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Le popu­lisme, stade suprême de la démocratie ?

Alain de Benoist, avec la clar­té didac­tique et la flui­di­té sty­lis­tique qu’on lui connaît, nous gra­ti­fie d’un essai sub­stan­tiel sur ce qu’il appelle le « moment popu­liste », lais­sant peut-être sous-entendre que le popu­lisme annonce davan­tage une nou­velle ère poli­tique que l’a­vè­ne­ment véri­table d’un peuple tout-puis­sant qui se sub­sti­tue­rait aux élites diri­geantes, poli­tiques, finan­cières et média­tiques. Sur­tout, et c’est la thèse cen­trale du livre annon­cée par un sous-titre excla­ma­tif, ce moment son­ne­rait l’hal­la­li à terre du vieux cli­vage droite-gauche. 

Par­tout, constate Alain de Benoist, « les coups de bou­toir de la pro­tes­ta­tion popu­liste » ont lit­té­ra­le­ment ren­ver­sé les para­digmes habi­tuels de la bipar­ti­tion de la vie poli­tique occi­den­tale (de l’Eu­rope aux États-Unis), en convo­quant dans le ron­ron­nant jeu de quilles élec­to­ral un tiers, jusque-là exclu, le peuple, celui-ci repor­tant ses suf­frages sur des tri­buns ou des par­tis répu­tés « extrêmes » par le Sys­tème. Le consen­sus mou et anes­thé­siant vole en éclats, réin­tro­dui­sant du même coup la notion intrin­sè­que­ment démo­cra­tique du « conflit maî­tri­sé ». À cette aune, le fra­cas­sant retour du peuple au sein d’un affron­te­ment démo­cra­tique paci­fié – et légi­ti­mé en tant que tel – fait res­sur­gir ce que l’a­pa­thie de nos socié­tés consu­mé­ristes avait oublié, à savoir la dimen­sion tra­gique de l’exis­tence ; en l’oc­cur­rence, celle du poli­tique qu’un cer­tain uni­ver­sa­lisme una­ni­miste a cru éva­cuer à peu de frais en tour­nant le dos à la dis­cri­mi­na­tion de Carl Schmitt dis­tin­guant l’a­mi et l’ennemi. 

Au tra­vers d’une dou­zaine de cha­pitres (bâtis à l’ombre tuté­laire de pen­seurs radi­caux essen­tiels tels que Jeanc-Claude Michéa, Ernes­tau Laclau, Cos­tan­zo Preve, Paul Pic­cone, Chris­to­pher Lasch, Thi­baut Isa­bel, etc.) Alain de Benoist fait res­sor­tir, selon nous, deux traits saillants carac­té­ri­sant cet ins­tant popu­liste : d’une part, la fatigue géné­rale qui a gagné, jus­qu’à l’exas­pé­ra­tion, les couches popu­laires ; d’autre part, la chute fatale des grandes idéo­lo­gies struc­tu­rantes – « les grands récits » – qui ordon­naient les rap­ports sociaux et char­pen­taient les mentalités. 

Classe poli­tique endogamique

Ne trou­vant plus d’é­cho au sein d’une classe poli­tique endo­ga­mique et inter­chan­geable, le pays réel s’en est pro­gres­si­ve­ment détour­né, à pro­por­tion du mépris crois­sant dans lequel celle-là finis­sait par tenir celui-ci, notam­ment en le diluant contre son gré dans un immi­gra­tion­nisme d’in­dif­fé­ren­cia­tion et en immo­lant les patries héré­di­taires et char­nelles sur les bûchers du mon­dia­lisme trans­fron­tié­riste. Quant aux idéo­lo­gies qui confé­raient un sens à la vie (qui ne se résume pas, en effet, à un indice de crois­sance ou à un cré­dit renou­ve­lable), comme le socia­lisme ou le chris­tia­nisme, elles se sont noyées dans « les eaux gla­cées du cal­cul égoïste », pour reprendre la sai­sis­sante for­mule de Marx. 

