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Super­che­rie intégrale

Les média de l’o­li­gar­chie ont déjà écrit le scé­na­rio – le meilleur à leurs yeux, le pire pour la France : le second tour de l’é­lec­tion pré­si­den­tielle oppo­se­ra Emma­nuel Macron à Marine Le Pen et ce sera évi­dem­ment le pre­mier qui l’emportera haut la main. Ce fai­sant, ils donnent rai­son à la pré­si­dente du Front natio­nal qui n’a de cesse de répé­ter que la vie poli­tique fran­çaise est désor­mais scin­dée entre mon­dia­listes et patriotes. Macron n’est en effet que la créa­ture du trouple for­mé par les milieux d’af­faires, les grands média qui sont leurs cour­roies de trans­mis­sion auprès de l’o­pi­nion publique et cette par­tie du pays légal qui a défi­ni­ti­ve­ment bra­dé la France. Qu’im­porte qu’il soit le dau­phin de Fran­çois Hol­lande, le clone de Jup­pé avec trente ans de moins ou encore le dépe­ceur d’un Par­ti socia­liste en voie de décom­po­si­tion avan­cée. Toutes ces éven­tua­li­tés, plus com­plé­men­taires qu’ex­clu­sives, ne concernent que les écu­ries élec­to­rales. Ce qui inté­resse les Fran­çais, c’est que ce mon­dia­liste décom­plexé n’est que le prête-nom d’une finance inter­na­tio­nale qui a trou­vé en lui son meilleur enne­mi, au sens où Fran­çois Hol­lande l’a été durant son quinquennat. 

Tout n’est pas écrit d’avance

Le pire n’est évi­dem­ment jamais cer­tain. Les Bri­tan­niques devaient voter en faveur du main­tien du Royaume-Uni dans l’U­nion euro­péenne et les Amé­ri­cains élire Hil­la­ry Clin­ton. Non seule­ment Jup­pé était le vain­queur pro­cla­mé de la pri­maire de la droite, mais il avait déjà rem­por­té l’é­lec­tion pré­si­den­tielle. Quant à Valls, il était déjà le can­di­dat offi­ciel du Par­ti socia­liste dési­gné par les pri­maires citoyennes. Il ne fai­sait qu’une bou­chée de Macron et ren­voyait Mélen­chon aux marges de la gauche de la gauche. Tout cela, c’é­tait avant. Avant que les Bri­tan­niques ne choi­sissent le Brexit, les Amé­ri­cains Donald Trump, les élec­teurs de la droite par­le­men­taire Fran­çois Fillon et les socia­listes le mari de la res­pon­sable des affaires publiques du groupe de luxe LVMH. Avant, aus­si, que Fillon, deve­nu le nou­vel élu par anti­ci­pa­tion de l’é­lec­tion pré­si­den­tielle, ne tré­buche sur de minables affaires d’as­sis­tants par­le­men­taires et de cos­tards, révé­lées tout exprès à quelques semaines du pre­mier tour. Avant, aus­si, que des Fran­çais médu­sés par le spec­tacle par­ti­cu­liè­re­ment dégra­dant d’une cam­pagne élec­to­rale située à la page « faits divers » des jour­naux n’en­vi­sagent de bou­der le pre­mier tour de l’é­lec­tion pré­si­den­tielle. Ain­si, le régime aura fini par dégoû­ter nos com­pa­triotes même de l’é­lec­tion-phare de la Ve Répu­blique, à laquelle ils n’a­vaient pour­tant, jus­qu’à pré­sent, jamais man­qué de par­ti­ci­per en masse, leur fai­sant habi­tuel­le­ment délais­ser, contrai­re­ment à la lettre des ins­ti­tu­tions dont ils se contre­fichent, les légis­la­tives qui suivent de peu le scru­tin pré­si­den­tiel : il appar­tient en effet au gou­ver­ne­ment res­pon­sable devant le par­le­ment de déter­mi­ner et de conduire la poli­tique de la nation. Ves­tige de men­ta­li­té monar­chique, qui leur fait consi­dé­rer le sou­ve­rain – ou son ersatz répu­bli­cain – plus déter­mi­nant qu’un par­le­ment aux mains des par­tis politiques…

