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Michel Onfray : pour le fédé­ra­lisme, contre le jacobinisme !

Avec Déco­lo­ni­ser nos pro­vinces, Michel Onfray jette un pavé dans la mare. En effet, il plaide en faveur d’un fédé­ra­lisme enra­ci­né face au sys­tème jaco­bin défen­du par tous les par­tis politiques.

Ce livre « pro­pose d’en finir avec le modèle jaco­bin, cen­tra­li­sa­teur et pari­sien, parce qu’il a mon­tré ses limites », affirme d’emblée Michel Onfray. Et de pour­suivre : « Il existe une façon de sor­tir de cette méca­nique démo­cra­tique lavée, épui­sée, érein­tée et confis­quée par les pro­fes­sion­nels de la poli­tique : l’a­vè­ne­ment du citoyen actif, le man­dat impé­ra­tif, le com­mu­na­lisme liber­taire, l’au­to­ges­tion sur le ter­rain, ce que Prou­dhon nom­mait « l’a­nar­chie posi­tive » parce que concrète, construc­tive et prag­ma­tique. » (p. 11) 

Remon­ter à la Révolution

Il faut remon­ter à la Révo­lu­tion fran­çaise pour iden­ti­fier le jaco­bi­nisme se confon­dant avec la tha­na­to­cra­tie. En effet, l’hydre jaco­bin conduit à un tota­li­ta­risme mor­ti­fère. Michel Onfray écrit à ce sujet : « Il y eut des par­ti­sans de Tha­na­tos qui ont régu­liè­re­ment sacri­fié à leur dieu : des déca­pi­ta­tions som­maires, des têtes au bout de piques, des actes de can­ni­ba­lisme (à Caen, par exemple), des ven­geances som­maires, des pro­cès bâclés, la mise à mort du roi et de la reine après des paro­dies de pro­cès, des scènes san­glantes, des humi­lia­tions publiques trans­for­mées en spec­tacle popu­laire. Avec 1793, cette folie s’outre pour deve­nir sys­tème. » (p. 44) 

Michel Onfray enfonce le clou en citant et com­men­tant L’An­cien Régime et la Révo­lu­tion fran­çaise d’A­lexis de Toc­que­ville : « Toc­que­ville a racon­té com­ment la Révo­lu­tion fran­çaise n’a rien chan­gé à cet état de fait et que, pire, elle a aggra­vé les choses. Pour triom­pher, le jaco­bi­nisme a eu besoin de détruire le giron­di­nisme. Les révo­lu­tion­naires jaco­bins, Robes­pierre en tête, ont repris à leur compte, cette cen­tra­li­sa­tion monar­chiste ; une fois de plus, elle a géné­ré le ravage des pro­vinces : un seul mode de vie, une seule langue, un seul pou­voir, une seule culture éli­tiste et aris­to­cra­tique, mon­daine et urbaine, théo­rique et concep­tuelle, céré­brale et pari­sienne, contre la culture empi­rique et rurale pré­sen­tée comme pri­mi­tive. Cette logique a uni­for­mi­sé les intel­li­gences et les consciences. Le jaco­bi­nisme dis­pose d’une vision tota­li­ta­riste du réel. » Et Onfray de men­tion­ner élo­quem­ment le Rap­port sur la néces­si­té et les moyens d’a­néan­tir les patois et d’u­ni­ver­sa­li­ser l’u­sage de la langue fran­çaise (1790) rédi­gé par l’ab­bé Gré­goire. Mais aus­si que « la des­truc­tion des par­le­ments régio­naux le 6 sep­tembre 1790 a vidé tout ce qui n’é­tait pas Paris de sa sub­stance poli­tique » (p 92).

Répu­blique une et indivisible

Défen­seur vigou­reux du fédé­ra­lisme tra­di­tion­nel, Onfray vitu­père contre le jaco­bi­nisme moderne et sou­tient le dépar­te­men­ta­lisme giron­din. Là est son point faible : « La pen­sée giron­dine n’a jamais vou­lu le fédé­ra­lisme comme ins­tru­ment des­ti­né à faire écla­ter la Répu­blique, contrai­re­ment à la légende répan­due par les Jaco­bins, mais comme une autre moda­li­té de l’or­ga­ni­sa­tion poli­tique qui ne fasse pas d’une poi­gnée de poli­ti­ciens concen­trée à Paris, dans un club, l’ho­ri­zon indé­pas­sable de la démo­cra­tie. » (p. 68) C’est pré­ci­sé­ment parce que le giron­di­nisme n’est pas exac­te­ment le fédé­ra­lisme qu’il a pu se faire une place au sein de la Répu­blique une et indi­vi­sible. D’ailleurs, Onfray est obli­gé de le recon­naître un peu plus loin dans sa réflexion : « D’au­cuns diront que la solu­tion giron­dine et locale, dépar­te­men­tale et régio­nale existe déjà car c’est le maillage admi­nis­tra­tif fran­çais ; et ils auront en par­tie rai­son. Il y a en effet des com­munes, des com­mu­nau­tés de com­munes, des can­tons, des arron­dis­se­ments, des dépar­te­ments, des régions et, à cha­cun de ses niveaux, des élec­tions et des élus. Mais, il manque une réelle auto­no­mie à ces ins­tances. La com­mune, qui est le pre­mier éche­lon, ne dis­pose pas de grands pou­voirs. La logique ver­ti­cale consub­stan­tielle au jaco­bi­nisme fait que l’ins­tance supé­rieure prend tou­jours la main. » (pp. 110 – 111) C’est ce que l’on a vu avec la très tech­no­cra­tique décen­tra­li­sa­tion de ces der­nières décennies. 

