L’a­ve­nir de la pro­duc­tion d’éner­gie

L’a­ve­nir de la pro­duc­tion d’éner­gie

Pers­pec­tives ouvertes par la décen­tra­li­sa­tion.

Au lan­ce­ment de son pro­gramme nucléaire civil en 1958, la France avait pour objec­tif de se doter de capa­ci­tés de pro­duc­tion d’éner­gie à bas coût, en grande quan­ti­té, et sans que leur mise en place ni leur fonc­tion­ne­ment ne puissent oppo­ser de quel­conques menaces à l’in­dé­pen­dance natio­nale. Cela fût fait. En 2017, la France est le pays d’Eu­rope occi­den­tale où l’élec­tri­ci­té est la moins chère ; elle pos­sède un parc de cin­quante-huit réac­teurs répar­tis dans une quin­zaine de cen­trales, ce qui en fait le pays le plus « nucléa­ri­sé » au monde par habi­tant. Ce sys­tème de grandes cen­trales, répar­ties inéqui­ta­ble­ment sur le ter­ri­toire, s’ap­puie sur un vaste réseau de trans­port et de dis­tri­bu­tion d’élec­tri­ci­té.

Un cham­pion natio­nal

Les acti­vi­tés de pro­duc­tion, de trans­port, de dis­tri­bu­tion et de four­ni­ture d’élec­tri­ci­té ont été dépo­sées, à l’o­ri­gine, entre les mains d’un « cham­pion » natio­nal : Élec­tri­ci­té de France (EDF). Tou­te­fois, ce sys­tème cen­tra­li­sé du « tout nucléaire » pré­sente aujourd’­hui ses limites : du coût de déman­tè­le­ment des cen­trales – qui ne sont, hélas, pas éter­nelles ! – à celui de ges­tion des déchets nucléaires, de nom­breux obs­tacles s’ac­cu­mulent au fil du temps. En effet, pour des rai­sons propres à l’éner­gie nucléaire, mais aus­si inhé­rentes à lui-même, le sys­tème fran­çais s’a­vère dif­fi­ci­le­ment com­pa­tible avec les exi­gences éco­lo­giques contem­po­raines. Par défi­ni­tion, un sys­tème cen­tra­li­sé offre un résul­tat puis­sant – la France en sait quelque chose ! – mais génère inévi­ta­ble­ment des pertes. À titre d’exemple, seul un tiers de l’éner­gie brute pro­duite par une cen­trale nucléaire est trans­for­mé en élec­tri­ci­té – le reste étant éva­cué à tra­vers les tours de refroi­dis­se­ment. Compte tenu des exi­gences crois­santes d’é­co­no­mie d’éner­gie, une telle situa­tion appa­raît comme de moins en moins accep­table.

De là, la décen­tra­li­sa­tion éner­gé­tique appa­raît comme une solu­tion viable sur les plans éco­no­mique et éco­lo­gique. Cette notion peut se défi­nir comme la dis­tri­bu­tion des capa­ci­tés de pro­duc­tion d’éner­gie par région, de manière à ce que les uni­tés de pro­duc­tion se trouvent géo­gra­phi­que­ment proches des consom­ma­teurs finaux, limi­tant ain­si l’u­ti­li­sa­tion du réseau de trans­port et offrant des capa­ci­tés de rési­lience locale. En effet, ce sys­tème com­porte un cer­tain nombre d’a­van­tages qui lui per­met­traient de com­bler effi­ca­ce­ment les lacunes de notre « tout nucléaire cen­tra­li­sé » gau­lois et, sur le plan poli­tique, d’en­cou­ra­ger un retour au loca­lisme.

