Portrait de René Benjamin, l’homme de la Loire

René Benjamin (1885-1948) n’épousa pas toutes les causes de l’Action française. Cela étant, il fut pour elle plus qu’un compagnon de route, incarnant la double nature du mouvement, à la fois politique et littéraire.

René Benjamin ne fut jamais un membre de l’AF  ; pourtant cet écrivain important des lettres françaises dans l’entre-deux-guerres a sa place dans l’histoire du mouvement. Sa postérité subit la même peine que la Libération réserve aux maîtres de l’Action française. On doit au travail inlassable de Xavier Soleil que son nom ne soit pas tombé dans l’oubli voulu par la proscription épuratrice.

René Benjamin a une œuvre importante et, surtout, très variée. Ses premiers écrits sont sous l’influence de Bourget et de Barrès. Mais le grand modèle, c’est Balzac, dont la maison de Saché, en Touraine, abrite un temps sa famille. Benjamin travaille à sa propre « comédie humaine »  ; il s’en prend aux institutions, à la Justice, l’Université et, bien entendu, aux parlementaires. La République numéro trois et ses personnages lui donneront bien des occasions d’en montrer tout le ridicule et la vanité. 1914  : il est précipité dans la guerre et gravement blessé dès septembre  ; il retourne au front un an plus tard. Soldat mobilisé, Benjamin ne cesse d’être un observateur doué d’une acuité peu commune. Cela donne un premier ouvrage important  : Gaspard. Le roman est récompensé du prix Goncourt en 1915. Benjamin y montre toute l’illusion de départ pour la guerre. Léon Daudet en rend compte très positivement dans L’AF, reprochant toutefois à l’auteur l’abus de l’argot des troupes, une originalité à ce moment. La paix de 1919 ne lui plaît pas  ; il multiplie les critiques dans ses ouvrages et ses articles sans abandonner la critique sociale. Jacques Bainville lui ouvre assez vite les pages de la Revue universelle et publiera, fait unique, une de ses pièces de théâtre.

Proche de Léon Daudet

Les grands amis de l’après-guerre se nomment Antoine, le directeur de théâtre, Sacha Guitry  et Léon Daudet. Daudet est le lien direct avec l’Action française et Maurras. Un ouvrage va rapprocher dans l’action René Benjamin et l’Action française. En 1927 paraît Aliborons et Démagogues, un essai vif et plein d’esprit contre les instituteurs républicains, laïcards militants. René Benjamin, toujours dans l’auscultation de sa société, a assisté à leur congrès syndical. L’ouvrage a visé juste. La colère des hussards noirs est à son comble. Benjamin multiplie les conférences en France  : elles sont vites perturbées. Les nervis de la CGT sont de la partie. Très vite, les Camelots du Roi viennent soutenir et protéger l’écrivain. À partir de l’année 1928, les conférences de Benjamin se transforment en émeutes ou combats de rue. À Saint-Étienne, les incidents sont particulièrement violents  : un Camelot y laisse la vie, il y a plus de quarante blessés. Les autorités ne semblent pas trop pressées d’assurer la sécurité de l’écrivain et de son public. En 1930, le maire de Nevers préfère interdire la conférence. Benjamin porte l’affaire devant la justice administrative jusqu’au Conseil d’État. Celui-ci statue. « L’arrêt Benjamin » est encore cité de nos jours. Si les moyens de la force publique sont suffisants, il n’y a pas lieu d’interdire préventivement une réunion. La liberté de se rassembler pacifiquement prévaut donc sur la menace.

Durant la décennie trente, René Benjamin fréquente avec assiduité les cercles de l’AF. Il retrouve Daudet dans son exil bruxellois et rencontre le duc de Guise et le comte de Paris. À Paris, il voit souvent Maurras. En 1932, il fait le voyage de Martigues avec Pierre Varillon. Le Tourangeau d’adoption, « l’homme du nord », revient tout ébloui du soleil du Midi. Cela donne un superbe portrait de Charles Maurras, chez lui, « fils de la mer ». Benjamin épouse l’antiparlementarisme de l’Action française mais aussi ses craintes face à l’Allemagne. La crainte de la guerre est vive chez l’ancien de 14. Il est à Rome où il rencontre Mussolini. L’alliance italienne est nécessaire contre la menace allemande, mais en 1937, c’est déjà trop tard. L’année suivante, Benjamin est élu à l’Académie Goncourt où siège Daudet. Guitry le rejoint. En 1939, il vote avec Guitry pour attribuer le prix à Robert Brasillach, Daudet choisit Simone Porché. Benjamin fait pénétrer La Varende dans l’Académie. Il tente d’y faire admettre Henri Béraud en mars 1940  : «  trop politique  » dit Guitry  ; «   tout à fait d’accord  », déclare Daudet. Béraud reste sur le seuil.

Ses plus belles pages

Juin 1940  : c’est le drame de la défaite. L’appartement parisien du boulevard Saint-Michel est mis sous scellés par les Allemands puis perquisitionné, comme celui de Maurras rue de Verneuil et de bien d’autres proches de l’AF réputés anti-allemands. Benjamin fréquente l’hôtel du Parc à Vichy et met sa plume et ses conférences au service du maréchal Pétain. Trois ouvrages laudatifs du Maréchal sont publiés. Benjamin passe alors pour le chantre du régime et de son chef. L’antisémitisme ne l’épargne pas  : pour les « ultras » de la Collaboration, il est le « Juif du Maréchal ». Quand il n’est pas sur les routes de France, il réside dans sa gentilhommière du Plessis près de Tours. C’est là que la Libération qu’il redoute, le surprend. Ses préventions portent sur le retour de la guerre sur le sol de France, les bombardements le terrifient. Et puis, il y a son fils aîné sous les drapeaux. La Libération, c’est aussi l’épuration. Benjamin est interné sur ordre du préfet d’Indre-et-loire pour activités pro-allemandes. Une accusation ridicule, comme pour Pujo et Maurras à Lyon  ; il s’agit d’éliminer des adversaires politiques. Sacha Guitry est lui aussi arrêté puis relâché, mais la relégation de Benjamin s’éternise. Il a soixante ans. Finalement, l’accusation est abandonnée, mais entre-temps, René Benjamin a appris la mort de son fils sur le front d’Alsace. Usé par le chagrin et les épreuves, il donne pourtant parmi ses plus belles pages (L’Enfant tué) avant de mourir en 1948 dans une clinique de Tours, auprès de cette Loire qu’il a tant aimée et où, quatre ans plus tard, viendra s’éteindre Charles Maurras.

René Benjamin fut plus qu’un compagnon de route de l’Action française. Il a incarné la double nature du mouvement, à la fois politique et littéraire. Son propre parcours converge souvent avec celui de Charles Maurras. Et s’il n’épouse pas toutes les causes du mouvement, il y construit des fidélités intellectuelles. Apprenant sa mort, Maurras écrit  : «  Quelqu’un qui l’a bien connu et admiré me dit que René Benjamin ne pouvait plus vivre. Exactement, son cœur, qui était tout lui-même, ne survivait pas à L’Enfant tué, au coeur de son cœur, mais c’est ainsi que l’écrivain saura durer en nous. ».

Pascal Cauchy