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Emmanuel Macron, un ministre normal

En succédant à Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron a recentré la politique économique du Gouvernement vers son inclination libérale. À l’heure du bilan, la moisson est maigre.

Dresser un bilan de l’action d’Emmanuel Macron au ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique est un exercice qui peut paraître à la fois aisé et délicat. Aisé car extrêmement restreint, mais délicat parce que les postures enracinée (Orléans, le Puy du Fou) et philosophique (propos sur la démocratie et la figure du Roi) du ministre ont eu tendance à nous le rendre sympathique, ou du moins à avoir à son égard une curiosité bienveillante. Mais au chapitre exclusivement économique, il importe d’analyser l’agissant plus que l’acteur, le ministre plus que le candidat, le libéral plus que le royaliste (s’il l’est). Celui qui a montré ces derniers temps la plus belle ouverture d’esprit à l’égard de la France et de son passé a eu un comportement diamétralement opposé à l’esprit des Capétiens, dans son parcours politique et professionnel comme dans les vingt-quatre mois qu’il a passés au gouvernement.

Parcours acrobatique

Passer de l’engagement qu’il revendique au Mouvement des Citoyens (Jean-Pierre Chevènement) à la banque Rothschild après s’être vu refuser une investiture aux législatives de 2007 en Picardie pourrait paraître acrobatique, mais c’est un classique du monde politique. Certains parleraient sans doute de la beauté de l’imperfection du personnage ; nous y voyons plutôt un mélange d’opportunisme et d’ambition servis par un indéniable talent. Un talent qu’il aura aussi mis au service d’un mépris sophistiqué à l’égard des « illettrées » de Gad, des jeunes sans ambition (« il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires »), des syndicalistes en T-shirt (« la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler ») ou au service d’une vision libérale et bruxello-compatible des réformes économiques. D’Emmanuel Macron, l’économie ne retiendra en effet guère qu’une loi fourre-tout (nous l’avions qualifiée de pot-pourri libéral) promulguée à grand renfort d’article 49-3. On peut toujours citer Bernanos au journal de 20 heures : « l’espérance est le risque des risques » ; en l’occurrence Valls et lui n’auront pas pris celui du vote. Nous ne prétendrons pas ici, car ce serait prématuré, faire le bilan de toutes les mesures contenues dans la loi Macron, mais que ce soit en termes de croissance ou d’emploi (la loi était intitulée « loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques »), le compte n’y est pas encore.

Bus Macron : des effets positifs

La libéralisation du transport en autocar fait toutefois exception, puisque ses effets positifs sont déjà sensibles. La création d’emplois consécutive à cette mesure est estimée à mille cinq cents en un an. Et avec trois cents nouveaux bus assemblés à Annonay sur cette période, l’effet est bien réel, même s’il profite autant à l’activité locale qu’à l’Italien Iveco, plus aucun constructeur français ne produisant d’autocars. L’absence de cohérence et de vision industrielle nuance donc largement ce demi-succès. En définitive, ces ouvertures de lignes auront davantage créé une concurrence sur les lignes SNCF existantes que comblé les lacunes du ferroviaire. Certains vont même jusqu’à faire le lien avec la fermeture annoncée de l’usine d’Alstom. Ce n’est peut-être pas la principale raison, mais la coïncidence interpelle, alors que Macron semblait s’être saisi du dossier. « Notre objectif, c’est zéro licenciement chez Alstom Transport » avait déclaré le ministre lors de sa visite de l’usine en mai 2015.

Un an et demi après, et quelques jours à peine après sa démission, Alstom annonce la fermeture de son usine historique, alors que son carnet de commandes est plein jusqu’en 2018 et que le groupe vient de remporter une grosse commande aux États-Unis – certes assortie d’une obligation de production locale. S’il ne l’a pas précipitée, Macron n’aura rien fait pour éviter la fermeture de l’usine belfortaine. Avec 20 % du capital détenu, même indirectement, par l’État, et un passé récent aussi tumultueux, le Gouvernement n’est pas crédible lorsqu’il prétend ne pas avoir été au courant des risques. Alstom vient précisément d’échouer dans l’appel d’offre d’une filiale de la SNCF (Akiem), certes détenue à parité avec un fonds d’investissement allemand, ce qui explique sans doute le choix de Vossloh pour les quarante-quatre locomotives en jeu.

Pas de préférence nationale

Pourquoi diable la filiale d’une entreprise publique ne privilégie-t-elle pas un constructeur français ? Tout simplement parce que les règles européennes l’interdisent. Dans son combat pour sauver l’usine, le maire Les Républicains de Belfort ferait bien de méditer la leçon. Quant à Macron, ses protestations teintées de patriotisme économique prêtent à sourire, alors qu’il déclarait il y a peu que « l’arrivée de réfugiés est une opportunité économique ». Son bilan résume finalement le paradoxe français d’une économie à la fois libérale et socialiste, que le camarade Onfray qualifiait récemment de « libéralisme d’État ». Emmanuel Macron en aura été un des plus fidèles représentants ; un ministre normal en somme.

Pierre Marchand