Ambi­guï­tés girondines

His­to­ri­que­ment, les Giron­dins sont majo­ri­tai­re­ment issus de la bour­geoi­sie pro­vin­ciale. Ils se méfient du peuple pari­sien et s’ap­puient sur la riche bour­geoi­sie du négoce et des manu­fac­tures. Très atta­chés aux liber­tés indi­vi­duelles et éco­no­miques de 1789, les Giron­dins se résignent à accep­ter la créa­tion du Comi­té de salut public et du Tri­bu­nal révo­lu­tion­naire ini­tiée par les Jaco­bins en 1793. C’est pour­quoi un anar­chiste comme Michel Onfray, une sou­ve­rai­niste comme Nata­cha Polo­ny et une ordo-libé­ra­leet fédé­ra­liste comme Chan­tal Del­sol s’au­to-dési­gnent « giron­dins » non sans quelques ambi­guï­tés sur le rôle d’un État réel­le­ment décentralisé. 

Onfray se hasarde encore un peu lors­qu’il uti­lise le vocable « giron­din », mais emporte la convic­tion sur le fond en se réfé­rant à un fédé­ra­lisme prou­dho­nien face à l’É­tat cen­tra­li­sa­teur et admi­nis­tra­tif comme au Mar­ché capi­ta­liste : « Il existe une concep­tion giron­dine de l’É­tat qu’on trouve chez Prou­dhon, qui, anar­chiste, cri­tique l’É­tat jaco­bin en tant qu’il est l’ins­tru­ment de domi­na­tion du capi­tal sur les masses, mais qui, dans Théo­rie de l’im­pôt, défend l’É­tat liber­taire parce qu’il garan­tit l’or­ga­ni­sa­tion com­mu­na­liste, mutua­liste, fédé­ra­tive. Dans cette nou­velle confi­gu­ra­tion, Paris cesse d’être capi­tale pour deve­nir ville fédé­rale. » (p. 121)

Onfray réitère son appel à la consti­tu­tion d’un fédé­ra­lisme liber­taire et com­mu­nau­taire ins­pi­ré de l” esprit prou­dho­nien : « La réponse contem­po­raine à l’im­pé­ri­tie consta­table de L’É­tat fort et puis­sant, cen­tra­li­sa­teur et jaco­bin, ce sont les com­munes et les pou­voirs de la base, les com­mu­nau­tés de com­munes et les agglo­mé­ra­tions, les dépar­te­ments [qu’il fau­drait pour­tant sup­pri­mer tant ils sont arti­fi­ciels] et les régions, ce sont les pou­voirs, pour­vu qu’ils soient réels et non cos­mé­tiques, de l’au­to­ges­tion démo­cra­tique. Ceux de la Com­mune médié­vale tout autant que ceux de la Com­mune de Paris en 1871. » (p. 93) 

Le « com­mu­na­lisme liber­taire » de Michel Onfray s’ins­pire du « Tes­ta­ment de Jean Mes­lier au début du XVIIIe siècle au Muni­ci­pa­lisme liber­taire de Mur­ray Book­chin au XXe siècle, en pas­sant par Du prin­cipe fédé­ra­tif de Prou­dhon au XIXe siècle » (p. 118). Le fon­da­teur de l’U­ni­ver­si­té popu­laire de Caen déclare alors à l’heb­do­ma­daire Le Point : « Mon com­mu­na­lisme liber­taire n’est pas une uto­pie agraire guère plus évo­luée qu’au néo­li­thique, mais une pro­po­si­tion d’or­ga­ni­sa­tion liber­taire, qui fasse de la base la puis­sance consti­tu­tive du som­met. Il faut abo­lir l’É­tat trans­cen­dant pour réa­li­ser un État imma­nent, mais nul­le­ment abo­lir tout État. » [1] Contre l’É­tat tota­li­taire, pour l’É­tat subsidiaire !

Éta­tisme et libéralisme

Éta­tisme et libé­ra­lisme vont de pair his­to­ri­que­ment et à l’heure actuelle. Michel Onfray peut écrire per­ti­nem­ment : « Nous sommes entrés dans l’ère d’un tota­li­ta­risme nou­veau, sou­riant et bru­tal, aimable et assas­sin : l’ère du néo­li­bé­ra­lisme d’É­tat qui, un comble, impose le libé­ra­lisme, qui est exten­sion des liber­tés par le haut, de façon auto­cra­tique, autre­ment dit par la réduc­tion des liber­tés. » (p. 76) Pour s’en libé­rer, les peuples devront se réap­pro­prier à la base la démo­cra­tie et mettre sur pied à l’é­che­lon local un mutua­lisme orga­nique face à la nou­velle classe d’en haut.

Arnaud Guyot-Jeannin