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Pré­si­den­tielle : au-delà de l’élection

« Il n’est pas facile […], pour un peuple, de se don­ner un chef. Après bien des sou­bre­sauts, l’an­cienne France avait fini par pen­ser que c’é­tait à la fois dan­ge­reux et illu­soire », jugeait Pierre Bou­tang dans La Nation fran­çaise, le 24 octobre 1962, à l’oc­ca­sion du réfé­ren­dum qui, quelques jours plus tard, allait ins­tau­rer l’é­lec­tion du pré­sident de la Répu­blique au suf­frage uni­ver­sel. Com­bien ces pro­pos, écrits il y a plus d’un demi-siècle, sonnent, aujourd’­hui, avec une actua­li­té redou­blée, alors que, pour la plu­part, des nains poli­tiques se dis­putent les suf­frages des Fran­çais. Ceux qui sont don­nés pos­si­ble­ment vain­queurs en fin de course, Fillon ou Macron, ne feront-ils pas qu’é­ta­ler une impuis­sance volon­taire une fois arri­vés à la tête du semble-État ? Leur voca­tion assu­mée, et de sur­croît en anglais pour Macron – la langue de ses maîtres –, n’est que celle de vas­saux de l’o­li­gar­chie mon­diale, via la sou­mis­sion de la poli­tique fran­çaise à Bruxelles et à Ber­lin. Triste perspective !

Macron est assu­ré­ment celui qui a le mieux com­pris le secret que Bar­nier fei­gnait de révé­ler en février 2002 dans Libé­ra­tion. Ouvrant son pro­pos en deman­dant : « Est-il utile de trom­per le peuple ? », il répon­dait aus­si­tôt : « La ques­tion posée sans ambages par Fré­dé­ric II à Condor­cet résonne comme un écho d’An­cien Régime […]. Et pour­tant, à l’heure où can­di­dates et can­di­dats à la pré­si­dence pré­parent cali­cots, argu­ments et ripostes, il est une sorte de secret dans le débat poli­tique fran­çais. Un secret qu”[…] il me semble d’in­té­rêt géné­ral de livrer aux citoyens pour aider leur juge­ment. » Lequel ? Que « la plu­part des déci­sions que les can­di­dats vont s’en­ga­ger à prendre avec la confiance du peuple ne relèvent plus d’eux seuls ». Et d’a­jou­ter alors, avec un conten­te­ment non feint : « Voi­là qui réduit sin­gu­liè­re­ment, j’en suis conscient, la capa­ci­té des can­di­dats à mul­ti­plier effets d’an­nonce et coups de men­tons. »

Un cynisme discret

Michel Bar­nier ne fai­sait alors rien d’autre que de nous inci­ter à dépo­li­ti­ser l’en­jeu de la pré­si­den­tielle. Telle était, déjà, la rup­ture, la vraie, à laquelle il invi­tait les Fran­çais, non sans un cynisme dis­cret puisque cette volon­té de déclas­ser l’en­jeu pré­si­den­tiel de l’ordre de la rai­son poli­tique, afin que les choix majeurs – ceux-là seuls qui inté­ressent l’é­lec­tion pré­si­den­tielle – ne puissent plus faire l’ob­jet d’un débat, tel était en fait le véri­table grand secret, que Michel Bar­nier, en des­pote éclai­ré, et oli­garque euro­péen, ne jugeait pas encore utile de livrer aux Fran­çais. Dis­si­mu­lait même sous l’a­veu de son vrai-faux secret. Ce cynisme, la classe poli­tique le paya comme on sait : le peuple se ven­gea en qua­li­fiant, vai­ne­ment, Jean-Marie Le Pen pour le second tour. Quinze ans plus tard, en 2017, le dis­cours poli­tique se réduit, du moins chez les can­di­dats de l’o­li­gar­chie, à craindre l’ar­ri­vée au pou­voir de Marine Le Pen. La fille, après le père. Mais en jouant sur la peur et, sur­tout, en refu­sant de don­ner aux Fran­çais une pers­pec­tive natio­nale, Macron incarne de façon para­dig­ma­tique, si on peut dire, le renon­ce­ment de la France à exister. 

