You are currently viewing Alba­tor : sur l’Ar­ca­dia, c’est l’a­nar­chie plus un !

Alba­tor : sur l’Ar­ca­dia, c’est l’a­nar­chie plus un !

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les petits gar­çons vibraient au rythme des aven­tures télé­vi­sées du capi­taine Alba­tor… Le moment est venu de leur rafraî­chir la mémoire.

Le capi­taine Har­lock, alias Alba­tor, vient de faire son retour dans les librai­ries. Dans l’ombre de Gol­do­rak, ce per­son­nage a ber­cé toute une géné­ra­tion de petits Fran­çais. Appa­ru dans un man­ga en 1969, puis à laté­lé­vi­sion en 1978, il a pré­sen­té plu­sieurs visages au fil des esa­ven­tures, jus­qu’à la cari­ca­ture : por­té au ciné­ma en 2013, il y est appa­ru sous les traits d’un psy­cho­pathe, ten­tant de rache­ter ses fautes à la faveur d’un géno­cide galac­tique pré­ten­du­ment rédempteur… 

Retour aux sources

C’est à un retour aux sources que nous sommes conviés aujourd’­hui, alors que vient de paraître la tra­duc­tion fran­çaise du pre­mier tome d’un nou­veau man­ga, Capi­taine Alba­tor – Dimen­sion Voyage. Il s’a­git d’un remake fidèle de l’his­toire ori­gi­nelle, fai­sant, en quelque sorte, la syn­thèse d’une œuvre éparse à la cohé­rence toute rela­tive. Ain­si le per­son­nage de Kiri­ta (Vilak) est-il repris du des­sin ani­mé de 1978, mais sous les traits d’un autre, appa­ru dans les années 2000. Offi­ciant tou­jours au scé­na­rio, Lei­ji Mat­su­mo­to, soixante-dix-huit ans, a cédé son crayon à Koui­ti Shi­ma­bo­shi. Le des­sin s’a­vère moder­ni­sé, mais les nos­tal­giques ne devraient pas en être dépaysés. 

Signe des temps : la reine Syl­vi­dra arbore désor­mais un décol­le­té. Alba­tor s’en trou­ve­ra-t-il émous­tillé, comme des qua­dra­gé­naires le furent jadis à la vue des Syl­vidres dénu­dées ? Rien n’est moins sûr. Alors qu’il voue une ami­tié indé­fec­tible à Tochi­ro, on ne lui connaît qu’une seule et unique aven­ture, à l’is­sue tra­gique. En tout cas, les fémi­nistes ne l’ap­pré­cient guère. Reli­sant le man­ga fon­da­teur, Charles-Édouard Man­de­field s’é­tait déso­lé d’un « machisme déca­lé ». Un pas­sage a plus par­ti­cu­liè­re­ment rete­nu son atten­tion, explique-t-il sur Ota­kia (en ligne) : celui où Kei Yuki (Nau­si­caa) « met sa vie en péril pour ména­ger la sus­cep­ti­bi­li­té de Tada­shi » (Ramis) « et lui faire croire qu’il l’a sau­vée ». « Dans cette his­toire », conclut notre confrère, « le mes­sage en fili­grane est donc que les femmes […] doivent mas­quer leur vraie valeur pour ne pas offus­quer la gente mas­cu­line ». C’est oublier que ces récits sont des­ti­nés sur­tout à des gar­çons… Peut-être cer­tains en auront-ils tiré quelque leçon d’humilité !

Reste à savoir ce qu’il advien­dra de cet épi­sode dans la suite du remake. Dans ce pre­mier tome, alors que les Syl­vidres se pré­parent à enva­hir la Terre, « la civi­li­sa­tion maté­ria­liste a conduit le peuple à la dépra­va­tion », comme le remarque l’une d’entre elles. Conscient de la menace, le pro­fes­seur Dai­ba alerte le ministre cen­sé pré­si­der aux des­ti­nées de l’hu­ma­ni­té. Hélas, déplore-t-il, « cette tète de mule ne pense qu’a jouer au golf »  Son fils, Tada­shi, en est révol­té : « ce n’est qu’un incons­cient qui se com­plaît dans l’in­do­lence », observe-t-il. « Depuis quand les hommes ne son-ils plus qu’une bande de dégon­flés ? », se demande-t-il encore. À la mort de son père, il décide de rejoindre l’Ar­ca­dia com­man­dé par Alba­tor. Un vais­seau « avec à son bord de vrais hommes » !