Crise pro­fonde d’identité

Il résulte de ces effon­dre­ments (là où le tur­bo-capi­ta­lisme, sui­vant la pente de son uti­li­ta­risme fon­cier, n’y voit que symp­tômes « dis­rup­tifs », toute inno­va­tion, qu’elle soit tech­no­lo­gique, éco­no­mique ou socié­tale, étant néces­sai­re­ment créa­trice) une crise pro­fonde d’i­den­ti­té affec­tant l’être même des peuples et qui les pousse à « l’ac­ca­ble­ment », au « désen­chan­te­ment » et à la « dés­illu­sion ». Alain de Benoist s’at­tache à sai­sir l’es­sence du popu­lisme res­sen­ti par les inté­res­sés comme une indi­cible frac­ture : « Le déchaî­ne­ment des logiques de l’illi­mi­té dans un monde pri­vé de repères sus­cite […] un malaise iden­ti­taire et exis­ten­tiel pro­fond. Quand on parle de popu­lisme, il faut tenir compte de ce malaise encore aggra­vé par l’in­té­rio­ri­sa­tion de l’i­dée qu’il n’y a pas d’al­ter­na­tive à la dis­pa­ri­tion de tout hori­zon de sens au sein du monde de la repro­duc­tion éco­no­mique. » Et de citer Peter Slo­ter­dijk, phi­lo­sophe alle­mand connu pour sa cri­tique ori­gi­nale de la moder­ni­té orga­ni­sée, entre autres, autour de la figure du « cynique », selon lequel « le monde ne doit plus être ni inter­pré­té, ni chan­gé : il doit être sup­por­té ».

La démo­cra­tie et son avenir

Tou­te­fois, à la lec­ture d’un essai aus­si dense qui embrasse des pro­blé­ma­tiques aus­si diverses et com­plexes que la crise de la repré­sen­ta­tion, la cri­tique de la valeur ou la morale libé­rale, on doit regret­ter que l’au­teur ne s’in­ter­roge guère, in fine, sur les pos­si­bi­li­tés adve­nues de la fin de la démo­cra­tie, autre­ment que sur le mode sug­gé­ré – et, d’une cer­taine façon, assez conve­nue – par Mat­thieu Bau­mier de la « post-démo­cra­tie ». Alain de Benoist semble incons­ciem­ment pri­son­nier d’un impen­sé « extra » ou « alter » démo­cra­tique, sans doute autre­ment plus vivi­fiant que le pos­tu­lat d’une démo­cra­tie posée « une fois pour toute » comme « pire des régimes à l’ex­cep­tion de tous les autres » (selon l’é­cu­lé man­tra chur­chil­lien) tout en recon­nais­sant, mais sans la vali­der concep­tuel­le­ment, l’exis­tence de la thèse de « l’hi­ver de la démo­cra­tie » expo­sée par Guy Her­met. Affir­mant, à juste titre que « le vrai cli­vage, c’est la défense du peuple – la cause du peuple », il observe « la fin d’un cycle his­to­rique, qui se confond en par­tie avec le cycle de la moder­ni­té ». Certes, notre phi­lo­sophe évoque bien un « cli­mat de crise orga­nique géné­ra­li­sée », mais en s’en tenant aus­si­tôt à cette ques­tion : « Les mou­ve­ments popu­listes peuvent-ils repré­sen­ter une alter­na­tive à long terme ? »

Des atours changeants

Mais peut-on se bor­ner à par­ler d”« alter­na­tive » là où le peuple se pré­sente sous des atours chan­geants et nul­le­ment homo­gènes ? L’angle mort de l’a­na­lyse popu­liste réside dans le voile d’i­gno­rance, sinon la mino­ra­tion impli­cite de cette frange du peuple – celle des « bobos » mon­dia­li­sés – qui, démo­cra­ti­que­ment majo­ri­taire, jette son dévo­lu sur ces élites sup­po­sé­ment récu­sées par les marges péri­phé­riques, dont un Chris­tophe Guilluy a bros­sé la géo­gra­phie socio­lo­gique. Le popu­lisme ne serait-il pas une excrois­sance méta­sta­tique de la démo­cra­tie, son stade avan­cé de décom­po­si­tion ? En somme, le popu­lisme, stade ultime de la démo­cra­tie, pour para­phra­ser Lénine ? Alain de Benoist affirme, au contraire, que le popu­lisme « admet les règles de la démo­cra­tie ».

