Chine : la dic­ta­ture libé­rale d’un État communiste

Chine : la dic­ta­ture libé­rale d’un État communiste

La Chine pro­meut la liber­té des échanges com­mer­ciaux comme la Grande-Bre­tagne défen­dait jadis la liber­té des mers à coups de canon. 

Faire reve­nir l’empire du Milieu au bal­con du monde exige du gou­ver­ne­ment chi­nois des solu­tions sûres et défi­ni­tives. Confron­té à des défis insur­mon­tables par­tout ailleurs, son seul atout est l’ab­sence d’é­lec­tions géné­rales rap­pro­chées qui obli­ge­raient à dévier dans un sens puis dans un autre. Le pre­mier défi est un héri­tage de l’en­fant unique. Selon le Bureau natio­nal de la sta­tis­tique, le som­met de la pyra­mide des âges s’est accru en cinq ans de qua­rante-cinq mil­lions de per­sonnes âgées, tan­dis que la force de tra­vail cen­sée les sou­te­nir a été réduite de trente-trois mil­lions d’emplois.

Démo­gra­phie inversée

Cette démo­gra­phie inver­sée à l’al­le­mande convoque les mêmes remèdes qu’outre-Rhin : la moder­ni­sa­tion for­cée de l’ou­til pro­duc­tif et le rehaus­se­ment tech­nique de la main-d’œuvre. Une réforme dif­fi­cile est aujourd’­hui la réduc­tion d’é­normes capa­ci­tés de pro­duc­tion excé­den­taires dévo­reuses de cré­dits publics et leur redé­ploie­ment où néces­saire. Elle est déci­dée. Cela veut dire, en clair, des licen­cie­ments mas­sifs dans les indus­tries obso­lètes et un recy­clage géné­ral par une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle d’am­pleur. En libé­ral qui ne dit pas son nom, le pré­sident Xi Jin­ping n’en­tend pas ralen­tir la course à l’ef­fi­ca­ci­té éco­no­mique et à la qua­li­té des fabri­ca­tions tou­jours amé­lio­rée, parce que c’est le meilleur frein à l’in­va­sion du sol natio­nal par des pro­duc­tions étran­gères. L’é­la­gage de mil­lions d’emplois est com­pen­sé par des immo­bi­li­sa­tions mas­sives sur tous les hauts de bilans pri­vés et publics : 45 000 mil­liards de yuans (6 500 mil­liards de dol­lars) sont pro­gram­més par les régions en 2017 (le régime est décen­tra­li­sé depuis long­temps). Au dehors, le mar­ché mon­dial est vital pour la ratio­na­li­sa­tion de la pro­duc­tion et pour la com­mer­cia­li­sa­tion des excé­dents qui ali­mentent la pompe et gros­sissent les stocks de devises à réin­ves­tir dans le pays ; ce monde exté­rieur doit être libre ! Les lois de la mon­dia­li­sa­tion ont prou­vé leur effi­ca­ci­té chez qui sait faire. C’est le mes­sage que Mon­sieur Xi a pas­sé à l’Oc­ci­dent au som­met de Davos cet hiver. Entra­ver la libre cir­cu­la­tion des mar­chan­dises serait bien plus grave pour lui que de blo­quer l’ac­cès à trois récifs de corail en mer de Chine. Les dis­cus­sions inévi­tables avec les États-Unis d’A­mé­rique vont deve­nir glo­bales et se dur­cir pour pré­ser­ver l’ac­cès aux mar­chés sol­vables du monde. Entre-temps la dénon­cia­tion du Par­te­na­riat trans­pa­ci­fique par Donald Trump va lui mon­trer com­bien la mon­dia­li­sa­tion a hor­reur du vide si la Chine se sub­sti­tue aux États-Unis.

Pékin face à Washington

Le fond de sauce chi­nois de la dia­lec­tique sino-amé­ri­caine est dans une com­pré­hen­sion des inté­rêts impé­riaux réci­proques : nous savons les vôtres, connais­sez les nôtres. La liber­té des échanges à tra­vers les règles de l’OMC inven­tées par les Anglo-Saxons leur est indis­pen­sable pour ras­su­rer un mil­liard presque quatre cents mil­lions de gens. Pour­quoi créer des pro­blèmes dont la solu­tion en crée­ra de nou­veaux ? Pour­quoi vou­loir faire payer au com­merce mon­dial les dys­fonc­tion­ne­ments que les États-Unis affrontent à un moment don­né ? Le patron d’Exxon pro­mu au dépar­te­ment d’É­tat va très bien com­prendre cela.

Prag­ma­tique dans ses orien­ta­tions et adepte des petits pas depuis Deng Xiao­ping (secré­taire géné­ral du Par­ti com­mu­niste de 1956 à 1967), la Chine vient de com­prendre qu’il lui fal­lait sor­tir par le haut du tête-à-tête avec Washing­ton et concep­tua­li­ser les rela­tions inter­na­tio­nales sur un plan glo­bal décom­par­ti­men­té. Plu­tôt que d’as­sé­ner comme avant, elle dis­cute, démontre et laisse les géos­tra­tèges inven­ter des menaces qu’elle ne bran­dit pas. Sa diplo­ma­tie et ses ins­ti­tuts lin­guis­tiques dif­fusent déjà une idée de libé­ra­lisme éco­no­mique dans le droit fil de la liber­té des mers défen­due jadis par la Grande-Bre­tagne à coups de canon. Mais la mon­dia­li­sa­tion n’in­duit pas la globalisation.

Fer­me­té tou­jours de rigueur

La Chine ne se fon­dra pas dans le moule déca­dent occi­den­tal. La dic­ta­ture inté­rieure, trop mal­me­née par le cybe­res­pace et le carac­tère fron­deur et violent des Hans, ne s’as­sou­pli­ra pas car le Par­ti sait com­bien le grand frère sovié­tique a payé cher sa naï­ve­té, mais la pro­mo­tion inlas­sable d’une libé­ra­li­sa­tion des rela­tions exté­rieures va deve­nir une prio­ri­té sans pour autant déteindre sur une démo­cra­ti­sa­tion des moeurs inté­rieures, sim­ple­ment déjà parce que la démo­cra­tie obère le pro­jet tita­nesque du Chi­na Dream. Mon­sieur Xi ne peut tout faire et n’en a pas envie.

Cato­neo