Le populisme vu de gauche

Chantal Mouffe prône «  une radicalisation de la démocratie  ».

Chantal Mouffe est une philosophe post-marxiste. Ses idées et celles de son défunt compagnon Ernesto Laclau (La Raison populiste, éditions du Seuil, 2008) sont réputées influencer Podemos en Espagne et Jean-Luc Mélenchon en France. Pour elle, la «  classe ouvrière  » n’est plus celle de Zola  : nous sommes tous des «  ouvriers  » constituant la force de travail qui permet l’enrichissement d’une oligarchie minoritaire.

Établir une frontière politique

Elle prône une démocratie radicale et plurielle plaçant le peuple au cœur de l’action politique. Pour elle, la démocratie doit être agonistique, c’est-à-dire proposer un choix-débat entre des projets politiques réellement différents, la construction d’un peuple passant par «  l’hégémonie  » – le «  consentement  » de Gramsci. Sa pensée ne considère plus le concept de «  lutte des classes  » comme central et intègre l’opposition de Carl Schmitt entre ami et ennemi. Et d’expliquer  : «  Le populisme n’est pas une idéologie ou une doctrine mais une manière d’établir une frontière politique. Selon moi, la politique consiste toujours à définir la frontière entre un « nous » et un « eux ». Cette frontière peut être construite de manière très différente. Pour les marxistes, la frontière se situe entre le prolétariat et la bourgeoisie. Pour les populistes, elle se situe entre ceux d’en bas et ceux d’en haut.  »

Ses entretiens avec Inigo Errejon, cofondateur de Podemos, s’avèrent, selon l’éditeur, d’une lecture «  indispensable pour comprendre la nouvelle ère qui s’ouvre  ». C’est juste. Il y a maintenant deux dynamiques à l’œuvre. La première confronte les tenants de l’enracinement et du peuple – les populistes – à l’oligarchie des privilégiés – les élites mondialisées. L’élection présidentielle française de 2017 en témoigne  : elle oppose Marine Le Pen et la «  limite  » à Emmanuel Macron et la «  vie liquide  » pensée par Zygmunt Bauman – une vie consacrée au consumérisme. Car le populisme est un combat pour la «  limite  ». La seconde dynamique voit s’affronter deux conceptions du populisme  : populisme dit de droite, populisme dit de gauche. Tension interne entre deux orientations. La fracture se faisant sur des questions sociétales plus que politiques, l’immigration ou la famille, par exemple.

Retour du peuple sur la scène politique

Entre ce que Chantal Mouffe appelle «  le consensus néolibéral  » d’un Macron et l’un de ces populismes, nombre d’électeurs n’hésitent pas. Non par adhésion mais par vote « contre ». Des électeurs de Jean-Luc Mélenchon voteront pour Marine Le Pen le 7 mai. De même, des électeurs de celle-ci auraient voté pour celui-là s’il avait été présent au second tour. Nous assistons au retour du peuple sur la scène du politique et à un bouleversement des frontières habituelles.

«  Je suis atterrée de voir en France l’effort de certains intellectuels pour essayer de prouver que Marine Le Pen est fasciste ou antirépublicaine  », confie Chantal Mouffe dans un entretien au Figarovox (11 avril 2017). Et de poursuivre  : «  Je ne suis pas d’accord avec ce genre de vocabulaire car il s’agit d’une manière d’éviter de comprendre ce qu’il y a de nouveau dans ce type de mouvement. Il est plus facile pour les partis sociaux-démocrates de dénoncer un prétendu retour des années trente ou un racisme intrinsèque des catégories populaires que de se remettre en question. Il est important pour la gauche de faire une véritable analyse du succès des populismes de droite sans tomber dans une condamnation morale stérile et contre-productive.  » C’est très bien dit.

Matthieu Baumier