Les érup­tions, les révul­sions voire les éruc­ta­tions du peuple, fussent-elles légi­times et jus­ti­fiées, peuvent-elles sérieu­se­ment annon­cer un renou­veau de la démo­cra­tie, comme si celle-ci devait obli­ga­toi­re­ment en pas­ser par ce trouble de la matu­ri­té – atten­du, pré­ci­sé­ment, qu’elle serait enten­due aujourd’­hui comme un hori­zon poli­tique mani­fes­te­ment indé­pas­sable ? Le popu­lisme, qu’il soit de droite ou de gauche, ne se réclame que d’une uto­pie, dans la mesure où il se refuse à une condam­na­tion radi­cale de la démo­cra­tie en situa­tion, oublieux de cet augure de Rous­seau (Du contrat social) : « À prendre le terme dans la rigueur de l’ac­cep­tion, il n’a jamais exis­té de véri­table démo­cra­tie, et il n’en exis­te­ra jamais. Il est contre l’ordre natu­rel que le grand nombre gou­verne et que le petit soit gou­ver­né. S’il y avait un peuple de dieux, il se gou­ver­ne­rait démo­cra­ti­que­ment. Un gou­ver­ne­ment si par­fait ne convient pas à des hommes. »

À l’i­déa­lisme d’un peuple magni­fié cor­res­pond l’i­déa­lisme d’un régime consi­dé­ré comme non sus­cep­tible d’être frap­pé d’ob­so­les­cence. L’as­pi­ra­tion popu­liste à une meilleure prise en compte de l’être même du peuple se heurte à l’as­pi­ra­tion tout aus­si inte­nable d’une repré­sen­ta­tion fidèle de cette onto­lo­gie du peuple. Emprun­tant le sillage de Rous­seau Carl Schmitt écri­vait que « seul le peuple pré­sent, phy­si­que­ment ras­sem­blé, est le peuple et consti­tue la vie publique » (Théo­rie de la consti­tu­tion, 1928).

Le popu­lisme, un symptôme

À cette aune, on doit conce­voir le popu­lisme comme une simple méthode d’ap­pré­hen­sion de la crise affec­tant la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Le popu­lisme comme symp­tôme et non comme dépas­se­ment de cette der­nière ou comme son accom­plis­se­ment régé­né­ra­teur. Ain­si que l’é­crit Guy Her­met, sa trom­pe­rie pre­mière réside dans ce « qu’il récuse par igno­rance ou mal­hon­nê­te­té la nature même de l’art de la poli­tique » qui sup­pose le recul du temps ; il est une véri­table escro­que­rie en cela qu’il pro­met une « réponse pré­ten­due ins­tan­ta­née à des pro­blèmes ou à des aspi­ra­tions que nulle action gou­ver­ne­men­tale n’a en réa­li­té la facul­té de résoudre ou de com­bler de cette manière sou­daine » (Les Popu­lismes dans le monde – Une his­toire socio­lo­gique, 2001). Alain de Benoist réfute cette asser­tion en pré­ten­dant que « le popu­lisme n’as­pire pas néces­sai­re­ment à ce que « tout se fasse tout de suite », mais il aspire à des déci­sions que la classe domi­nante ne semble plus capable de prendre ». Il n’est pas fer­me­ment éta­bli que le « peuple » fasse grief de l’ab­sence ou de l’in­di­gence des déci­sions, mais bien, plu­tôt, de plé­thores de mau­vaises déci­sions contre­di­sant à angle droit la « décence com­mune », ce qui n’est pas la même chose. 

