Charles Saint-Prot : l’Al­le­magne tire les ficelles de l’Eu­rope des régions

Charles Saint-Prot : l’Al­le­magne tire les ficelles de l’Eu­rope des régions

Direc­teur géné­ral de l’Ob­ser­va­toire d’é­tudes géo­po­li­tiques, Charles Saint-Prot vient de publier un plai­doyer pour la sau­ve­garde de l’in­dé­pen­dance natio­nale face à toutes les forces de dis­so­lu­tion, où il dénonce notam­ment la consti­tu­tion d’une « Europe des tri­bus ».

Votre livre pointe les dan­gers de la rati­fi­ca­tion de la Charte des langues régio­nales ou mino­ri­taires : quels sont-ils ?

Une double menace pèse sur l’É­tat-nation : le supra­na­tio­na­lisme et le par­ti­cu­la­risme régio­na­liste. L’un nivelle les nations, l’autre les mor­celle. L’af­faire de la Charte des langues régio­nales ou mino­ri­taires, concoc­tée par le Conseil de l’Eu­rope, est par­ti­cu­liè­re­ment emblé­ma­tique dans la mesure où celle-ci fait par­tie du dis­po­si­tif nor­ma­tif des diverses ins­tances euro­cra­tiques dont « tous les canons sont bra­qués contre l’É­tat-nation » et plus sin­gu­liè­re­ment contre la nation fran­çaise. La Charte euro­péenne est un bon exemple du com­bat insi­dieux contre l’i­den­ti­té natio­nale. L’ob­jec­tif ultime des pro­mo­teurs de ce texte n’est pas ambi­gu. Il s’a­git de déman­te­ler encore plus l’É­tat-nation pour mettre en place l’Eu­rope fédé­rale des régions. C’est une vieille idée, héri­tée de la pro­pa­gande de l’Al­le­magne nazie des années trente, qui réap­pa­rait pério­di­que­ment sous divers tra­ves­tis­se­ments depuis les années soixante-dix.

Vous par­lez de « l’É­tat-nation face à l’Eu­rope des tri­bus » (c’est le titre de votre livre) ; pen­sez-vous que nous soyons face au dan­ger d’un démem­bre­ment des nations euro­péennes ?

Sans aucun doute. C’est la nation qui est la cible d’une idéo­lo­gie euro­péiste supra­na­tio­nale, et de fac­to mon­dia­liste, laquelle a pour objec­tif essen­tiel de mettre fin à la sou­ve­rai­ne­té de l’É­tat-nation. Cette idéo­lo­gie a pour obses­sion de faire sau­ter le ver­rou de la nation. Ce qui est en cause est le res­pect de la diver­si­té des nations, c’est-à-dire celle des civi­li­sa­tions, face à la menace d’un monde glo­ba­li­sé qui serait celui d’une uni­for­mi­sa­tion syno­nyme de tota­li­ta­risme et de régres­sion. L’a­char­ne­ment anti­na­tio­nal est une véri­table obses­sion des offi­cines d’une euro­cra­tie qui veut des États faibles et la fin des nations pour fina­le­ment créer l’Eu­rope des tri­bus qui n’est jamais que l’autre nom de cette Europe des régions dont le pré­sident Pom­pi­dou pou­vait dire qu’elle s’ap­pe­lait le Moyen Âge.

Quel est le jeu de l’Al­le­magne ? La consti­tu­tion d’une Europe des régions sert-elle ses inté­rêts ?

Le pro­jet visant à la déli­ques­cence de l’É­tat-nation pour anéan­tir la nation fran­çaise s’ins­crit très exac­te­ment dans la stra­té­gie de la nou­velle grande Alle­magne qui est le chef de file de l’eu­ro­cra­tie. C’est bien natu­rel puis­qu’il s’a­git d’une Europe de plus en plus alle­mande, avec l’Anschluss de fait d’une bonne par­tie de l’Eu­rope cen­trale. La Charte euro­péenne des langues régio­nales ou mino­ri­taires a d’ailleurs été ima­gi­née par des cour­roies de trans­mis­sion de la Fédé­ra­tion des groupes eth­niques euro­péens (plus connue sous le sigle FUEV pour Föde­ra­lis­tische Union euro­paï­scher volks­grup­pen) qui est dépo­si­taire d’une concep­tion « eth­nique » (« völ­kisch ») d’une Alle­magne qui, en fin de compte, tire les ficelles. C’est l’Al­le­magne, à tra­vers de puis­santes fon­da­tions, qui encou­rage les dérives supra­na­tio­nales au sein d’une Union euro­péenne qu’elle a pha­go­cy­tée. Au XXIe siècle, l’Al­le­magne, rede­ve­nue prus­sienne depuis la funeste uni­fi­ca­tion de 1990, est bien l”« homme dan­ge­reux de l’Eu­rope » dont se méfiait tant le chan­ce­lier catho­lique rhé­nan Kon­rad Ade­nauer.