Roman­tisme viril

Consi­dé­rant ses sem­blables avec dédain, Alba­tor n’en engage pas moins un com­bat déses­pé­ré pour sau­ver la Terre. Sans doute ce « roman­tisme viril » explique-t-il la sym­pa­thie que lui accordent les mili­tants ita­liens de Casa­pound. Les iden­ti­taires fran­çais ne sont pas en reste : « ce per­son­nage lut­tant pour une huma­ni­té dans laquelle il peine pour­tant à se recon­naître, mar­qué par ses com­bats dans son cœur comme sur son visage, et his­sant le pavillon noir à tête de mort sur son vais­seau, avait tout pour séduire les pirates iden­ti­taires », explique Phi­lippe Var­don-Ray­baud. Dans son livre, Élé­ments pour une contre-culture iden­ti­taire, tout comme dans celui d’A­dria­no Scian­ca, Casa­pound – Une ter­rible beau­té est née !, Alba­tor côtoie Ernst Jün­ger, dont il incarne pré­ci­sé­ment la figure du rebelle : « celui qui, iso­lé et pri­vé de sa patrie par la marche de l’u­ni­vers, se voit enfin livré au néant » ; « réso­lu à la résis­tance », il « forme le des­sein d’en­ga­ger la lutte, fût-elle sans espoir » ; « est rebelle, par consé­quent », aux yeux de l’é­cri­vain alle­mand, « qui­conque est mis par la loi de sa nature en rap­port avec la liber­té, rela­tion qui l’en­traîne dans le temps à une révolte contre l’au­to­ma­tisme et à un refus d’en admettre la consé­quence éthique, le fata­lisme ».

Cepen­dant, errant dans l’es­pace (et non dans les forêts), notre rebelle ne serait-il pas un apa­tride ? « Sous la ban­nière de la liber­té, il par­court les mers sans fin de l’u­ni­vers en ne comp­tant que sur lui-même », s’en­thou­siasme un jeune homme déshé­ri­té, croi­sé dans les pages du man­ga. Alors qu’il s’ap­prête à s’en­vo­ler, Tada­shi détruit un dra­peau aux cou­leurs de la confé­dé­ra­tion ter­restre. « Mon éten­dard à moi est orné d’une tête de mort », se jus­ti­fie-t-il. Cela étant, toute notion d’hé­ri­tage ne lui est pas étran­gère, bien au contraire, car il pour­suit, à sa façon, l’œuvre de son père. Alba­tor, quant à lui, cultive la fidé­li­té dans la tra­di­tion de sa lignée…

Natio­na­lisme japonais

Au sein de l’é­qui­page, il règne un sym­pa­thique désordre, dont s’é­meut Tada­shi : « ce vais­seau est un vrai cirque », se lamente-t-il, outré, alors qu’il en fait la visite. Mais quand vient l’heure du com­bat, sous les ordres du capi­taine, cha­cun répond tou­jours à l’ap­pel… Autre­ment dit, à bord de l’Ar­ca­dia, c’est l’a­nar­chie plus un ! Ce vais­seau pré­sente l’al­lure géné­rale d’un cui­ras­sé, sur lequel auraient été gref­fées les ailes d’un avion, mais aus­si la poupe d’un vieux galion. La grande classe ! Dans une œuvre connexe, Lei­ji Mat­su­mo­to avait même exhu­mé le croi­seur Yama­to, pui­sant ain­si « dans les racines du natio­na­lisme japo­nais », comme l’ex­pli­quait Didier Gior­gi­ni dans la revue Conflits (n° 3, automne 2014)… Preuve que la poli­tique n’est jamais très loin !

Gré­goire Dubost