La sou­ve­rai­ne­té et le réel

Bref, le popu­lisme est impo­li­tique par son orgueilleuse pro­pen­sion à se per­ce­voir comme l’é­ther de la sou­ve­rai­ne­té pure, lors même que toute poli­tique consé­quente s’ancre sur le réel, c’est-à-dire sa capa­ci­té à déci­der en fonc­tion des don­nées dudit réel et au regard des inté­rêts du bien com­mun et non des dési­dé­ra­tas du peuple. La démo­cra­tie, quant à elle, a démon­tré, jus­qu’à sa noci­vi­té la plus abso­lue, qu’elle abou­tis­sait à éva­cuer le poli­tique. La sou­ve­rai­ne­té est alors tenue pour acces­soire – il n’y a, dès lors, pas de mal à l’a­lié­ner aux mains cen­sé­ment plus « com­pé­tentes » d’autres ins­tances – quand la « gou­ver­nance » lui est abon­dam­ment pré­fé­rée car fai­sant appel à la ratio­na­li­té des experts et autres sachants appoin­tés du Sys­tème. Sur ce point, nous rejoi­gnons Alain de Benoist : « On a fait croire ain­si que la poli­tique pour­rait être « paci­fiée », que les anta­go­nismes seraient appe­lés à dépé­rir sous l’ef­fet apai­sant d’une culture « tech­nique » com­mune. […] L’ex­per­to­cra­tie a répan­du l’i­dée que quan­ti­té de phé­no­mènes néga­tifs relèvent désor­mais de l’i­né­luc­table. […] Il en a résul­té une néga­tion de l’es­sence même du poli­tique et sa réduc­tion au rang d’une simple tech­nique de ges­tion admi­nis­tra­tive. »

Le peuple fantasmé

Il est donc à craindre qu’à trop vou­loir subli­mer le popu­lisme ados­sé à une vision oni­rique et fan­tas­mée du peuple, ce, au pré­texte fon­dé d’un dévoie­ment oli­gar­chique de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive (encore qu’il ne faille pas mécon­naître l’in­croyable capa­ci­té de rési­lience du Sys­tème qui, tel un camé­léon, méta­bo­lise les cou­leurs vives du popu­lisme plé­béien, en inven­tant un popu­lisme des élites, de nature patri­cienne, dont un Emma­nuel Macron semble être le plus cynique pro­to­type), l’on sus­cite : d’une part, l’ap­pa­ri­tion d’une néo-élite qui, à l’ins­tar de sa devan­cière, sera pré­oc­cu­pée de sa propre conser­va­tion – ren­for­cée par le sen­ti­ment revan­chard de sa soi-disant extrac­tion « popu­liste » (à cet égard, l’on attend de voir ce que peut don­ner « l’ex­pé­rience » Donald Trump) – ; d’autre part, l’im­puis­sance de ce peuple jupi­té­rien à contrer les puis­sances d’argent, au risque cor­ré­la­tif de creu­ser davan­tage les inéga­li­tés. Car il est un autre impen­sé du popu­lisme poli­tique– excep­té chez Lasch, Michéa ou Laclau : sa capa­ci­té à s’af­fran­chir des forces gra­vi­ta­tion­nelles du tur­bo-capi­ta­lisme d’ac­cu­mu­la­tion. La pré­oc­cu­pa­tion d’un peuple sup­po­sé­ment sou­cieux de sau­ve­gar­der sa sub­stance cultu­relle et his­to­rique res­te­ra tou­jours frap­pée, dans l’ère post-indus­trielle hyper­mo­derne, de ce sourd désir de res­sem­bler aux élites, ce qui n’est pas la moindre ambi­guï­té du popu­lisme. Georges Sorel avait par­fai­te­ment entre­vu ce risque inhé­rent à la démo­cra­tie de masse jamais à court d’ar­gu­ments pour ral­lier à ses mirages une majo­ri­té de cré­dules ; « grâce à ces pro­cé­dés », écri­vait-il, « l’ou­vrier peut deve­nir un petit bour­geois, et nous arri­vons ain­si à retrou­ver les mêmes conclu­sions que pré­cé­dem­ment : agré­ga­tion du pro­lé­ta­riat à la bour­geoi­sie » (La Décom­po­si­tion du mar­xisme, 1908).

Aris­tide Leucate