EHPAD des soixante-huitards

Son refus de don­ner un pro­gramme pré­cis ne vise pas à res­pec­ter l’es­prit des ins­ti­tu­tions, selon lequel il appar­tient non pas au pré­sident mais bien au Pre­mier ministre et à son gou­ver­ne­ment, sou­te­nu par la majo­ri­té par­le­men­taire, de déter­mi­ner et de conduire la poli­tique de la nation. Non, Macron a sim­ple­ment ava­li­sé, mieux, inté­rio­ri­sé, la dis­pa­ri­tion même de la France comme être poli­tique, sa rela­tive jeu­nesse – il a trente-neuf ans – per­met­tant de faire pas­ser ce renon­ce­ment pour l’a­ve­nir lui-même. Pour­tant, à voir ses prin­ci­paux sou­tiens affi­chés, on est en droit de se deman­der si, au contraire, l’a­ve­nir n’est pas du côté des patriotes plu­tôt que de celui des morts-vivants d’une idéo­lo­gie mon­dia­liste de plus en plus vigou­reu­se­ment reje­tée par les Fran­çais : de Pierre Ber­gé à Jacques Atta­li, d’A­lain Minc à Daniel Cohn-Ben­dit, son comi­té de sou­tien, c’est l’EH­PAD des soixante-hui­tards, rejoint par un Fran­çois Bay­rou que ses pali­no­dies inces­santes ont vieilli pré­co­ce­ment. Tel est le véri­table échec de la Ve Répu­blique : avoir pla­qué, pour répondre au vœu pro­fond des Fran­çais, le rêve d’une monar­chie répu­bli­caine sur une classe poli­tique qui ne l’a uti­li­sée que pour mieux tra­hir sa mis­sion. L’é­lec­tion pré­si­den­tielle au suf­frage uni­ver­sel n’a jamais été que l’arbre cachant la forêt : le triomphe de par­tis poli­tiques qui se sont eux-mêmes pro­gres­si­ve­ment trans­mués en cour­roie de trans­mis­sion d’une idéo­lo­gie mon­dia­liste. La réforme de 1962 ne pou­vait avoir d’autre jus­ti­fi­ca­tion que de per­mettre de renouer le lien rom­pu entre le pays légal et le pays réel, c’est-à-dire de relé­gi­ti­mer le pays légal lui-même. Mais seule la pers­pec­tive de l’é­lec­tion du prince capé­tien, trois ans plus tard, aurait réa­li­sé cette alchi­mie his­to­rique : le peuple, sou­ve­rain tem­po­raire, mais cause suprême, renou­ve­lant son exis­tence ori­gi­nelle via l’é­lec­tion unique et défi­ni­tive du Sou­ve­rain – le vrai – au suf­frage uni­ver­sel. Répé­tée, l’é­lec­tion ne pou­vait plus que se dégra­der, ce qu’elle fait chaque fois un peu plus. 

L’o­li­gar­chie, c’est la guerre civile

Le 18 mars 1964, Bou­tang, tou­jours lui, remar­quait : « Le pire serait, sous le nom de répu­blique, de ris­quer l’é­lec­tion d’un par­ti­san, ou d’un fac­tieux, à la tête de l’É­tat d’es­sence royale, c’est-à-dire de cou­ron­ner la guerre civile. » La guerre civile, ce n’est plus tant, aujourd’­hui, le jeu des par­tis, désor­mais d’ac­cord sur l’es­sen­tiel, à savoir l’ef­fa­ce­ment poli­tique, cultu­rel et eth­nique du pays réel. Ils ne dif­fèrent plus que sur les moda­li­tés. Non, la guerre civile, c’est celle que l’o­li­gar­chie, cou­ron­née tous les cinq ans par un sou­ve­rain illu­soire, l’é­lec­teur, mène désor­mais tous les jours contre le pays réel. C’est celle que cette même oli­gar­chie menace ouver­te­ment de rendre san­glante si jamais les Fran­çais se réveillaient en éli­sant un can­di­dat patriote. 

Le peuple fran­çais est aujourd’­hui appe­lé à trou­ver dans l’Eu­rope son exis­tence ori­gi­nelle, une Union euro­péenne qui a neu­tra­li­sé le jeu des par­tis, éga­le­ment sou­mis à une pré­ten­due sacra­li­té ultra­mon­taine – Bruxelles – qui les rend étran­gers aux Fran­çais. Mais le résul­tat n’en est que plus criant : c’est pour­quoi aucune excuse bruxel­loise, aucune fata­li­té mon­dia­liste ne sau­rait pré­va­loir contre le fait que le poli­tique demeure au niveau natio­nal : les Bri­tan­niques nous l’ont admi­ra­ble­ment démon­tré l’an­née dernière. 

Un état d’es­prit royaliste 

Tou­te­fois, la volon­té d’une nation, dans sa for­ma­tion comme dans son expres­sion, dépend aus­si de condi­tions his­to­riques. Le mépris, voire la haine des Fran­çais à l’en­contre de la classe poli­ti­co-média­tique est indé­niable. Mais un évé­ne­ment est néces­saire : il peut sur­gir du ter­reau des renon­ce­ments et des tra­hi­sons accu­mu­lés par l’o­li­gar­chie. Pour que le peuple puisse un jour renouer avec son exis­tence ori­gi­nelle, il fau­dra, comme le prince Jean aime à le rap­pe­ler, la réa­li­sa­tion de trois condi­tions : « La pre­mière, que le Prince soit prêt. Je suis prêt. Les deux autres : la volon­té des Fran­çais et les cir­cons­tances. » À nous de favo­ri­ser celles-ci tout en conti­nuant de tra­vailler à créer un état d’es­prit royaliste.

Fran­çois Marcilhac