En route pour 2080

Quel calen­drier pour un nou­veau sys­tème décen­tra­li­sé ? Il faut d’a­bord poser un pre­mier axiome : le pro­ces­sus de tran­si­tion éner­gé­tique sera inévi­ta­ble­ment acco­lé à la méthode de la décen­tra­li­sa­tion éner­gé­tique. Objec­tif et méthode s’ac­cordent donc. La tran­si­tion vers des éner­gies vertes (ce que l’éner­gie nucléaire n’est pas, étant « décar­bon­née » mais néan­moins pro­duc­trice de déchets dan­ge­reux pour l’en­vi­ron­ne­ment et la san­té) pour­rait être ache­vée en France d’i­ci 2080. La décen­tra­li­sa­tion éner­gé­tique n’est donc pas une solu­tion sur mesure appli­cable ins­tan­ta­né­ment, mais résul­te­ra d’un pro­ces­sus natio­nal de long terme décou­lant de poli­tiques publiques cohé­rentes. Avec quels outils ? Les éner­gies renou­ve­lables portent un maître-mot : la rési­lience. Par ce terme, il doit être enten­du la résis­tance éco­no­mique et humaine à l’ab­sence de pro­duc­tion d’éner­gie par une uni­té sur une courte période. En effet, la pro­duc­tion d’éner­gie renou­ve­lable dépend lar­ge­ment des condi­tions météo­ro­lo­giques du lieu où elle se trouve. Par consé­quent, il n’est pas pos­sible de pré­voir avec cer­ti­tude la pro­duc­tion d’un parc solaire pho­to­vol­taïque, ni celle d’une ferme éolienne. Cela sup­pose donc l’ins­tal­la­tion d’une varié­té de sources de pro­duc­tion d’éner­gie, com­plé­men­taires entre elles. La spé­cia­li­sa­tion devra être mise au ser­vice de la varié­té. Chaque terre de France pos­sède des carac­té­ris­tiques natu­relles dif­fé­rentes. Ain­si, l’en­so­leille­ment en Pro­vence n’est pas le même qu’en Bre­tagne ; de même que l’A­qui­taine, dont les côtes sont ven­teuses, n’a pas une acti­vi­té géo­ther­mique aus­si impor­tante que le bas­sin pari­sien. Ain­si, les capa­ci­tés de pro­duc­tion, mises sur pied par région, devront répondre aux spé­ci­fi­ci­tés de l’é­co­sys­tème local.

Le sys­tème de pro­duc­tion par région implique un renou­vel­le­ment com­plet du sys­tème de trans­port et de dis­tri­bu­tion d’élec­tri­ci­té. Jus­qu’à pré­sent, les lignes à haute ten­sion et très haute ten­sion par­taient des cen­trales et étaient connec­tées à des réseaux à basse ten­sion jus­qu’à la four­ni­ture finale. Ce sys­tème implique une logis­tique com­plexe et des pertes notables, même s’il per­met de « dépla­cer » l’élec­tri­ci­té sur de longues dis­tances.

Régio­na­lisme éner­gé­tique

Une autre carac­té­ris­tique majeure de la décen­tra­li­sa­tion éner­gé­tique est le régio­na­lisme. En effet, la pro­duc­tion décen­tra­li­sée ne doit pas deve­nir un ensemble de mini-sys­tèmes cen­tra­li­sés, mais elle doit être orga­ni­sée selon la super­po­si­tion de mailles ter­ri­to­riales. Ain­si, l’on pour­rait aisé­ment ima­gi­ner un sys­tème où 50 % de la pro­duc­tion serait mise à la charge des dépar­te­ments et 25 % à celle des régions et com­munes. Cela étant, les com­munes béné­fi­cie­raient aus­si du déve­lop­pe­ment de la pro­duc­tion domes­tique. La pro­duc­tion domes­tique, c’est-à-dire l’ins­tal­la­tion de capa­ci­té de pro­duc­tion d’éner­gie direc­te­ment au sein des foyers, devrait per­mettre de ren­for­cer leur auto­no­mie vis-à-vis des grands four­nis­seurs (EDF, Engie).Cela étant, en sub­ven­tion­nant l’ins­tal­la­tion de telles capa­ci­tés de pro­duc­tion, les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales seraient en droit d’es­pé­rer un dopage de l’é­co­no­mie locale, notam­ment en matière d’emploi, voire de recherche.

Pour conclure, la ques­tion qui peut se poser est la sui­vante : dans quelle mesure la relo­ca­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion d’éner­gie peut-elle avoir un impact sur le loca­lisme poli­tique ? Toute acti­vi­té com­mune étant source d’u­nion, il est très pro­bable que des popu­la­tions, qui, au niveau local, se regroupent pour prendre en charge leurs propres besoins en éner­gie seront ame­nées à ren­for­cer leur esprit de com­mu­nau­té et, par exten­sion, leur sen­ti­ment d’en­ra­ci­ne­ment. Reste à voir par quels biais poli­tiques la décen­tra­li­sa­tion éner­gé­tique sera mise en place. Quoi qu’il en soit, il devrait être pos­sible d’en tirer par­ti.

Théo­phile Ducran-Lapoigne