle étroi­te­ment condi­tion­née dans son expres­sion élec­to­rale – prend sa source – même quelque peu tarie ou dévoyée par tout un sys­tème maré­mo­teur de digues ou de bar­rages légaux et régle­men­taires – dans le peuple. Or, force est de consta­ter que celui-ci a sin­gu­liè­re­ment man­qué à l’ap­pel, lors même que la cam­pagne a fait net­te­ment res­sor­tir deux para­digmes radi­ca­le­ment anta­go­niques : l’un repré­sen­té par le couple Macron-Fillon, plai­dant pour des accom­mo­de­ments plus ou moins for­cés, ren­for­cés et rai­son­nables avec la mon­dia­li­sa­tion ; l’autre sym­bo­li­sé par le dip­tyque Mélen­chon-Le Pen, exhor­tant à ren­ver­ser le sys­tème actuel en reve­nant plus ou moins à la nation. Le pre­mier s’a­dres­sait à la France mon­dia­li­sée, quand le second se fai­sait le porte-voix de la France péri­phé­rique, pour reprendre la fameuse dicho­to­mie du géo­graphe Chris­tophe Guilluy. Or, le 7 mai der­nier, ni l’une ni l’autre ne l’a empor­té. Du moins, si la der­nière a incon­tes­ta­ble­ment mor­du la pous­sière, la pre­mière n’a pu gagner seule. Elle a dû comp­ter, en effet, sur une force d’ap­point indis­pen­sable, cette « troi­sième France », grand impen­sé socio­lo­gique expli­quant la per­sis­tance du fameux « pla­fond de verre » empê­chant, sup­po­sé­ment, le FN d’être majo­ri­taire dans les urnes. Cette France, nous la qua­li­fions de « para­doxale ». Elle est une France de l’entre-deux. Ni tota­le­ment mon­dia­li­sée, car res­tant, par habi­tude fami­liale ou cultu­relle, arri­mée à des ves­tiges de tra­di­tion ou de pas­sé, ni fran­che­ment déclas­sée, pro­lé­ta­ri­sée ou délais­sée, car gagnant, sinon confor­ta­ble­ment, du moins accep­ta­ble­ment sa vie, même si elle res­sent la néces­si­té d’ac­croître son « pou­voir d’a­chat » en recou­rant au cré­dit à la consommation. 

Confort petit-bour­geois

Cette France est dite para­doxale car, sans être plei­ne­ment satis­faite de ses élites diri­geantes (qu’elles soient poli­tiques, artis­tiques ou média­tiques), elle n’en est pas fon­da­men­ta­le­ment affli­gée. Elle n’est pas non plus fon­ciè­re­ment mal­heu­reuse, sans pour autant s’é­brouer dans le bon­heur, comme en atteste sa consom­ma­tion record de psy­cho­tropes. Cette France désire res­sem­bler sinon rejoindre la France d’en haut, tout en la hon­nis­sant, la conspuant, la raillant. Elle ne man­que­ra pas, cepen­dant, ces habi­tuels ren­dez-vous télé­vi­suels, de Ruquier à Hanou­na, sans oublier de se four­nir chez les char­cu­tiers-trai­teurs média­tiques des opi­nions condi­tion­nées prêtes à cuire de BFM TV ou de C‑News. Cette France com­pa­tit, certes, au sort de la France d’en bas, la péri­phé­rique, celle à laquelle elle ne répugne pas, par roman­tisme ou sno­bisme, à s’i­den­ti­fier peu ou prou, soit parce qu’elle en pro­vient (mais ne sou­haite sur­tout pas y retour­ner), soit parce qu’elle la ras­sé­rène au secret et inavouable motif qu’il y a plus mal­heu­reux qu’elle, conju­rant un sort sem­blable pour ses propres enfants. Cette France-là est avant tout éprise de son confort petit-bour­geois. Elle est intel­lec­tuel­le­ment déstruc­tu­rée [1], glo­ba­le­ment inculte, anti ou a‑décroissante et consom­ma­trice fri­vole et com­pul­sive, fami­lia­le­ment recom­po­sée. Elle est tout autant indi­vi­dua­liste, nom­bri­liste et nar­cis­sique que ses conci­toyens de la France aisée des métro­poles. Si celle-ci peut plus faci­le­ment voya­ger en classe affaire, celle-là ten­te­ra de la sin­ger en mon­tant dans les mêmes avions, via des places acquises sur les sites low-cost.

La France des enfants gâtés

Cette France râle, avec rage et res­sen­ti­ment par­fois, mais uni­que­ment parce qu’elle ne par­vien­dra pas à sur­mon­ter, par cupi­di­té, âpre­té ou caprice, ses frus­tra­tions consu­mé­ristes. Vic­time consen­tante du « capi­ta­lisme de la séduc­tion » (selon l’heu­reuse expres­sion de Michel Clous­card), elle baigne, indif­fé­rente et ravie dans la « vie liquide » si brillam­ment théo­ri­sée par le regret­té Zyg­munt Bau­man. Bref, « c’est la France des enfants gâtés qui ne savent pas que l’his­toire est tra­gique, qui parlent sans cesse d’a­mour quand les pères racon­taient sans cesse leurs guerres, qui disent « vous n’au­rez pas ma haine » à ceux qui assas­sinent leurs proches » remar­quait aus­si Éric Zem­mour (RTL, 9 mai). La France des « Char­lie » qui a élu un charlot… 

Aris­tide Leucate