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BPIFrance, agent subsidiaire de l’économie réelle

La Banque publique d’investissement poursuit honorablement sa mission mais fait l’objet d’un rapport à charge du Conseil d’analyse économique sur le capital-risque en France.

Née en 2013 de la fusion d’Oseo, de CDC Entreprises (structure de capital-investissement de la Caisse des dépôts et consignations) et du FSI (Fonds stratégique d’investissement créé sous Sarkozy), la Banque publique d’investissement (BPIFrance) était une promesse de campagne de François Hollande, et si elle n’avait rien de novateur, il s’agissait plutôt d’une bonne idée : regrouper les différentes structures publiques de financement des entreprises en une, et renforcer sa vocation et son efficacité régionale en mettant notamment en place des guichets uniques régionaux à destination des entrepreneurs.

Bilan après quatre ans

Après quatre ans, on peut dire que ce regroupement avait du sens et que BPIFrance a joué son rôle. Notre collègue Jean-Marc Ferrand a pu l’expérimenter lors d’un investissement industriel compliqué. En 2015, BPIFrance a contribué pour 1,3 milliards d’euros au financement de l’innovation, et engagé 300 millions en fonds propres. Grâce à cette institution, la part du public dans le capital-risque est de 20 % environ, bien davantage que chez nos voisins anglais ou allemands. Des statistiques flatteuses mais qui ne sont pas du goût du Conseil d’analyse économique (CAE) et du principal contributeur de son rapport, le prix Nobel d’économie Jean Tirole, qui dresse un constat qualifié par la presse d’« alarmant » au sujet du capital-risque en France et plus singulièrement de BPIFrance. Mais le capital-risque n’est pas l’activité exclusive de la BPI et le rapport va plus loin que le capital-risque stricto sensu. Celui-ci représente moins de 50 % des investissements de BPIFrance, outre les financements classiques par crédit (le capital-risque, comme son nom l’indique, s’intéresse à l’intervention en fonds propres). Aussi, tirer des conclusions sur la gouvernance ou la stratégie de la BPI à l’aune de cette seule activité paraît procéder d’un diagnostic partiel. À l’inverse, certaines recommandations, comme la meilleure implication du monde universitaire dans la « dynamique entrepreneuriale » ou certaines propositions d’aménagement fiscal (plutôt intéressantes d’ailleurs, surtout celle qui consiste à défiscaliser les plus-values réinvesties dans d’autres sociétés innovantes) dépassent largement le sujet de BPIFrance. Tout semble cependant se résumer à la critique de l’institution : jugée pourtant utile et même efficace, elle entraverait l’émergence d’un écosystème plus performant parce que privé, et son efficacité serait d’ailleurs davantage liée à l’équipe en place qu’à l’organisation et la feuille de route de la BPI. Mais de quelle entreprise ne pourrait-on pas dire cela ?

Un vice démocratique

Certains constats sont plus intéressants : du fait de sa gouvernance très politisée, la BPI risquerait, par exemple, de favoriser le financement d’entreprises “amies” plutôt que choisies selon un processus d’investissement rationnel – un vice très démocratique. Ce risque de népotisme existe en effet, mais on pourrait lui trouver d’autres remèdes (liés au suffrage universel, par exemple…). Il faut dire que ce genre de favoritisme est un sport national dans cette activité, même dans les institutions privées (Yazid Sabeg si vous, nous lisez…). Le CAE pointe aussi le risque de mauvaise gouvernance, et il faut dire qu’entre EDF, Areva et tant d’autres, il y a de quoi s’inquiéter.

Rester entre Français

La diversification du conseil d’administration est donc concevable, mais pourquoi le CAE tient-il tant à la rendre internationale, de même qu’il préconise d’attirer davantage de capitaux étrangers ? Certes, plus il y a de capitaux et plus on peut financer l’innovation, mais la maîtrise des innovations nationales n’est pas un moindre enjeu. Quant au risque de compétence des investisseurs de la BPI, il est largement nuancé par le fait qu’une part importante des investissements est réalisée en fonds de fonds (c’est-à-dire dans des fonds privés existants).

Il est toutefois étonnant que le CAE ne traite pas de la difficulté, pour les investisseurs comme pour les entrepreneurs, à trouver une sortie adéquate en France : le nombre d’entreprises innovantes rachetées par des fonds ou des entreprises étrangers devrait être une préoccupation prioritaire. Mais ce qui frappe surtout, c’est la propension du CAE à dénoncer la prégnance excessive de BPIFrance dans le capital-risque. Dans une période où il est tant reproché aux banques de ne pas financer l’économie réelle par peur des trop grands risques que cela représente (et qu’on ne se gêne pas non plus de leur reprocher de prendre lorsque cela tourne mal), l’intervention publique nous apparaît non seulement justifiée mais bénéfique. Que l’État stimule le privé de la sorte et puisse s’y substituer si besoin est une forme de subsidiarité qui nous convient très bien, mais ne semble pas convenir au CAE, adepte du « laisser faire » et qui traite au passage BPIFrance de « substitut permanent ». Mais le substitut remplace, quand le subsidiaire renforce, et c’est bien comme un agent subsidiaire, donc de subsidiarité, que nous concevons la BPI. Et pas seulement, car elle se veut aussi comme le premier relais de financement des investissements d’avenir. Une mission d’« architecte » plus que de « pompier », comme aime à le rappeler son président, Nicolas Dufourcq. Espérons que la maîtrise d’ouvrage sera à la hauteur.

Pierre Marchand