Le par­ti­cu­la­risme régio­nal n’au­rait-il donc aucune légi­ti­mi­té ? Faut-il tou­jours le condam­ner ?

Soyons clair : nous sommes le dos au mur. La menace est la mise en place d’en­ti­tés mino­ri­taires fon­dées sur l’eth­nie, c’est-à-dire la bal­ka­ni­sa­tion des nations. Dès lors, on ne peut qu’être frap­pé par la naï­ve­té de ceux qui ne com­prennent pas qu’on ne décen­tra­lise pas, on n’en­cou­rage pas les replis sec­taires et eth­niques, on ne fait pas la pro­mo­tion de dia­lectes mino­ri­taires et folk­lo­riques quand il y a le feu à la mai­son com­mune, quand l’i­den­ti­té natio­nale est mena­cée de toute part, quand le com­mu­nau­ta­risme s’in­filtre par­tout, quand un nombre de plus en plus impor­tant de jeunes Fran­çais parlent de plus en plus mal leur langue, la lisent à peine et l’é­crivent encore moins bien. Quand, enfin, la culture et la langue fran­çaises sont sur le point de dis­pa­raître, quand la sou­ve­rai­ne­té natio­nale est sac­ca­gée par tous les moyens, il serait pué­ril de célé­brer des par­ti­cu­la­rismes désuets ou dan­ge­reux. À vrai dire, on pour­rait à la rigueur admettre qu’une monar­chie bien enra­ci­née, natio­nale et popu­laire, repo­sant sur une auto­ri­té légi­time et forte, puisse lais­ser une place aux folk­lores régio­naux, mais cela est cri­mi­nel de la part d’une répu­blique qui conduit inexo­ra­ble­ment à la déli­ques­cence de l’É­tat et à l’af­fai­blis­se­ment de la nation que nos rois ont uni­fiée.

Dans un tel contexte, quelles sont à vos yeux les condi­tions de la renais­sance natio­nale ?

Il s’a­git de conce­voir les hommes comme appar­te­nant d’a­bord à une nation. Il faut avoir la convic­tion d’une uni­té de des­tin pour faire quelque chose ensemble. Cela s’ap­pelle l’His­toire. C’est la nation – et elle seule – qui consti­tue, comme l’en­seigne Charles Maur­ras, « la plus pré­cieuse des liber­tés », puis­qu’elle donne à l’homme sa digni­té en lui per­met­tant d’être non seule­ment un ani­mal social mais plus encore un ani­mal his­to­rique. Par la nation, l’in­di­vi­du péris­sable et la socié­té péris­sable défient la mort et le néant. Dès lors, la poli­tique n’a pas pour objet de ser­vir les inté­rêts de groupes par­ti­cu­liers, les ambi­tions d’un par­ti ou les chi­mères des idéo­logues ; la poli­tique doit mettre en œuvre les moyens per­met­tant à la nation de ne pas périr. Cela revient à défendre le pou­voir de l’É­tat qui garan­tit le bien com­mun. La pré­ser­va­tion du rôle cen­tral de l’É­tat est une ques­tion vitale pour la France. Or, depuis plus de deux siècles (avec de trop rares excep­tions), les causes du déclin résident dans la mau­vaise poli­tique due à un sys­tème débile et mal­fai­sant qui favo­rise le règne de l’é­tran­ger. Nos rois avaient com­bat­tu ce par­ti de l’é­tran­ger (Bour­gui­gnons, ligueurs, fron­deurs, anglo­manes…) qui est le véri­table mal fran­çais De nos jours, on est frap­pé par l’im­por­tance des par­tis de l’é­tran­ger : par­ti amé­ri­cain, par­ti alle­mand (camou­flé sous le slo­gan de l’U­nion euro­péenne), par­ti israé­lien, par­ti russe de ceux qui, plus qu’une saine alliance avec la Rus­sie, prônent une ser­vile sou­mis­sion à Mos­cou… Face aux lâches renon­ce­ments qui ont tou­jours nour­ri l’es­prit de col­la­bo­ra­tion, où est le par­ti de la France quand il n’y a plus d’au­to­ri­té légi­time pour l’in­car­ner ?

Pro­pos recueillis par Fran­çois Mar­cil­hac