Bruxelles dicte sa loi

Quoi qu’il en soit, la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est mal en point. Le rejet de la classe poli­tique n’a jamais été aus­si una­nime… Et comme s’il n’é­tait pas suf­fi­sant, celle-ci ne cesse d’ag­gra­ver sa frac­ture avec les Fran­çais en por­tant pré­ju­dice à la seule démo­cra­tie qui trou­vait encore grâce aux yeux de nos conci­toyens – et avec rai­son : la démo­cra­tie muni­ci­pale. En adop­tant en 2015 le der­nier volet de la réforme ter­ri­to­riale (après la créa­tion des métro­poles et la réforme régio­nale) qu’est la loi NOTRe, qui contraint pro­gres­si­ve­ment, contre l’a­vis de la majo­ri­té des maires, les com­munes à se fondre dans de grands touts abs­traits et sans per­son­na­li­té, autre qu’ad­mi­nis­tra­tive, nos élites éloignent tou­jours un peu plus les citoyens des centres de déci­sion et les privent des moyens de déci­der ou de faire pres­sion dans un domaine, la vie com­mu­nale, où ils sont pour­tant les plus com­pé­tents et les plus direc­te­ment inté­res­sés. Désor­mais, la France se divise admi­nis­tra­ti­ve­ment en métro­poles, inter­com­mu­na­li­tés, régions arti­fi­cielles dont les contours ont été des­si­nés sans autre jus­ti­fi­ca­tion que de répondre au sou­hait bruxel­lois de déman­tè­le­ment des nations. Si bien qu’a­lors même qu’on leur demande d’é­lire le cour­tier fran­çais de la Com­mis­sion euro­péenne, dont on leur désigne d’a­vance le nom, les Fran­çais se voient paral­lè­le­ment dépos­sé­dés de leurs pou­voirs de déci­sion dans les affaires qui les concernent au plus près de leur vie quo­ti­dienne par l’ins­tau­ra­tion d’une cen­tra­li­sa­tion à plu­sieurs étages, qui les prive de leurs liber­tés poli­tiques fon­da­men­tales. Jamais l’a­na­lyse de Maur­ras selon laquelle il est impos­sible à la Répu­blique de décen­tra­li­ser n’a été aus­si per­ti­nente. Mais ce n’est plus au pro­fit d’un État inca­pable de régner autre­ment qu’en impo­sant un pou­voir sans par­tage : cette cen­tra­li­sa­tion répond, pour l’o­li­gar­chie, à la néces­si­té, pour asseoir sa dic­ta­ture, d’é­loi­gner, par la créa­tion de struc­tures aus­si obèses qu’ar­ti­fi­cielles, les citoyens des lieux de déci­sion : le maire n’a plus aucun pou­voir. C’est l’in­ter­co” qui décide, der­rière l’in­ter­co” la région, der­rière la région, Bruxelles, l’É­tat fran­çais étant désor­mais aux abon­nés absents. Jamais on n’a autant par­lé de proxi­mi­té comme d’une valeur démo­cra­tique fon­da­men­tale ; jamais on n’a autant pri­vé le pays réel de tout pou­voir de décision.

Démo­cra­tie virtuelle

La frac­ture entre pays légal et pays réel est deve­nue béante. Vivant en vase clos, ne s’oc­cu­pant que de ses inté­rêts par­ti­cu­liers, ne per­ce­vant même plus le sens de l’ex­pres­sion « bien com­mun », le pays légal a inté­gré l’i­dée qu’il faut pri­ver à tous les stades de la vie publique les citoyens de tout regard ou de tout pou­voir. La démo­cra­tie numé­rique, tant van­tée par nos ténors, sur­tout à gauche ? Une démo­cra­tie vir­tuelle. La proie pour l’ombre. L’Eu­rope a été fon­dée pour dépos­sé­der du pou­voir de déci­sion les poli­tiques au pro­fit de pré­ten­dus experts. C’est désor­mais à tous les stades de la vie publique que ce sché­ma tech­no­cra­tique, ô com­bien per­vers, est appliqué. 

La démo­cra­tie est deve­nue une super­che­rie inté­grale. Le citoyen-sou­ve­rain est appe­lé à dési­gner direc­te­ment le chef d’É­tat, les dépu­tés, les dif­fé­rentes strates d’é­lus locaux. Aux deux extrêmes, la dépos­ses­sion est totale : parce que depuis Maas­tricht les chefs de l’É­tat ont bra­dé la sou­ve­rai­ne­té de la France ; parce que l’o­li­gar­chie a déci­dé de pri­ver pro­gres­si­ve­ment le maire de tout pou­voir. Quant aux dépu­tés, lors­qu’ils ne valident pas des déci­sions euro­péennes, les lois qu’ils votent sont hypo­thé­quées par le sacro-saint droit euro­péen… Une élec­tion pré­si­den­tielle sera insuf­fi­sante à nous rendre notre liber­té, même si les Fran­çais ont la bonne idée d’é­lire un chef d’É­tat dési­reux de redon­ner au pays sa sou­ve­rai­ne­té – ce que nous sou­hai­tons, évi­dem­ment. Car, même dans ce cas, il n’est pas cer­tain qu’il trouve dans le régime la force de ses ambi­tions. Quant à Fran­çois Hol­lande, il ne sort de son silence piteux de pré­sident dis­cré­di­té que pour cri­ti­quer les « égoïsmes natio­naux » et ânon­ner que le « natio­na­lisme, c’est la guerre » – tarte à la crème de tous les fédé­ra­listes euro­péens. Pour, dans le même temps, rompre la soli­da­ri­té euro­péenne en se cou­chant devant Erdo­gan, qui a trai­té de nazis les diri­geants alle­mands et néer­lan­dais, parce qu’ils ont refu­sé, à juste titre, l’or­ga­ni­sa­tion sur leur sol d’un mee­ting à la gloire du dic­ta­teur turc. Mee­ting qui a eu lieu sur le nôtre, en revanche, dimanche 12 mars. Jus­qu’à la der­nière minute, Hol­lande aura été indigne de sa fonction.

Fran­çois Marcilhac